‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 122 sur 278 · S6 OBJECTIONS CONTRE LE SYST&MB DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

S6 OBJECTIONS CONTRE LE SYST&MB DE LA NÉCESSITÉ

si nous le pouvions. Il est absurde, en effet, d'apprécier l'acte de ranimai homme avec d'autres règles que l'acte de l'animal quelconque, ou môme que la modification utile ou nuisible d'un objet inanimé. Il ne faut plus parler de crimes, il faut parler de loups et de tempêtes; il ne faut plus citer des actions vertueuses, il faut mon* trer d'inoffensifs agneaux et des plantes bienfaisantes. La justice n'est plus justice pour réprimer, elle est exécution : on tue un ennemi, on étouffe un enragé, Spinoza l'entendait bien ainsi ; on ne juge pas un semblable. Mais il faut plaindre, aimer, sauver des hommes que la fatalité des circonstances pervertit ou entraîne? Pourquoi cela? Vous pouvez éprouver cette faiblesse, d'autres la surmonteront. Mais nous sommes tous solidaires, et dans le bien et dans le mal? Est-ce une raison de tant ménager ce qui pèche, au lieu d'extirper les membres gâtés? Ce n'est pas du moins en se fondant sur le droit qu'on répondra. Qu'est-ce que le droit? Chacun suit et suivra son tempérament, en cela comme en tout, et ce qui devait être sera.

Il n'a pu exister un devoir de faire ce que l'événement a prouvé n'être pas possible ; il n'a pu exister un droit de réclamer ce que l'événement a déclaré ne devoir pas être : nous admettons en effet que les seuls possibles d'entre les futurs imaginés sont ceux qui se réalisent. Donc, ni droit ni devoir dans le passé, en dehors de ce qui fut et de ce qui est. Donc aussi, ni droit ni devoir dans le présent , car notre ignorance peut bien faire que nos passions s'appliquent àVimpossible, et le jugent bon, ou que l'imagination construise

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un ordre des choses plus satisfaisant que celui de Texpérience, mais non que l'impossible soit exigible.

Enfin, si tout est nécessaire, Terreur est nécessaire aussi bien que la vérité, et leurs titres sont pareils, à cela près du nombre des hommes qui tiennent pour Tune ou pour Tautre, et qui demain peut changer. Le faux est donc yrai, comme nécessaire, et le vrai peut devenir faux. La démence n'a contre elle que sa faiblesse , et les opinions erronées que leur inconsistance. Hais nous ignorons si la nécessité ne tient pas en réserve une rai-* son nouvelle, qui ruinera jusqu'aux fondements notre raison d'aujourd'hui , et au jugement de laquelle nous ne serons plus un jour que ce que sont les fous à nos yeux. La même loi qui nécessite l'erreur peut lui donner dès maintenant plus de portée que nous ne croyons, et plus tard nous condamner en masse... en nous grâ* ciant, puisque nos pensées aussi sont nécessaires. D'ailleurs le nombre est petit des initiés à cette loi du monde. Les autres s'agitent pour changer leurs destinées ; eux seulement pour s'y conformer. Tous disputent nécessairement, et nécessairement aussi leurs disputes sont frivoles. Où est la vérité?

Quand on ajoute à la doctrine de la nécessité celle du progrès du genre humain , on perd le vrai sens de celle-ci, mais on ne rend pas l'autre plus morale. Si, en effet, l'humanité procède du faux au vrai et du mal au bien dans le cours des âges, et que tout soit nécessaire, tout est légitime aussi. On juge alors du vrai et Nubien, comme de ce qui est nécessaire, par l'évène-

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ment. Otez quelques yérités permanentes et quelques passions constantes et constamment approuvées, qui ne s'étendent pas bien loin et qui même ne s'établissent pas toujours sans lutte et sans revers, tout le surplus du domaine de la conscience est livré à l'incertitude, et nous chercherions en vain une base immuable. Nous sommes toujours dans le faux et dans le mal, en attendant mieux, et nous nous y mouvons ; et nous sommes toujours aussi dans le vrai et dans le bien , que nous réprouvons et détestons peut-être. Ainsi les événements perdent toute moralité dans cette théorie. De plus, la 'Participation que nous pouvons prendre aux faits et la direction de nos efforts se mesurent exclusivement, si nous les croyons nécessaires, ou sur les passions qui nous dotninent, ou sur ce que nous attendons de Tavenir, en vertu de nos calculs et d'une application supposée des lois de l'histoire : mais dans l'ignorance réelle de ce qui sera, et au milieu des continuels exemples de démentis donnés à notre attente, nous serons résignés, inactifs, tristement indulgents ou médiocrement salisfaits vis-à-vis de ce qui est et de ce qui se fait, si nous sommes sages ; tandis qu'animés d'une conviction téméraire, fanatiques pour atteindre à nos fins par les moyens quelconques dont la grande loi de la nécessité se sert elle-même, à ce que nous croyons, tous les crimes et toutes les iufamies nous seront licites. Tels sont les résultats que produirait la croyance à la prédéfermination universelle des actes humains , s'il ne s'agissait point d'une théorie, et si le croyant était capable de se

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