LA MATIÈRE, LE MOUVEMENT ET LA FORCE
un point de vue sur la nature, et une propriété des êtres réels, en ce sens seulement qu'elle définit leur existence objectivement y ou comme condition essentielle de leur représentation les uns pour les autres.
Le mouvement, avec ses modes divers de translation des masses et de vibrations moléculaires, appartient essentiellement à ce point de vue de l'esprit sur V objectif, ou représenté externe, dont les modifications dans le temps et l'espace composent un système de signes liés à tous les rapports des êtres, à leurs appétitions, à leurs sensations, et enfin, par là même, matériaux naturels de toute théorie du monde extérieur pour une conscience capable de s'élever à la contemplation des formes de relation les plus générales et les plus abstraites.
On a vu comment la matière, considérée sous l'autre point de vue, subjectif ou interne (c'est-à-dire pour soi et comme sièges de forces exercées sur ce qui lui est extérieur), est une notion qui se dissout, en quelque sorte, et ne laisse à considérer, non pas à la philosophie seulement, mais à la science, que des systèmes de points réunis ou séparés par ces forces. Il paraît même vraisemblable, et c'est dans cette direction que les hypothèses de physique générale tendent de plus en plus à s'engager, que ces systèmes constitutifs des corps, les solides aussi bien que les autres, doivent nous être représentés comme se formant de points livrés à des mouvements intérieurs continuels et d'une extrême vitesse. Qu'on appelle ces points matériels, ou qu'on les assimile rigoureusement à des points de géométrie abstraite, c'est une question d'importance technique pour la construction des théories mathématiques, puisque ce n'est pas pour le calcul la même donnée, de définir des éléments comme étendus ou inétendus. Le second parti est le plus logique, attendu que le premier ne répond pas à la question de la composition ultime ou de la constitution de ce qu'on appelle matériel, et peut à peine la reculer; mais, lequel que l'on prenne, l'intérêt en est entièrement nul pour l'aspect philosophique des choses, quand on ne se dissimule pas que, de toutes manières, il ne peut s'agir que d'un point de vue à adopter pour construire la théorie des apparences naturelles, et non d'une définition de l'essence de l'être.
La matière se trouvant ainsi réduite à des points en mouvement, il est manifeste que ce n'est pas elle, mais bien le mouvement qui est, en physique, la notion essentielle. Lorsqu'on a retranché de l'idée de matière, et il le faut bien, tout ce qui appartient à nos sensations, il reste l'abstraction qu'on vient de voir, et il n'y a plus alors que le mouvement qui donne encore à cette abstraction une vie apparente, grâce à la variété de nos
modifications de sensibilité qui accompagnent les phénomènes perçus objectivement comme des changements de relations spatiales. D'un autre côté, depuis qu'il est manifeste que les théories de physique générale ne peuvent être que des théories de mécanique rationnelle, et qu'il est reconnu que la notion propre de force doit s'éliminer de la mécanique et ne laisser place qu'aux fonctions d'espace et de temps, changements locaux et vitesse, c'est là encore à la considération des mouvements que tout revient ; car la notion de masse est depuis longtemps réduite à un rapport mathématique, où l'idée d'un quantum de matière n'entre plus que sous la forme de la plus ou moins grande aptitude du mobile à prendre un mouvement de vitesse donnée dans les mêmes circonstances.
Les progrès les plus récents de l'application de l'électricité aux machines apportent une intéressante confirmation aux principes scientifiques, les seuls rigoureux, qui réclament l'élimination, dans les théories de physique générale, de celte idée vague de matière, autrefois regardée comme la plus positive de toutes, et comme désignant un substratum nécessaire de la force. En effet, quand on voit, dans les expériences de translation des forces par l'intermédiaire d'un simple fil métallique, le long duquel passe un courant électrique sur une longueur de 50 kilomètres ou davantage, des masses considérables être mises en mouvement au point d'arrivée de ce fil, en correspondance avec d'autres déplacements de masses qui avaient lieu à son point de départ, et quand on réfléchit au peu de matière contenue dans une petite section, prise à volonté, qu'il faut bien que la force transportée traverse, ou dans laquelle il faut bien (\\ielle réside transitoirement, d'après le point de vue de l'imagination, on est forcé de se dire que la quantité de matière importe peu à la quantité de force déployée. Si l'on objecte que, cette dernière étant toujours proportionnelle à la masse et au carré de la vitesse, peut se représenter, dans une section très mince du fil, par une somme de produits de molécules vibrantes par les carrés de leurs vitesses respectives, et que dès lors la grandeur de ces vitesses fait compensation à la faiblesse de la masse totale des molécules réunies, on répondra que cela même confirme ce qu'on a dit; car, dans la formule Sm^*, on peut diminuer à volonté les m à condition d'augmenter les v dans le rapport voulu ; et cette diminution n'a pas de limites, ce qui doit être, puisque nous avons remarqué que les m ne peuvent eux-mêmes se définir que par des rapports.
Tout ceci bien examiné, si nous ajoutons que la réduction de la force au mouvement, en physique, satisfait mal à l'idée philo-