‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 91 sur 194 · SUITE. PHÉNOMÈNES BIOLOGIQUES · texte numérisé non relu

SUITE. PHÉNOMÈNES BIOLOGIQUES

Des phénomènes physiques ou chimiques aux phénomènes biologiques il n'y a point de transition de théorie ; il n'y a que des rapports de fait, et tels qu'il en existe entre toutes les catégories possibles. Je sais que plus d'un chimiste pense naïvement avoir découvert le passage, mais sans le montrer, ou plutôt se flatte de n'en avoir nul besoin et de continuer de plain-pied la marche de la science. Sans doute on trouve des faits de domaine ambigu. Mais quels sont les problèmes qui se dressent à la fin sur ce terrain qu'on voudrait pouvoir confondre avec l'ancien .^^ L'origine et la nature de la vie, celles de la sensation et de la volonté, les opérations naturelles qui, dans la génération, qui, dans les organes formés, dirigent les parties h. une fin d'ensemble ; les causes qui, pour cette fin, présente aux premiers moments d'une évolution organique, introduisent une espèce déterminée, avec des caractères encore indistincts; enfin, les lois de stabilité et de changement de toutes ces existences spécifiques. De telles questions auxquelles le savant peut objecter aisément qu'elles ne sont pas positives et scientifiques, c'est précisément à celui dont la prétention est de réduire la physiologie à la chimie qu'elles se posent sans échappatoire possible. Il suffit de les énoncer, même en les ramenant aux termes les plus modestes, pour faire juger de l'intervalle existant entre la biologie et les sciences à méthode mathématique dont nous venons d'exposer l'esprit.

La physique et la chimie tendent aux explications mécaniques, et cela justement comme fatalement. Ainsi elles descendent la série des phénomènes et des catégories. Mais, d'une autre part, la science en général doit

DISTINCTION GÉNÉRALE DES FAITS BIOLOGIQUES 1 1 j

remonter cette même série, si elle veut approcher des sujets de l'ordre représentatif et finalement les aborder. Il faut bien que la rupture se place à quelque moment, à moins qu'on ne s'oblige à voir dans les lois de la pensée et dans les vibrations d'atomes définis mécaniquement des choses identiques.

La rupture se serait déclarée dans la physique même, puisque après tout les sensations en sont une matière réelle. On l'a évitée en ne considérant que la face mécanique du phénomène, et cette abstraction, car c'en est une, a fondé une science spéciale. Mais il y a donc une question réservée, et nous ne jDOuvons manquer de la retrouver ailleurs. La rupture ne semble pas plus nécessaire en biologie aux savants qui recherchent les lois physico-chimiques en exercice dans les êtres vivants. Mais alors ces savants sont des physiciens et des chimistes. La nature plus complexe du sujet qu'ils analysent ne doit pas nous faire illusion à cet égard, dès qu'ils y font abstraction de ce que ce sujet a de véritablement propre. Ils peuvent donner le nom de biologie à cette étude, à cette science dont le champ est d'ailleurs très vaste. Ce n'est plus qu'une question de mots ; mais il restera hors de leur atteinte une autre biologie mieux nommée, relative aux lois spéciales de la vie, et dont les procédés tiendront plus de la méthode des naturalistes que de celle des mathématiciens. Ces lois se réduisent à peu de chose ou à rien dans l'esprit de tel physiologiste, transporté en espérance à l'époque où les formations cellulaires et les diverses transformations organiques, normales et anormales, la constitution et le rapport des organes, le jeu des vaisseaux, les fonctions du sang, les courants nerveux, les contractions musculaires nous seront connus comme des applications des lois de la physique et de la chimie. Mais ce physiologiste oublie que la science, en supposant cette interminable carrière parcourue jusqu'au bout, nous donnerait le sens physique des phases et des actions

de la vie, sans nous apprendre quelle puissance les enchaîne et les coordonne dans l'unité, les dirige à travers un développement prescrit et circonscrit, et les fait triompher pour un temps de la masse des forces générales, c'est-à-dire ennemies, si elles n'étaient forcées d'ailleurs de concourir à l'exécution d'un plan. Nous ne saurions pas mieux que nous ne le savons comment une certaine fin assemble et conduit à l'accomplissement d'un grand tout vivant les propriétés moléculaires d'un germe imperceptible et les conditions extérieures, concourantes ou contraires; nous continuerions à ignorer de quelle manière préexistent, dans ce petit amas d'atomes, ici un chêne, là une fougère, ailleurs des ver- , tèbres, un cœur, des poumons, des lobes cérébraux ou ^[d'autres organes moins perfectionnés, avec toutes les lois du concours, de la lutte et de la finalité. Ces choses ne seront jamais atteintes par l'application du calcul et de la prévision mathématique à des données élémentaires : l'observation seule les révèle, l'expérience pourra les approfondir, et elles seraient un jour scientifiquement ordonnées, sans devenir pour cela des dépendances de ces lois simples et en grande partie abstraites, auxquelles nous attachons le pur physique des phénomènes.

La division tranchée de la biologie et des sciences mathématiques de la nature ressort visiblement et de la méthode, et des hypothèses et de l'espèce des données et des phénomènes où la physico-chimie renferme de plus en plus son sujet, presque au même degré que l'astronomie elle-même. Ne sût-on rien de cet état relativement si avancé, et parfaitement défini du moins, auquel sont parvenues ces sciences, ce devrait être assez d'un peu de logique et du pouvoir d'ouvrir les yeux, pour discerner le semblable du différent. Jamais une découverte expérimentale quelconque n'est venue diminuer, si peu que ce fût, l'intervalle grossièrement sensible des phénomènes propres de la vie et des lois des

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