LA LIBERTÉ ET LA LOI DE CAUSALITE
quelle il se fonde pourtant, celle du phénomène contenu qui jaillit du phénomène contenant par la détente d'un ressort (comme dans las jouets d'enfants). Nous avons TU ailleurs que le devenir seul et par lui-même implique un commencement premier sous un rapport; or ]'idée de cause ne change rien h cela, à moins qu'on n'arrive jusqu'à cette notion mystique de la préexistence, qui confond l'être et le devoir être, et supprime fa réalité du temps. Hais , dans cette voie , la cause disparait À son tour et ne laisse subsister que le déroulement des propriétés d'un être unique, éternel, aux modes inlinis. Loin donc que la causalité soit moins obscure dans l'hy* pothèse nécessitaire que dans celle de la liberté, an peut dire qu'elle s'y efface entièrement, car alors tout est et rien ne commence. *
Les actes libres ne sont pas des effets sans cause; leur cause est l'homme, dans l'ensemble et la plénitude de ses fonctions. Ils ne sont point isolés, mais toujours ils se rattachent étroitement aux données antérieures des passions et de la connaissance. A posteriori, on les aperçoit comme parties désormais indissolubles d'un ordre de faits, quoiqu'un autre ordre fût possible à jwtort. La loi qni lie deux phénomènes constamment consécutifs n& se retrouve pas ici ; mais supposé que, en faisant rigoureusement dépendre chaque état particulier de l'homme d'un état particulier antérieur, on parvint à éviter les faits commençants, ce qui n'est pas, encore faudrait-il, défaits en faits, remontera des faits premiers, à des données indépendante^. Alors, pour n'être point obligé de poser ce primitif quelconque, inévitable dans
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toute spéculation et dans toute science, que fait-on? On prend pour refuge Tabsurdité de la série infinie actuelle des faits, et le vrai sens de la causalité qu'on voulait défendre se trouve'perdu.
Le principe de la raison suffisante, à l'aide duquel Leibniz se flattait d'organiser la science philosophique, n'est que le postulat du [panthéisme et du progrès à l'infini. Cet axiome prétendu, mal réfuté par la prétendue indifférence de Clarke, s'évanouit devant l'analyse exacte et sans parti pris des faits de détermination ré« fléchie de la conscience. Et comment pouvait-on présenter pour règle universelle de l'intelligence une loi qui compte autant d'exceptions nécessaires, fussentelles illusoires au fond, qu'il existe d'actes de la pensée dans lesquels Thomme croit ses 'motifs subordonnés à son appel , et non son appel subordonné à des motifs qui usurperaient sa personnalité en se déroulant d'euxmêmes? Il fallait au moins prouver Y illusion, ce qui n'était possible que dans le champ des doctrines et des hypothèses.
Le mot raison, préféré au'^mot cause dans l'énoncé du principe de la hbison suffisante, indique déjà chez le philosophe une tendance à substituer l'idée d'un ordre rationnel apriorique, enveloppant tous les phénomènes, à la notion de force ou causalité vraie, dont les applications les plus vulgaires sont contradictoires avec l'existence d'un tel ordre. L'idée originale de cause, son premier type, sans lequel nous ne l'eussions jamais appliquée à la nature, c'est l'homme en acte, dans sa volonté libre. De quelle théorie dès-lors s'accommo-
REPONSE À M. PROUDUOH. S(>1
dera-t-elle mieux, de celle qui flxe dans notre être le principe premier des délerminaûons dont on chercherait vainement la loi , ou de celle qui met cet être en pièces, et forme l'inexécutable projet d'en classer le^ fragments, comme autant d'anneaux d'une chaîne universelle, où finalement l'homme et la cause elle-même ont cessé d'être quelque chose ?
Tout entier à la suite de mes idées, j'évite ce qui pourrait donner à cette exposition le caractère d'un traité polémique. Hais une exception m'est imposée par le mérite éclatant d'un ouvrage, dont le retentissement d'ailleurs a été et devait être grand, et où ma thèse de la liberté se trouve présentée avec une inexactitude singulière (1). La critique de M. Proudhon n'a trait qu'à une explication insuffisante et tout accidentelle de ma pensée (2j. Cependant il me serait difficile de compren-
{i)Dé la justice dans la Révolution et dans V Église, U II, p. 496 et 511. — Je dis mérite éclatant : éloge encore trop faible pour un lifre qui reorerme tant de belles chose^, et tant de ehoses Traies, fortes, hardies, parmi lesquelles Tidée même qui Ta iospiré et le soutient d'un bout à Tauire. Biais il faut convenir qu*il y en a mille autres inapprouvables, qui sont de véritables idiosynchrasies de l'auteur, sans parler de bien des jugements échappés à sa verre ti qu'il serait embarrassé de soutenir, si lui-même ne devait pas les avoir oubliés demain. Le tout est lancé à toute vapeur^ à grand renfort des procédés de l'éloquence, trop souvent de Tinvective, plutôt que composé avec une méthode sévère, et mûri dans le détail comme pour Tensemble. Ce livre étonnant n'est pas un livre scientifique. On y pressent difficilement l'époque où la morale et la politiqoe seront enfin des sciences.
&) Dans la Revue philosophique et religieuse de MM. Ch. Fau- ^ety et Ch. Lemonnier, numéros de novembre 1855 et janvier 1856.
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dre la méprise, ou Tinadvertance, si je ne savais, par la longue expérience de Thistuire de la philosophie, à quel point la question du libre arbitre peut troubler les esprits les plus pénétrants.
M. Proudhon me reproche de trahir la liberté, parce que j'admets encore, à l'en croire, un certain absolu cosmique, sauf à introduire dans F ordre universel parfait, dans le rouage des faits, que je reconnais en principe, des possibles, des exceptions, des nouveautés, ce qui est insoutenable. S'il était vrai que j'eusse cherché la liberté dans le mondes des optimistes, où tout est beauté, perfection, sans choc ni discord, je serais tombé dans une inévitable contradiction. Cela est certain.
La contradiction pourrait être imputée à M. Proudhon. Il semble l'avouer, sous le nom spécieux d'antinomie, quand il admet l'existence simultanée de la nécessité et de la liberté. A moins cependant qu'il ne fasse à chacune sa part, en les séparant, ce que je crois comprendre. Mais alors la nécessité universelle est niée; il n'y a plus lieu à^antinomie. Rayons ce mol ; la contradiction qu'il couvre s'évanouira.
La contradiclion , je l'avouais aussi , mais en déclarant la question insoluble, à l'époque où je commençais à spéculer sur ces matières (I), Je croyais alors aux antinomies. J'en suis bien revenu. Car il faut se garder de donner ce nom à de simples oppositions qui ne portant pas sur un même sujet, au même instant, sous le
(1) Encyclopédie nouvelle de MM. P. Leroux et J. Reynaud, art. Philosophie, p. hbi, u VU.
B£FONSE À M. PROUDHON. 363
même rapport, sont la matière et non rempéchement de la science.
J'en viens â Yabsolu cosmique dont on me charge. Si c'est admettre un absolu cosmique^ que de se rendre à l'existence de lois générales du monde, alors, je le veux bien, j'admets un absolu cosmique. Ces lois, la liberté elle-même les suppose ; elle en est l'affranchissement à quelques égards; elle les applique, les tourne, les entame, et ne les supprime point : à leur tour, elles ne supposent rien de la liberté, et elles j trouvent une limite.
Les pyrrhoniens mêmes n'ont pas nié, comme phénomènes, les lois des phénomènes, la donnée d'un ordre constant des faits physiques , vitaux , sensibles, rationnels, passionnels. Je vois avec eux cet ordre, cet absolu cosmique. Seulement, je le nomme Cosmos, en français Relation, et l'Absolu, s'il est quelque part, je ne le vois pas. L'ordre est à mes yeux multiple, divers, composé. Nulle de ses grandes parties , que je connaisse, n'est exempte d'altérations sur les points où ses produits rencontrent la liberté et en participent.
Et quand je reconnais des possibles, des exceptions, des nouveautés dans le cosmos, c'est que je nie formellement la thèse d'une loi unique, totale, éternelle, né* cessaire, absolue. Exception et loi sont des idées très compatibles; ou, pour dire plus et plus justement, avouer l'exception, c'est avouer la loi. Mais on parle de lois déterminées et partielles. D'ailleurs je n'en comprends pas d'autres. Mais si quelqu'un réclamait à la fois un ordre entier, infini, partant sans exceptions, et des