‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 101 sur 278 · ORDRE DB CONDITIONNEMENT DES PHÉNOMÈNES · texte numérisé non relu

ORDRE DB CONDITIONNEMENT DES PHÉNOMÈNES

ginal et d'irréductible y prenne place ; c'est l'unité harmonique des phénomènes dans le devenir, une loi audessus de laquelle il n'est possible de poser rien ni de rien comprendre.

Cette méthode bien entendue, et la signification de la causalité une fois arrêtée, il faut reconnaître un premier fait qui domine tout. Les fonctions inférieures sont des conditions d'existence des fonctions supérieures : les organes, et leurs lois, ^t les lois des phénomènes physiques et mécaniques, que les organes à leur tour supposent, sont des données acquises avant que les phénomènes intellectuels, passionnels et volontaires tombent sous l'observation. Si, au-delà de ce fait universel, il est loisible d'imaginer utilement et vraisemblablement d'autres lois de la constitution des êtres, c'est ce que j'examinerai ailleurs, mais le fait lui-même est incontestable et radical , et la science n'est rien à moins de le prendre pour base.

L'organisme est donc une condition première et générale de l'intelligence, des passions et de la volonté. Considérons maintenant les modifications des organes, soit spontanées dans le milieu mécanique et physique où elles se produisent, soit elles-mêmes causées par les modifications de ce milieu, ou des agents qui s'y rencontrent : nous reconnaîtrons avec tous les physiologistes l'action de l'âge, du sexe, du tempérament, du régime, des excitants, des narcotiques, des maladies, des climats et de toutes les circonstances ambiantes, action certaine, tantôt constante ou graduelle, plus ou moins profonde, plus ou moins déterminante, tantôt

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brusque, rapide, inévitable, terrible. Parmi ces causes, il n'en est guères que d'obscures, je ne dis pas dans leur rapport avec les effets intellectuels et passionnels, puisqu'il suffit à cet égard de poser des faits et des harmonies, mais dans leurs modes propres d'implantation et de développement au sein des phénomènes organiques. Là s'ouvre à la physiologie un vaste sujet plein de desiderata, pour parler modérément et ne rabaisser pas trop la science. Ce sujet épuisé, s'il peut l'être, on aura défini mais non comblé l'intervalle des grands ordres de fonctions : on saura, je suppose, quelles lois physiques dernières précèdent immédiatement les premiers phénomènes organiques et sont des conditions de leur production, et quelles fonctions organiques extrêmes sont accompagnées ou suivies de telles modifications représentatives, sans intermédiaire aucun ; on n'arrivera point à confondre des faits dont la distinction fondamentale est et doit rester essentielle à leur intelligence, à leur représentation même. £n un mot, la science de la vie n'a ici qu'un but possible : préciser les rapports d'espèce de succession et de conditionnement mutuel des fonctions, ces mêmes rapports que Tobservation la plus grossière a de tout temps remarqués dans le développement naturel des êtres sensibles. Au reste, nous savons à priori que les \oh inférieures ne sont intelligibles elles-mêmes qu'en tant que représentations*, c'est-à-dire ramenées à la conscience, extraites de la conscience. L'unité du monde se fait donc pour nous à ce point de vue. A tout autre, le monde n'est rien pour la connaissance. Il s'ensuit de là que

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l'énoncé correct de Tordre de développement est celuici : les représentations inférieures, représentées pour nous, précèdent et conditionnent les représentations supérieures, de plus en plus nettement et hautement représentatives en nous. Mais ce n'est pas tout, et cette loi n'est que la moitié de ce que l'expérience nous enseigne.

Lorsque l'être est envisagé à ce degré de l'évol ution des phénomènes où un organisme complet est donné avec les fonctions passionnelles et volontaires, un ordre nouveau et inverse de causalité s'établit, observable, il est vrai, dans les limites de l'animalité supérieure seulement, mais cela suffit, et la loi que je constate est cela même. Les fonctions élevées à la conscience se subordonnent de plus en plus les fonctions inférieures et les dirigent, et la nature change de face.

L'étude du premier ordre de développement appartient spécialement à la biologie. Celle de l'ordre inverse est de mon sujet, et mon analyse, attachée aux faits de conscience, doit les suivre jusqu'au point précis où commencent les phénomènes organiques dont ils sont les causes. Je considérerai d'abord les représentations intellectuelles et passionnelles, laissant de côté la volonté proprement dite.

Le premier grand fait de dépendance de l'organisme par rapport aux fonctions supérieures est celui que Cabanis énonce dans ces termes : o Suivant la différente nature des idées et des affections morales, l'action des organes peut tour h tour être excitée, suspendue» ou to*

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talement intervertie. » Il suffit de rappeler les effets de la tristesse et de la joye» passions fondamentales liées à la possession des fins, soit qu'elles se produisent brusquement ou que leur empire se prolonge. La conservation, l'exaltation, la dépression, les troubles légers ou graves, le dépérissement des fonctions organiques sont des conséquences ordinaires de cet état moral, de sa prolongation ou de ses crises. Le désir et la répulsion, Tespérance et la crainte, Tattendrissement, la colère et les autres transports agissent aussi sur les organes et modifient les impressions et les forces. La santé, la maladie et la mort se trouvent donc souvent dépendre des passions, et subites et habituelles.

Les différentes passions ont leurs effets plus ou moins normaux et communs sur l'état et le mouvement de quelques organes dont l'affection se trahit extérieurement : elles font rire, pleurer, rougir, pâlir, trembler, palpiter, sangloter, etc. Les effets internes sont difiiciles à déterminer nettement, surtout à leur origine et quand ils ne deviennent pas morbides ; mais ils se sentent, et un groupe nombreux de métaphores, en usage dans toutes les langues, en fournit la preuve sommaire, au défaut de moyens d'observation qui permettent de suivre de près les séries des moindres modifications physiques correspondantes aux éléments de la représentation passionnelle. Ces moyens manquent tout & fait jusqu'à ce jour.

Un ordre d'effets très apparent et d'une grande conséquence, pour qui veut comprendre autant qu'on le peut les rapports délicats des fonctions de la pensée

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avec celles de la figure, nous est révélé par la subordination constante où se trouvent les mouvements du corps, et plus particulièrement des muscles de la face, vis-à-vis de toutes les passions. De là viennent ces symboles universels des représentations affectives, auxquels les hommes se trompent peu quand ils observent, et que les animaux mêmes n'ignorent pas. C'est aussi le principe des arts mimiques. Chaque espèce marquée de préoccupation, pour des fins nobles ou basses, élevées ou intéressées, imprime au visage un cachet momentané. Il en est de même de la tristesse et de la joye et des transports de différente nature. L'habitude peu à peu fixe les lignes tracées pv les premières impressions, et le masque se moule avec des traits qui n*étaient d'abord que des convulsions ou des grioiaces. Ainsi les caractères, les mœurs, les professions mêmes ont leurs physionomies propres dans lesquelles il faut seulement discerner ce qui est acquis de ce qui est natif ; et si l'analyse de cette force plastique des passions et de ses effets n'a pas encore atteint cette rigueur qui ferait de la phy$iognomonie une vraie science, ou ne peut du moins en contester ni le principe ni certaines observations. L'action première et intime des passions sur le cœur, le cerveau, le foie ou les poumons n'est pas plus certaine, et j'ose dire qu'elle est moins exactement connue.

En présence de ces faits qui subordonnent les catégories inférieures aux catégories supérieures (il n'importe entre quelles limites) , on a peine à comprendre

SYSTÈME DBS MATÉRIALISTES. 255

les théories qui font de la passion un prolongement des forces physiques. Les écoles de Cabanis et de Bichat regardent le cerveau comme un centre d^action et de réaciion, où se séparent, sans changer de nature, des impressions reçues par les organes, d'une part, et, de Tautre, des expressions, si je peux parler ainsi, lesquelles sont une simple réflexion des premières. Qu'il y ait dans la nature quelque chose d'analogue à ce qu'on allègue ici (fluide, courant nerveux, circulation vitale, etc.), on peut le croire afin d'étendre la spéculation physique aussi loin que possible ; et on peut chercher à l'établir par la méthode des sciences positives ; mais les faits de conscience prouvent qu'il existe aussi un commencement et un terme des phénomènes dans le représentatif comme tel. Entre l'action et la réaction des écoles substantialistes (matérialistes], se place quelquefois un fait que la physique et la biologie ne sauraient saisir dans l'ordre propre de leurs observations, 'avec leurs procédés et instruments, un fait qu'elles ne sauraient non plus nier, la conscience môme. La sensibilité proprement dite et les passions ne sont pas des termes de la série des modifications centripètes et centrifuges données dans le champ des sciences naturelles; et pourtant il arrive qu'elles marquent la fin propre de certaines de ces modifications et l'origine de certaines autres. La solution de continuité d'espèce est inévitable. Et on remarquera que je ne parle pas encore de la volonté. Quand un rapprochement singulier de phénomènes excite le rire (l'âne qui mange gravement des figues], peut-on assigner quelque rapport d'espèce

QUESTION DU Sl£GE DES PASSIONS.

entre les éléments imaginatifset passionnels qui accompagnent pareille sensation et les deux suites d'affections des organes : Tune donnée en condition préalable de la sensibilité, dans le système nerveux, l'autre qui se termine à la contraction des muscles de la poitrine et de la face? Et quand Testomac se refuse à Faction digesti?e parce qu*on apprend une mauvaise nouvelle, comment classer le chagrin dans le genre des phénomènes qui s'étendent depuis la propagation des ondes sonores qui ont frappé le tympan, jusqu'au spasme qui détermine l'expulsion des aliments ? Si le chagrin est une sécrétion comme les larmes, il faut avouer que ce produit ne se laisse atteindre ni mécaniquement, ni par Fanalyse chimique, et ne tombe sous aucun de nos sens ; ce n'est donc là qu'une mauvaise métaphore, de tous points indigne de la science.

La notion de réaction est très claire en mécanique, et par exemple chacun se la représente nettement dans le choc des corps élastiques. Partout ailleurs cette idée est vague et n'a que la valeur d'une comparaison. Or celui qui se paie de comparaisons ))our dépasser les faits et les lois positives peut être un homme fort instruit, mais son savoir en ceci n'est qu'une vaine mythologie imitée des âges primitifs, et déguisée sous de nouveaux noms dont la poésie seule est bannie, sans profit aucun pour la raison.

On s'est préoccupé aussi de fixer le siège des passions dans l'organisme. L'examen régulier de ce problème exigerait la connaissance minutieuse et précise

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des dernières ramifications des organes, lesquelles conditionneraient la production d'une passion donnée. L*enlèTement de telle ou toile partie de Tanimal par vivisection est encore loin de conduire à des observations sufQsamment divisées. D'autre part, la suppression de]tout organe essentiel amène la mort. Le moindre examen est complexe ; les expériences les plus délicates, grossières; la conclusion toujours scabreuse. Pourtant cette horrible méthode, oii la curiosité scientifique fait violence à la nature, il faut bien le dire, sera la seule rationnelle, tant que de nouvelles découvertes physiques ne seront pas venues nous permettre de pousser plus avant l'étude des fonctions et de leur jeu localisé dans le corps vivant. L'observation directe des effets des passions, ou de leurs conditions apparentes et extérieures, est d'ailleurs très insuffisante. Le trouble des viscères, par exemple, est variable pour une même passion, et souvent identique pour des passions diver* ses. L'opinion de Bichat qui place l'origine et le terme des passions dans les organes de la vie interne et organique, tandis que le cerveau présiderait exclusivement à la vie animale ou de relation, ressemble beaucoup k l'hypothèse ancienne de la pluralité des âmes, et n'exprime au demeurant que des faits vagues. Ajoutons que la considération des faits représentatifs nous montre les passions et les sensations tellement unies pour constituer la vie de relation, dans le sens entier de ce mot, que si la biologie arrivait à leur assigner des sièges se-parés, il resterait à établir sous un aspect plus général

Tunité de l'organisme relativement à la conscience.

258 QUESTION DU SlSOR DBS PA6SI0MS.

Deux organe» fonctionnant solidairement dfins une même circonstance donnée devraient avoir eux-mêmes un lien organique» et rentreraient à cet égard dans un seul et même organe.

La phrénologie est fondée sur un autre genre d'ob* servations. Mais sont-ce bien des observations que ces remarques, ces rapprochements souvent démentis entre telles protubérances du crâne et telles passions, telles dispositions de l'esprit, si arbitrairement divisées, si grossièrement classées ? Parce que des rapports de ce genre peuvent exister, ce qui est incontestable, un savant voudra d'emblée en construire le système, et il le construira, observant sans méthode sûre, sans instruments convenables, sans comparaisons rigoureuses, sans contrôle sérieux ; et il sera suivi de tous ceux qui préfèrent à la vérité pure et sévère, longue k produire, minutieuse à émonder, une apparence de doctrine vaste et achevée, dont leur importance s'augmente à leurs propres yeux.

Au reste ces questions ne sont pas de mon ressort, et la distinction nécessaire des fonctions organiques et des fonctions représentatives me permet de supposer à volonté connus ou inconnus les sièges organiques des sensations et des passions, sans que mon analyse en soit altérée. Il me suffit de rappeler que ces sièges ne peuvent être autre chose que les conditions inférieures , essentielles à chaque ordre de représentations, ou les extrêmes fonctions de l'organisme, placées à la limite de la sensation même et de la passion même.

MODTXMBNTS DE l'oRDIX DIOIOGIQUR. 239

Abordons d'une manière plus expresse la relation descendante de la représentation au mouyement de^ or-ganes. Parmi les mouyements, il en est qui ne sortent pas du domaine de la biologie. Ce sont : 1 ^ ceux qui sont partie intégrante des fonctions propres de la vie, mouyements du cœur, des intestins, des organes respi^ ratoires.des sphincters, etc., mouyements antagonistes des muscles, tous en tant que la passion ou la volonté n'y interviennent point; S** ceux qui succèdent spontanément à certaines impressions physiques, soit à Tétat normal, soit à l'état morbide, et soit qu'une sensation se témoigne ou non pour la conscience, maïs indépendamment de la représentation personnelle en tous cas ; tels sont les mouvements dits réflexes, qui intéressent les parties centrales du système nerveux sans que leur accomplissement soit précédé de conscience, et quelquefois même sans tendre à aucune Un conservatrice de l'organisme : par exemple , le vomissement proyoqué par l'irritation du larynx, les conyulsions causées par certaines opérations, etc. ; 3^ ceux qui se produisent pour accompagner des mouyements volontaires, mais en vertu d'une association étrangère à la consdence, et que celle^i peut même se proposer d'interrompre et de supprimer à l'aide d*efforts plus ou moins heureux.

Tous ces mouyements rentrent dans une série que la science plus ayancée conduirait sans interruption aux limites des lois purement physiques, en les rattachant aux seules et propres fonctions des organes. S'ils correspondent aussi à de certains phénomènes représenta* tifs« comme je le crois probable, ce n'est pas du moins à

860 MOUYKMBIITS PROCÉDANT DE LA COIfSClEKCË.

ceux dont la conscience humaine est le théâtre, au-dessus de l'organisme tout entier ; c'est aux phénomènes radicalement inconnus qui composent la propre vie de relation de chaque organe ou élément d'organe, considéré comme un être tui generis en rapport arec d'autres êtres.

À la classe des mouvements dont je n'ai pas à m'oocuper, mais dont je trace les limites, sont préposées les lois organiques et physiques qui leur permettent de se développer en coordination, pour un même but, dans différentes parties du corps; ou qui établissent l'harmonie entre les nerfs, les organes centraux et certains groupes de muscles ; ou par lesquelles, enfin, le jeu de chaque élément s'associe et se proportionne au jeu possible des autres, de manière à répondre à un efiet donné. Ce n'est certes pas la volonté qui pourrait adapter ainsi une modification organique quelconque k son tout et à sa fin, car la connaissance de ce qu'dle aurait à faire pour cela, loin d'être le point de départ de ses actes, est un but ultime des investigations scientifiques; et l'instinct, comme la volonté, implique une préordination dont il réalise certaines lois, mu par une impulsion appropriée à sa fin, qu'il ignore, ou dontil n'a que le sentiment confus. Un ordre supérieur de finalité enveloppe ainsi toutes les fonctions.

Je distinguerai maintenant cinq cas de mouvements dont l'un des principes originaires est une conscience plus ou moins distincte ou effacée :

Les mouvements instinctifs, à conscience obscure

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