‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 133 sur 278 · INTERPRÉTATION DE LA LOI DES GRANDS NOMBRES · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATION DE LA LOI DES GRANDS NOMBRES

ainsi défini est éminemment de ceux auxquels le calcul des probabilités est applicable. Il est hors de doute, et on pourrait d*ailleurs s*en assurer direclemènt, que les épreuves prolongées dessineraient bientôt la tendance au partage égal , c'est-à-dire accuseraient la loi des grands nombres. L'hypothèse de la liberté explique simplement et immédiatement ce résultat. Mais, dans Taulre hypothèse, on est obligé de considérer les décisions qui fixent les instants comme dues à des causes (fichées, multiples, variables, indépendantes les unes des autres quant au temps, enfin toutes de nature à se balancer en s'accumulant. Le défenseur de la liberté demandera qu'on lui assigne, qu'on lui fasse au moins entrevoir ces causes dpnt il n'aperçoit pas traces dans son expérience, et qui semblent n'être invoquées que pour vmler, sous une allégation vague et plutôt nominale que réelle, ces purs accidents qu'on ne veut pas reconnaître. On lui répondra par les dispositions la-' tentes de l'organisme, ou par des suites de perceptions et de pensées confuses qui ne s'arrêtent pas distinctement dans la conscience. En l'absence avouée de données plus claires et de renseignements plus précis, ce n*est là qu'en appeler à l'argument général de l'existence des causes prédéterminantes. Donc, et à nous en tenir aux éléments de l'expérience décrite, nous conclurons ici qu'il est impossible ou singulièrement difficile d'imaginer la suite des causes inconnues dont les effets observeraient la loi propre aux événements ambigus, et que, par conséquent, l'existence réelle de la liberté est probable, comme son apparence est certaine.

35â DÉFINITION DES FAITS DE HASARD.

Od se tromperait à coup sûr si , d'après ce qui précède, on croyait trouver des faits d'exercice de la liberté dans toutes les décisions qui président au sort des jeux et aux événements analogues dits de hasard. Nous avons considéré la liberté comme attachée à la délibération morale , et unie intimement à des motifs passionnels. Or, il est des actes de spontanéité irréfléchie qui n'offrent rien de semblable. Nous devons donc introduire une distinction importante.

Certaines déterminations suivent des états donnés de l'organisme et de la conscience ; elles les suivent sans réflexion ni volonté, ainsi qu'on peut aisément s'en convaincre dans beaucoup de cas; il est donc clair qu'elles ne sont pas libres. Lorsque dans un tirage, par exemple, la décision intervient, naturelle, instinctive, inattentive , c'est-à-dire aii fond machinale « la liberté n'y joue aucun rôle. On dira bien encore des résultais obtenus qu'ils sont accidentels et fortuits, parce que le langage vulgaire applique ces noms aux événements involontaires, sans intention ou simplement sans cause connue; mais, dans la rigueur logique, on entend par accidents et faits de hasard des phénomènes qui n'étaient point donnés par anticipation en de certaines causes non ambiguës : on ne peut donc les placer que dans l'ordre de la volonté délibérante ou dans celui de la spontanéité animale arbitraire ; mais ce dernier est insondable, et d'ailleurs ne doit pas m'occuper ici.

On voit par là que le véritable hasard, même dans les jeux,existesurtoutà lai condition quele joueur réfléchisse

ses actes , délibère et choisisse , malgré l'indiflîérence

OBFINITION DBS FAITS DB HASARD. 353«

qu'il attribue à ses propres décisions. II peut paraître singulier que la délibération et le choix s'exercent où ils ne sauraient s'exercer avec raison ; c'est pourtant ce qui a lieu communément, quoique souvent d'une ma-nière sourde. Le joueur qui, ferait autrement ne serait pas à son jeu, et celui qui prolongeant longtemps une manière d'action somnolente, ne s'appliquerait pas à produire de l'indéterminé, en variant par sa liberté les temps et les modes du sort, celui-là tendrait à passer à l'état de machine, et il ne faudrait pas s'étonner si, dans un jeu simple où il entrerait seul, la loi des grands nombres se trouvait en défaut avec lui.

C'est pourquoi, dans l'exemple que j'ai choisi pour servir à l'analyse de la liberté , dans les loteries , j'ai supposé un opérateur sans habitudes, et attentif à soustraire ses déterminations à toute influence externe ou interne qui fût sensible pour lui, et, d'une autre part, un appareil tellement disposé que le choix ne pût s'exercer qu'entre les temps, conditions de thrage les plus indifférentes possibles. C'était mettre la liberté en expérience autant que faire se peut. Le caractère de délibération et de volonté réfléchie n'en était pas moins aussi marqué qu'il l'est dans un acte moral. On envisageait, non cette liberté indiflérente fictive qui, étrangère à la raison, n'appartient pas à l'homme, mais, là comme partout, la synthèse du motif et de la volonté. Seulement il faut noter cette circonstance, que le motif de se déterminer en pareil cas est général : c'est celui d'agir pour une fin, malgré l'indifférence des moyens connus

qui sont également propres à la réaliser ; c'est encore

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