LOI DES MOUVEMENTS PRËIMAGINBS
de l'exercice spontané des fonctions représentatives.
Les cas que nous venons de passer en revue nous offrent des mouvements organiques manifestés à la suite de l'imagination ou de la passion, mais qui, eux-mêmes, en général, ne sont pas imaginés et prévus avant de se produire. Passons à des mouvements plus simples, je veux dire extérieurs, connus, souvent même dépendants de nos déterminations volontaires, et que l'imagination peut envisager d'avance et attendre comme possibles ou imminents. L'idée de cette possibilité est présente à la conscience ; une passion s'y joint, quelquefois très faible, bornée à l'effet inséparable d'une attente quelconque : de ce seul fait, le mouvement se produit. Il s'agit ici du plus intéressant des phénomènes de cet ordre, et dont l'analyse exacte nous permettra de déterminer la nature, la place et les véritables limites du fait de la volonté locomotive.
La loi peut s'énoncer ainsi :
Toutes les fois qu'un certain mouvement est donné pour l'imagination et prévu comme possible, ou encore qu'une certaine fin est représentée comme pouvant se trouver atteinte à la suite d'un certain mouvement , et qu*en même temps une passion plus ou moins vive , désir, crainte, ou seulement attente anxieuse et troublante occupe la conscience, si d'ailleurs la volonté n'intervient pas aussitôt pour changer le cours des représentations, il se manifeste dans les organes une disposition à réaliser le mouvement imaginé, en tant que leur spontanéité le comporte.
t74 LOI DES MOUrBHEMTS PRËIMAGINtS.
Les mouTements compris sous cette loi passent pour Tolontaires ; et en effet les mêmes peuvent être tels, et le sont souvent , ce qui explique Terreur ; mais la volonté est si bien étrangère aux cas dont je m*occupe que tantôt la réflexion et la conscience même n*y paraissent point, et le phénomène a lieu automatiquement ; tantôt si la réflexion s'y mêle, c'est précisément pour s'opposer au mouvement ou le voir se produire contre ce qu'on voulait. L'obsession due à une représentation constante, ou qui revient sans cesse, peut dominer le pouvoir d'appeler des représentations nouvelles, c'est-à-dire en un mot dominer la volonté considérée dans la conscience : Et où la prendre ailleurs ? Dugald Stewart , qui a recueilli en bon observateur les faits relatifs à Ytmitaiion Bympathiqtàe, veut placer une volition à l'origine de chacun de ces phénomènes, et en même temps les appeler involontaires. Le préjugé des causes substantielles et transitives mène très naturellement à cette contradiction. C'est mal s'excuser que d'admettre une certaine propension à la volition^ ayant ta source dans let principes généraux de notre constitution ; car il faut pour cela confondre la volition avec le mouvement ou avec la représentation passionnelle qui le précède immédiatement, et admettre des volitions sans conscience d'ellesmêmes comme telles. Voyons les faits.
. Je citerai d'abord la tendance de l'organisme à des mouvements musculaires, et jusqu^à des sécrétions, qui n'étant d'abord qu'imaginées deviennent inévitables. Personne n'ignore ce qui arrive à l'égard du rire , des larmes , de l'urine , de la salive : il suffit d'une crainte
IMITlTIOlf STMPÂTHIQITK. 275
marquée d*éprouver quelqu'un de ces effets pour que l*imagioation se trouve par là même possédée et que le besoin ne puisse en être retenu facilement.
Vimitaticn sympathique de Dugald Stewart est une tendance à r^roduire les mouvements que nous voyons Cure à d^autres hommes, et jusqu'à un certain point à des objets inanimés. Pour ce second cas on cite les gestes involontaires dont un spectateur accompagne des tours d'équilibre, la danse, une épée dans un duel, une boule sur le terrain, etc. : mais tantôt les déterminations imitatives s'appliquent à ce qui a lieu eflectivement, et tantôt à ce que Ton voudrait voir, parce que Timagination peut se trouver plus affectée de la supposition et de l'espérance que de la simple réalité. Pour le premier cas, de beaucoup le plus important, un fait universel est l'imitation des caractères et signes extérieurs des passions, des physionomies, des gestes habituels, de la Toix, de l'accent. Ainsi s'explique une certaine iressemblani^ des personnes qui vivent ensemble, en fandlle, au village, etc. Cette imitation involontaire, et que tous les hommes présentent à quelque degré, devient un talent pour certains d'entre eux qui y joignent l'observation et la volonté ; quelquefois c'est un instinct puissant, une passion irrésistible. Je ne parle pas de l'imitation des passions mêmes, quoique liée à celle de leurs signes et dépendante du même principe, je veux dire du passage de l'imagination des possibles à l'acte qui les réalise.
A la même classe de faits appartient la contagion du
276 IMITATION STMPÀTUIQUB. .
rire, du bâillement, des spasmes nerveux et de plusieurs affections morbides, et, en partie, la communication de ce délire d*enlhousiasme, de joye, de dévouement, de douleur, de haine, de fanatisme, de férocité, de ravissement, d'eitase, qui caractérise souvent les assemblées, les émeutes populaires, les actions militaires, les réunions religieuses. Tout ceci voudrait un volume d'ana-* lyse et je dois abréger. Mais il est indispensable de signaler les effets du même genre auxquels donnent lieu les pratiques des sectes magnétistes. Autour du baquet de Mesmer, sous larbre de Puységur, devant la volonté prestigieuse de Faria, en présence de^ passes qui sont la mode du jour, Timagination se frappe de la possibilité de phénomènes qu'on a oui conter ; Tincrédulité est rarement complète puisqu'elle n'est pas fondée, et» le serait-elle, il arrive qu'elle cède au doute, ou à la crainte, ou à l'espérance qui prédisposent le système nerveux ; si, en même temps on est témoin des accidents dont ne peuvent ou ne veulent pas suffisamment se préserver d'autres personnes présentes et soumises à l'expérience, l'organisme ne commence que mieux à s'ébranler. Alors se produisent les premiers phénomènes attendus, des convulsions ou d'autres mouvements in«^ volontaires, ou le sommeil. Une fois établi, ce sommeil dit magnétique donnera lieu ou non, selon la cornplexion et les dispositions de conscience du sujet, au somnambulisme, à l'exlase et à tous ces accidents dont les limites sont encore mal connues. (V' ci-dessous ,
On voit que les phénomènes d'imitation se {produisent
sans volonté foribelle « quelquefois contre la volonté , irrésistiblement* et souvent encore sans conscience aucune au moment où ils sont déterminés. II faut se garder de les attribuer avec A. Smith h une illusion de Timagination, par laquelle nous nous mettrions en lieu et place de la personne affectée; mais plutôt il est clair que le principe de la sympathie physique elle-même est la disposition des organes à réaliser des effets que les sens ou l'imagination, soumettent à la conscience : il suffit que cette disposition soit constatée, et elle Test par une multitude d'exemples. Stewart n'est pas plus heureux quand il incline à remplacer l'hypothèse de Smilh par une explication fondée sur une certaine sympathie entre la constitution physique de différents individus. Cette organisation commune est évidemment nécessaire ; Tinstinct ne l'est pas moins pour mettre l'imitateur sur la trace des opérations si compliquées qui modifient la physionomie ou la voix par exemple : Stewart a parfaitement éclairci ce dernier point ; mais tout cela ne servirait de' rien sans l'entremise de l'imagination, et aussitôt qu'on a égard à cette dernière fonction , aux passions associées, et à leurs rapports avec les modifications spontanées de l'organisme, rapports que ce philosophe n'ignorait pas , toute autre recherche est superflue , et l'explication résulte du dégagement de l'élément commun à tous les phénomènes du même ordre : on y reconnaît une loi primitive.
Cette loi éclate dans tous les faits de vertige, et d'autant plus qu'ils sont plus extraordinaires et anormaux.
278 VIRTIGX.
J'applique ce nom aux cas où, contre les fins naturelles de l'individu, et à son dommage, un mouvement physique, auquel une yolition réfléchie serait loin de s'appliquer, se produit en suite de la représentation de ce môme mouvement, dont la possibilité est imaginée ayec un grand trouble passionnel. Le vertige le plus yulgairement caractérisé est celui qui, si la volonté n'intervient pas à temps , conduit un homme à se jeter dans un précipice, même bordé d'un parapet. La contemplalion absorbante éprouvée par ceux qui se sont sentis aux limites de l'événement est une idée successivement et rapidement modifiée du fait même de la précipitation, d'abord comme possible, ensuite comme futur, enfin comme imminente , et il faudrait ajouter comme réelle, si d'autres représentations n'étaient appelées pour éloigner la première. Cet effet terrible de l'imagination est l'obstacle qui nous rend impraticables certains exercices, dont le danger serait nul s'il n'était supposé : non que la crainte ne sufiise pour jeter dans les organes un trouble dangereux , mais on a remarqué , et c'est le point capital , que le mouvement redouté est précisément celui qui a le plus de chances de se produire.
Il est facile de saisir l'analogie du vertige avec d'autres faits déjà indiqués, avec le rire qui résulte de la peur de rire, avec les malaises de la sensibilité éprouyés à la suite de la Tue ou de la pensée de ces mêmes malaises, et avec la production imitative du sommeil magnétique et d'un grand nombre d'accidents nerveux. Dans tous ces cas, l'imagination sollicite les organes et les conduit à la production des mouTements attendus.
Les faits de fascination liée à la peur, ceux qui ne sont pas fabuleux, rentrent aussi dans le vertige ; et la peur est aisément remplacée par la passion mal définie de l'être faible que le fort domine ou auquel il impose. Enfin il y a le vertige du crime, si le crime peut être où la liberté n*est pas. La monomanie homicide, dont Thistoire n*a que trop de documents préparés dans les annales des tribunaux et des maisons d'aliénés , n'est autre chose que l'elSet d'une possession constante ou intermittente de l'imagination par l'idée de la possibilité d'un meurtre à commettre : le monomane répond invariablement au juge qu'une pensée qui l'obsédait (sans intérêt aucun, c'est le cas frappant) a été plus forte que lui et qu'il a obéi. En d'autres temps, un tel homme se croyait possédé du démon. Il pouvait aussi se croire guéri par l'exorcisme, et l'être effectivement en conséquence. On comprend par là que certains crimes peuvent être contagieux. Enfin le mélange des pensées véritablement volontaires et criminelles avec l'obsession de l'imagination et de l'exemple est un cas qui doit être fréquent. Je reviendrai ailleurs sur la monomanie (V'§xii).
Un cas plus innocent est celui de ces illusions qui transforment en de nouvelles lois de la nature, ou même en actions surnaturelles, les effets de mouvements musculaires inaperçus, aux ordres de l'imagination, de la passion ou de l'extase. Une superstition physique , si Ion peut parler ainsi , a fait le tour du globe , et peu s'en faut qu'une religion n'en soit née. U fait le plus élémentaire, et des plus anciennement
connus, est ici l'oscillation d'un pendule, à fil tenu entre deux doigts, et dont les battements commencent, se succèdent, atteignent une amplitude voulue, la répètent, puis se ralentissent , le tout conformément à Tatlente de l'opérateur, qui pense n'y pas contribuer. C'est - ainsi qu'on fait sonner l'heure h un anneau suspendu dans un verre. La moindre contraction d'un muscle, à ce degré où elle devient insensible pour la conscience, est capable de déterminer, de modifier une impulsion ; et, en vertu de la loi dont j'ai cité tant d'exemples, la représentation vive et l'attente du mouvement suffisent pour que les organes se portent spontanément à le produire. En effet, l'expérience réussit à quelques personnes, et manque nécessairement pour toutes quand le petit appareil est disposé de manière à annuler la transmission de l'action musculaire au pendule. Au reste, le phénomène prétendu merveilleux se varie de plusieurs manières, sur lesquelles je n'ai garde de m'arréter. Les applications du principe sont faciles. Mais j'ai dû rapporter le cas le plus net, et le plus curieux par sa petitesse même, de la grande loi qui lie Tacte organique avec la représentation simple et la moins passionnelle possible du mouvement prévu.
Remarquons encore que l'explication n'est pas insuffisante, comme on pourrait le croire, pour les mouvements communiqués à des objets sensiblement résistants ; mais il faut tenir compte de plusieurs autres circonstances. L'effort est souvent appliqué à l'extrémité ou dans quelque autre partie du mobile, où la loi du levier le multiplie. D autres fois plusieurs personnes
YEBT16B. 28 1
agissent ensemble* afiectées d'une méoie disposition d'esprit , ou prêtes à concourir involontairement à la première impulsion communiquée par Tune d'elles : on aide au mouvement en pensant le suivre. Ce n'est pas tout ; une superstition plus prononcée, une passion plus excitée, un état à demi-extatique disposent certains sujets à produire des eJDTorts musculaires violents, visi* blés même pour les spectateurs, et à donner lieu à toutes les modifications de mouvement conformes à leur at* tente actuelle, pendant qu'ils sont persuadés qu'un corps se meut magnétiquement ou surnaturellement, pour répondre à des questions dont la réponse est en eux seuls. Ces phénomènes sont contagieux, et affectent les êtres dont l'esprit d'observation et les fonctions volontaires sont le moins développés. Enfin, je ne parle pas du charlatanisme, triste sujet d'analyse; mais ce serait manquer à l'élucidation complète de la question , ou connaître bien mal la nature humaine, telle qu'on peut l'observer à tout instant et partout, que de ne pas signaler cet incompréhensible mélange de conviction et de mauvaise foi, de superstition et de fraude, qui dénature presque toujours les faits de ce genre.
Quand on aura scrupuleusement observé et décrit un fait de locomotion mystérieuse, qui ne rentre pas dans les classes précédentes, et ne s'explique point par la même loi, il sera temps de chercher quelle propriété nouvelle on doit reconnaître aux corps. Mais j'ose dire qu'en pareille matière il est plus difficile de constater, d'établir avec rigueur un fait inconnu et extraordinaire
283 DE Ll VOLONTÉ QUANT k LA LOCOMOTION.
qu*il ne le serait d'en apporter Teiplication ratioonelle après qu'on l'aurait bien défini.
Passons à l'c^tude de la volonté comme cause de la locomotion. Nous avons parcouru la série considérablo des phénomènes* qui établissent un rapport de succession constante entre la locomotion, où n'intervient aucune volonté formelle, et dont la cx>nscience est quelquefois nulle ou peu distincte, d'une part ; et, de l'autre : 1 "^ des modifications de la sensibilité peu ou point consciente; S"" des instincts et des passions; S"" des imaginations plus ou moins passionnées ; 4"* des représentations de mouvements possibles et attendus. La volonté peut précéder un grand nombre de ces faits de locomotion, qui se produisent aussi sans elle; et elle n'en précède aucun qui ne puisse, en certains cas, avoir lieu spontanément. On sait d'ailleurs, et on convient universellement que jamais un mouvement n'est dû à la volonté formelle, sans que l'imagination ne l'envisage d'abord , et sans qu'une certaine fin q^e la conscience se propose , une certaine passion par conséquent ne lui serve de motif. Sur ce simple exposé on doit conclure, ce semble, que ce que nous nommons la volonté n'est pas, à proprement parler, cause de la locomotion, et qu'il y a double emploi et vice de logique à la considérer comme telle. De là vient que la division des mouvements en volontaires et involontaires est insignifiante pour la biologie* : la différence des faits est ici toute entière dans l'ordre représentatif, les uns se
DK LÀ TOLONTB QOÂNT A U LOCOMOTIOlf . 283
prodinsant à la suite de la conscience qui s'oppose à elle-même et ainsi se fait, se fixe elle-même ; les autre» avec conscience irréfléchie, ou confuse, ou obscure, od tout à fait inassignable, soit du mouYement, soit de sa fin.
Nous avons envisagé la volonté sur son véritable théâtre, au contraire, quand elle nous est apparue à Torigine et à chacun des embranchements des séries de ' la pensée réfléchie dans l'homme. Nous ne pouvions nous rendre compte de la fonction par laquelle il projette ses actes, les enchaîne et les varie, lorsqu'il croit se sentir libre, à moins de caractériser la représentation comme volontaire, et pouvant elle-même s'appeler, se soutenir et se suspendre, au milieu de cette matière de tins et d'images que l'instinct et l'expérience accumu* lent, et d'où elle emprunte ses éléments. C'est bien là essentiellement la volonté.
Une théorie de la locomotion, dont on écarte les faits de volition comme tels, a pour elle, indépendamment de la raison péremptoire que j'ai donnée, l'analogie biologique de l'homme et des animaux, même les plus inférieurs. Ces derniers, des mollusques, par exemple, réalisent, en conséquence de leurs représentations passionnelles,, des mouvements qu'on ne peut appeler volontaires sans nier par là même la volonté dans l'homme, ou confondre sous un nom commun des phénomènes très différents. Les animaux élevés eux-mêi)ies obéissent presque toujours à l'instinct, et se passent de volonté pour accomplir les faits les plus amples et les plus développés de locomotion : ils n'imaginent guère les pos-
284 SENS DB LA CAUSALITB LOCOMOTIVB YOLOIITAIRE.
sibles comme tels, et comment formetaient-îls^es voulions, qu'ils ne se témoignent point? Enfin les mouvements automatiques, liés à la seule correspondance des muscles etdes nerfs» sans conscience personnelle, pourraient bien se rapporter à des représentations élémentaires propres, supposées dans les éléments organiques; mais il n'en est pas moins démontré que la locomotiou animale, en son origine expresse et dans son caractère fondamental, est un fait étranger à toute volonté*
Cette théorie ramène à l'unité le système des rapports entre les phénomènes représentatifs et les mouvements, et élève dans une autre sphère le fait de volition proprement dit, dont la biologie ne peut découvrir aucun signe, aucun fait correspondant de son domaine. Il en est bien autrement des sensations, des passions, des imaginations. Aussi beaucoup de physiologistes, frappés de l'identité des phénomènes du mouvement animai, à quelque degré que la conscience corrélative monte ou descende , n'ont admis aucune distinction tirée de ce dernier caractère ; et , s'ils ont erré, ce n'est point en cela, mais c'est quand ils ont voulu néanmoins définir la volonté à leur manière, la cherchant où elle n'est pas.
Ainsi je suis conduit à exclure la volonté des causes de la locomotion. Mais cette formule est-elle vraiment exacte ? Ne met^elle pas contre moi le sentiment, le langage universel, puisque les hommes se sont toujours accordés à regarder leurs volitions sous un pointde vue tout contraire? Moi-même, en traitant de la loi de causalité et du type de cette relation, j'ai dû la poser, non-