SERVANT DE PRËFACE AU DEUXIÈME ESSAI. XVII
sophes , peu habitués à surmoDler les difficultés d'un sujet , moins disposés encore à se laisser enseigner, lessavants^ enfin, plongés » et trop justement , dans leurs spécialités. Voilà dans quelles circonstances un auteur nouveau se présente, avoue son obscurité et s'en fait un titre. Le lecteur oisif ou courageux décidera si cette obscurité est de celles que l'étude augmente, ou de celles qu'elle dissipe. Si j'avais assez réussi pour que ce livre parût clair à une attention soutenue, mes pensées ne seraient obscures qu'autant qu'elles sont exactes et que j'ai pu les rendre abstraites, obscures alors pour ceux qui ont besoin d'images , c'est-à-dire de pièges , d'illusions et d'éblouissements , pour ceux aussi qui ne savent rien voir que sous le jour accoutumé, mais beaucoup moins, à des yeux exercés et désintéressés, que ne sont ces formules de philosophie courante dont tout le concret provient de lieu commun et de vulgarité ; j'aurais alors approché du but, qui doit être de donner à la critique des idées générales un caractère scientifique.
Qu'on ne me condamne donc pas sur mon obscurité, mais plolAt qu'on me Tiropute à vertu. On voudra bien me tenir compte encore de ceci, que je ne révèle pas de religion, et que je regarde le moins que je peux comme évident ou comme drmontré ce qui est douteux effectivement.
L'obscurité tant reprochée aux philosophes allemands est en partie d'une autre nature que celle dont je me justifie. Elle tient souvent au défaut de méthode et de classification des matières, ou à l'élaboration imparfaite de l'idée, ou à cette intempérance d'imagination qui, dans la poursuite des ombres d'une poésie nébuleuse, qu'elle prend pour les réalités profondes de la science , n*est pas arrêtée par l'impossibilité même dans le paradoxe. Au contraire, il arrive à Kant d'être obscur, et ii Test alors împénétrablement, quand, de peur de n'être pas sage, il
veut à toute force accorder ce qu'il démontre avec des erreurs
XVIII OBSERVATlOiNS
accrédités qu'il s'oblige à respecter ou à croire. Et Hi^el l'est habituellement, parce^que sa méthode le condamne à tout savoir et à tout systématiser.
Mais qui nous délivrera de la clarté française, si tout son mérite se réduit à Tordre, à la modération, à Tobservation do convenu et des convenances ! Il se publie journellement des livres de celte clarté-là, et d'un talent assez brillant, dont les auteurs suivent les chemins battus ou s'en éloignent peu , se succèdent et se ressemblent, ne changent rien, ne déterminent rien , agissent tout au plus sur les sentiments de quelques lecteurs bien disposés. S'il faut compulser des redites psychologiques et métaphysiques, et n'y rien trouver de définitive-* ment rationnel, mais seulement, de loin en loin, des occasion» d'apprendre en pensant soi*mème, d'autres œuvres littéraires offrent le même profit avec plus d*intérét. On a même des romans profonds et d'analyse subtile, qui font penser davantage.
Il est une autre espèce de clarté, dont la France autrefois se vantait. C'est la clarté des auteurs qui se comprennent toujours eux-mêmes > ne conviant le public à partager que des pensées sufiBsammeot mûries et exactement communicables. On n'est jamais plus près de cette qualité que lorsque, au jugement de 4»rtains, ou paraît la fuir. Car elle ne se rencontre pas avec la banalité : un caractère des lieux communs en tout genre est de sonner faiblement, sourdement, dans les consciences; de n'y (aire entendre rien de net et de frappant, malgré les formes les plus arrêtées du style ; en un mot, de ne toucher Tbomme que dans la mesure où Ton met en jeu sa mémoire et ses habitudes. Et si^ le plus loin possible du lieu commun, à l'extrême opposé , on cherche les comparaisons nouvelles , les images inaccoutumées, les éblouissements du langage, on ne fait que ee que d'autres peuvent faire en faveur do thèses quelconques.
SERVANT DK PRÉPACB AU DEUXIÈME ESSAI. XIi:
et avec le même succès : l'imagioaiioii et la verve ne sont pas artisans de vérité^ mais leurs prestiges trompent l'orateur, d'abord, ensqite l'auditeur.
Paurais mauvaise grâce à vouloir déprécier des dons de l'esprit dont on me trouvera moins que médiocrement doué. Cependant, je me rends ce témoignage , que l'étude , le travail , puis Teffort pour m'enlendre moi-même et me faire entendre^ m'ont précisément conduit à laisser s'oblitérer ( mais est-ce bien le mot?), à r^ler sévèrement ce que la nature pouvait m'avoir départi d'imagination. Il faut que chaque chose soit à sa place : la poésie avec la jeunesse, avec l'âge mûr la raison. Hais il y a pour tout âge, et la vérité porte en elle une autre poésie, que ne connaissent pas ces poètes qui veulent être toujours jeunes et ne sont quelquefois que de vieux enfants. L*hamanité aussi , en suivant son cours, passe lentement et péniblement des temps de la poésie aux temps de la raison, et les nations restées les plus jeunes ne sont pas ^ je crois , les meilleures. Quand on accuse le monde de devenir prosaïque, on le flatte sans le vouloir ; on ne voit pas qu'alors même il s'élève à la poésie virile.
On m'a reproché, avec bienveillance d'ailleurs, un défaut qui, dans ma méthode même, serait grave. Il Test et j'en conviens. Une certaine obscurité que Ton juge aisément évitable résulterait de ce que le développement de ma pensée ou de ses accessoires est insuffisant, de ce que mes liaisons sont rapides, mes transitions trop peu sensibles. Il s'agit là d'une mesure, et d'une mesure délicate, que j'aurai certainement mal rencontrée. Mais si l'on n'avait que le choix de deux inconvénients : l'extrême concision, qui fait travailler le lecteur et exige de lui plus d'instruction et d'intelligence, le délaiement fastidieux des sujets et des preuves, qui rebute les esprits pénétrants, peut- (tre vaudrait-il mieux pécher par défaut que par excès, surtout
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dans ces matières abstraites où rattontion se faligae. Ensuite, Pamplification a bientôt fait dédoubler, tripler le volumej alors le remède est pire que le mal. On n'a déjà que trop amplifié en philosophie. Il est temps de viser à être bref. Enfin , chaque auteur suppose naturellement une certaine connaissance des travaux antérieurs, et ce n*est que justice : il ne saurait partir de la complète ignorance, et prendre à tâche d'expliquer tout ce qui doit être su. En particulier, Thistoire de la métaphysique est une préparation indispensable à la lecture des livres de métaphysique, et même de ceux qui font table rase de cette prétendue science.
Quoiqu'il en soit, j'espère que les effets fâcheux de la concN sion se trouveront amoindris, et de plus en plus, daus la suite de cet ouvrage, qui amène graduellement des sujets plus familiers au publie et des idées plus répandues ou plus débattues. Et j'ai encore tâché d'y obvier en suivant le conseil qui m'a été donné de mêler au cours de mon exposition la critique des grands systèmes philosophiques , dont je voulais d'abord for • mer l'appendice de ce Deuxième essai.