‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 84 sur 194 · PROBLÈME DE LA SPÉCIFICITÉ CHIMIQUE · texte numérisé non relu

PROBLÈME DE LA SPÉCIFICITÉ CHIMIQUE

moins vrai que les nombres qui donnent les densités moléculaires ne sont pas indifférents à la composition atomique. Si l'on admet que la gravitation a la même intensité pour un atome quelconque, il est clair que les densités font connaître les nombres proportionnels d'atomes des molécules, soit de diverse nature, soit à ces états peu connus que l'on nomme isomères. Si, au contraire, on avait des raisons de croire à des atomes spécifiques, et particulièrement à des atomes doués d'actions pondérales inégales, les densités serviraient d'éléments pour déterminer les coefficients de gravitation de ces atomes. Il faudrait alors demander à d'autres hypothèses l'établissement de la composition numérique des molécules.

L'accumulation toujours et heureusement croissante des faits en chimie finira par jeter quelque lumière sur ce grand problème de la spécificité, qui est impliqué dans la théorie générale de l'atomisme. Les phénomènes de ïisomérie et de Y isomorphisme nous montrent des corps identiques eu égard à l'espèce chimique, mais dont les propriétés diffèrent beaucoup ; et d'autres corps, d'espèces chimiques diverses, mais qui sont aptes à jouer les mêmes rôles de composition et de décomposition, à se remplacer mutuellement en donnant une cristallisation semblable ou à très peu près. Ces faits ont leur raison d'être dans les constitutions moléculaire et atomique et sont visiblement des pierres d'attente pour la théorie. Une autre loi, mais dont l'entière généralité n'est pas encore démontrée, tendrait plus directement à la définition des corps simples ou élémentaires par le moyen de leur propre composition. Les poids moléculaires de ces corps semblent, en effet, avoir des rapports simples entre eux. Plusieurs, et les plus importants comme les mieux étudiés (oxygène, azote, carbone, soufre, phosphore, etc., et beaucoup de métaux) sont incontestablement des multiples de l'hydrogène qui est le

moindre de tous. Peut-être suffirait-il du perfectionnement d'analyses souvent répétées, pour ne rien dire des découvertes qui dédoubleraient telles substances réputées simples, et il deviendrait manifeste que les molécules spécifiques sont formées les unes des autres, et toutes définitivement d'un petit nombre ou d'une seule, dont il n'y aurait plus à connaître que la composition atomique. On serait alors en droit de poser la question de la transmutation des métaux, et les alchimistes se trouveraient justifiés en principe, à la réserve de l'erreur de méthode qui leur faisait entamer la science par le dernier et le plus obscur de ses problèmes.

Mais cette espérance est elle-même prématurée. Nous avons des raisons a priori ^out l'atomisme. et des raisons inébranlables, indépendamment des vérités conquises par la chimie. Nous n'en avons point pour décider de la nature des espèces chimiques. Il se peut que l'espèce commence par une molécule et se diversifie en d'autres, toutes formées au moyen de celle-là : nos corps indécomposés actuels seraient alors un premier groupe de la grande série des compositions moléculaires. Il se peut aussi que la composition atomique établisse déjà un groupe d'espèces premières. Enfin, il n'est pas impossible que les atomes se classent eux-mêmes j)ar des propriétés spécifiques qui se rapporteraient à une intensité variable de leurs forces attractives et répulsives, ou à leurs affinités électives, et jusqu'à des actions exercées et subies d'un ordre plus élevé. Cette dernière hypothèse est seulement moins conforme aux tendances philosophiques les plus répandues, ainsi qu'à l'esprit de l'ancienne doctrine atomistique.

Nous nous laissons emporter souvent à l'excès de la simplification et de l'unification idéales dont le principal attrait pour nous est de faciliter notre intelligence des choses. Par exemple, il nous arrive de témoigner du mépris pour l'état d'une science qui admet des corps indécomposés au nombre de soixante et plus. Et qui sait

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