‹ Essais de critique générale (volume 2)Chapitre 92 sur 194 · SYNTHÈSES CHIMIQUES · texte numérisé non relu

SYNTHÈSES CHIMIQUES

corps inorganiques. Ni les beaux succès de la synthèse chimique dans ces derniers temps, ni même le fait improbable de la génération dite spontanée, s'il était prouvé et s'il pouvait l'être, ne sauraient apporter la moindre confirmation ou une espérance raisonnable aux partisans de la confusion des deux ordres d'études. Et certes leur faiblesse se trahit à l'empressement avec lequel ils acclament, comme conformes à leurs préjugés métaphysiques, des travaux remarquables en eux-mêmes, mais tout à fait indifférents à la doctrine qui leur tient à cœur.

Ainsi, la chimie parvient à faire directement, dans le laboratoire, avec des éléments tous empruntés à la nature inorganique, la synthèse de produits que nous ne connaissions jusqu'alors que pour les avoir rencontrés tout faits dans les phénomènes de composition ou de décomposition organiques, et les avoir analysés. Mais ces produits ne sont eux-mêmes organisés en aucune manière. Que résulte-t-il de là.^ Que la chimie peut opérer ce que les organes opèrent, et ce qui leur est propre en qualité d'organes vivants .^^ Non, mais seulement que les organes peuvent faire ou laisser faire dans leur sein, et en harmonie avec leurs fonctions, des composés que les simples lois chimiques permettent d'obtenir. C'est donc un retard de la science, qu'on travaille à réparer, que l'on voudrait présenter comme une conquête sur un domaine plus élevé. Mais conclure du fait de l'œuvre inorganique, dont l'organe est l'agent ou le théâtre, et qu'on obtient également sans lui, à la possibilité de construire quelque jour de toutes pièces un organe aussi, ou ne fût-ce que la moindre cellule, sans rien emprunter qui y ressemble, c'est la même absurdité en forme que si quelqu'un disait par exemple : les êtres vivants déterminent du mouvement; or, on peut avoir du mouvement sans les êtres vivants, donc on pourrait aussi faire des êtres vivants à l'aide du seul mouvement.

Quant à la génération spontanée, les défenseurs de cette doctrine, ou plutôt de cette vérité de fait comme ils le croient, prétendent ordinairement ne pas l'entendre au sens propre et absolu. Ils ne manquent pas d'invoquer, en bons métaphysiciens, le principe de causalité contre eux-mêmes, s'ils étaient assez absurdes pour se figurer que quelque chose peut ou a pu jamais se faire autrement que par le jeu des propriétés d'une chose antérieure. Ils veulent donc seulement donner un démenti à l'aphorisme Omne vivum ex ovo, et établir par l'expérience que la matière organique, amenée à ne plus contenir trace de corps organisés, se réorganise spontanément, par sa propre vertu, sans que rien lui survienne du dehors. Mais si en cela ils avaient raison, la répudiation de l'idée de spontanéité pure serait un tort logique qu'ils se donneraient. En effet, la matière préexistant à l'organisation n'a rien d'un végétal ou d'un animal. L'être qui se produit n'est pas représenté comme tel par les propriétés quelles qu'elles soient qui appartiennent au groupe physico-chimique. Dire qu'il a celles-ci pour matière ou substance, c'est ne rien énoncer d'intelligible, si ce n'est peut-être que les phénomènes se superposent les uns aux autres, et cette vérité assez connue n'explique rien. Dire qu'il les a pour causes, c'est déclarer que, de certaines propriétés définies, il s'en fait ou il en provient certaines autres, différentes des premières et par définition et selon la nature; et, à l'égard des secondes, c'est alors affirmer la spontanéité autant que faire se peut, ou, encore une fois, proposer à l'intelligence des relations vaines qui ne sont que dans les mots.

Il ne s'agit pas de commencement absolu, de spontanéité sans antécédents d'aucune sorte. Il s'agit, et c'est assez, de phénomènes produits a posteriori, précédés, sans doute, mais irréductibles à leurs précédents, inexpliqués, inexplicables, enfin dont l'espèce tranche sur tout ce qui y préexiste. Ils sont bien des faits de pur

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