‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 136 sur 278 · RÉPONSE A M., PROUDHON · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M., PROUDHON

exceptions à cet ordre, il tomberait dans une contra* diction grossière , dont je n'imaginerais pas qne des philosophes eussent eu jamais à se défendre, s'il n'avait existé une fois une scolastique et des Ihéo* logiens.

Maintenant je voudrais pouvoir assurer que M. Proudhon lui-même, en dépit de ses antinomies, est du nombre des rares penseurs qui ne trahi$$ent pas la liberté humaine en l'embrassant. Il est vrai qu'il n'essaie pas de retirer par des voies détournées ce qu'il accorde, comme tant d'autres le font journellement. Je suis frappé de l'énergie et de l'entière pureté de ses explications de l'ordre pratique. On n'a jamais mieux senti la fonction de la liberté dans le monde. Mais, tout auprès, ne se déclare-t-il pas avec la même rigueur pour l'existence des absolus et des en soi de tous les genres, et au besoin pour la possibilité de celui qui , préexistant à tous, les envelopperait tous (t)? Cet absolu des absolus, d'autres ont voulu, veulent et voudront le prouver ou y croire. Lui-même ignore nécessairement si chaque en soi individuel ne porte pas en soi un principe détermi* natif de ses actes, pour toutes les occasions; auquel cas tout serait préétabli, le libre arbitre serait un effet d'ignorance, une illusion nécessaire. De là des doctrioes que M. Proudhon n'a pas le droit de condamner, et des conséquences contre lesquelles il est sans résistance.

(1) Il les chasse de la science (de quel droit?) , mais ailleurs (et où donc?) il les lui faut, il les veut impérieusement. V les p. 282. 301 -30i, 307, du t. Il : De la jnsUce dans la Révolution et dam V Église,

KËSUMË. 3(i5

De là le besoin qu'il éprouve de démontrer la liberté. Mais en voulant la démontrer, il l'affaiblit , car il ne peut arriver qu'àisonfirmer une apparence par d'autres apparences ; et il n'a pas un mot, si ce n'est peut-être de dédain, pour la croyance morale qui est l'appui définitif de l'affirmation de toute réalité transcendante.

En résumé, la thèse de la liberté n'est pas démonstrable logiquement, non plus que celle de la nécessité. Elle n'implique pourtant ni contradiction ni difficultés insurmontables d'aucun genre. Tout le mystère qu'on y trouve n'est que celui d'un premier commencement, d^une première donnée dans chaque ordre de connaissances et pour la connaissance en général, mais affaibli par l'existence des antécédents que la liberté suppose, loin de les exclure , et qui , parce qu'ils ne prédéterminent point son exercice, n'en sont pas moins le soutien. Si c'est là de l'incompréhensible, il est où il doit être, dans l'irréductibilité d'un fait au-delà duquel on ne saurait remonter. Au contraire, les doctrines qui posent la nécessité se heurtent d'ordinaire à la contradiction de l'infini actuel : quand elles envisagent les faits dans leur enchaînement sans origine, elles les soustraient à la loi de nombre et ne peuvent s'en représenter la totalité effective ; et quand elles s'efforcent d'imaginer un tout mystique, elles suppriment la loi de durée , et n'échappent pas à l'obligation de poser des faits que nuls faits antérieurs ne déterminent.

Des deux thèses , au point de vue analytique , c'est

la thèse de la liberté qui est probable. Cette probabiliié résulte d'abord de Vappareuce même, de l'apparence nécessaire, c'est-à-dire inévitablement jointe a certains actes de l'homme. Puis des considérations aceessoires la corroborent, notamment celle qui se tire des' faits dits de hazard et de la loi des grands nombres. Enfin elle a toute la force des notions de moralité, qui ne souffrent pas d'autre fondement.

Il s'agit d'une probabilité morale , dont les éléments ne sont pas numériques, incalculable par conséquent, soustraite à la mesure. Mais qu'est-ce qu'une probabilité morale ? Qu'est-ce qu'un motif de croire? Qu'est-ce que croire? £xiste-t-il une certitude et jusqu'où s'étendelle? Au-delà de ce qui est su certain, devons-nous affirmer quelque vérité, et comment? Pouvons-nous dépasser les phénomènes actuels et leurs lois purement empiriques ou rationnelles? Le monde et Thonime sont-ils pour notre conscience autre chose encore que ces groupes et séries de phénomènes dont nous n'avons exploré les lois que dans les moins délicates parties? Telles sont les questions qui se pressent autour de moi depuis que j'écris ces pages, et qu'il m'est impossible d'ajourner davantage.

J'ai supposé les principes de la science, et en les supposant j'ai tenté de m'en rendre compte, de les éluder et de les classer. La nature et l'objet de la connaissance, les catégories, la logique, les mathématiques en ce qu'elles ont de données universelles et de procédés généraux, m'ont occupé tour à tour. L'application des

RËSUMË. 367

résultats obtenus à l'idée du Monde, à celle d'une loi enveloppante de tous les phénomènes , m'a conduit à reconnaître les limites infranchissables de la science» Là s'arrêtait mon Premier essai. Je devais alors prendre pour nouveau sujet d'analyse, après les abstractions du savoir, non plus cette incompréhensible fonction primordiale et totale de toutes les fonctions possibles, non pas les centres plus déterminés d'étude qui sont du ressort des sciences particulières, mais l'homme tout entier, en son unité que n'embrasse aucune d'elles, et surtout dans l'ordre des faits représentatifs, mine profonde si grossièrement fouillée à travers les spéculations métaphysiques. La première partie de ce Second essai a donc été consacrée à une exploration nouvelle des lois les plus générales de l'homme sensitif, intellect uel, passionnel» volontaire, et dans leur nature propre et dans leur rapport avec les lois inférieures ; et, par là, à rétablissement d'une base, la seule d'où l'on puisse espérer de s'élever de quelque manière à d'autres lois qui enveloppent l'homme lui-même et régissent ses destinées.

La question de la liberté s'est présentée, la première où j'eusse à me prononcer, à ce nouveau point de vue, sur l'ordre réel et intrinsèque du monde, et à décider plus que de l'existence de faits observés» ou de données logiques, ou de lois rigoureusement déduites, savoir de la valeur d'une apparence quand les fondements de la réalité échappent à l'expérience et à la raison positive. L'analyse fait pencher en faveur de la liberté, contre la nécessité, la balance du jugement.. Mais de quel juge-

368 RË8UII8.

ment? D*un jugement libre, sll est vrai que je délibère librement et que je ne suis point prédéterminé à recueillir et à combiner bien ou mal les éléments de ma conviction. Alors c*est à la liberté qu'il appartient de déclarer si la liberté est ou non. Dans cette hypothèse, que peut être pour moi la certitude, et qu'est-ce encore qu'une probabilité? Si, au contraire, je porte nécessairement un jugement que nécessairement d'autres rejettent, comme je sais qu'ils le font, et si nécessairement je me trompe, où sera le signe de mon erreur, où la preuve de la vérité ? Et l'erreur et la vérité en général que sont-elles ?

Le problème de la liberté se pose donc jusque dans le fait de la solution qu'on y donne, et on voit à quel point la liberté et la vérité sont liées. Nous abordons une sphère de vérités autres que celles que soulèvent le développement de thèses purement rationnelles et une simple analyse des faits* de conscience. Nous entrons dans le théâtre par excellence des variations et des contradictions humaines. Mais les contradictions manquent-elles dans cet ordre même où, selon nous, les éléments d'une science rigoureuse et universellement acceptable sont aujourd'hui réunis ? Quelle garantie avonsnous pu offrir de la sincérité de nos données, de l'exaciitude de nos observations, de l'intégrité de nos analyses ? La raison , son droit usage et ses conséquences n'ont pu être pour nous que des hypothèses. Nous n'admettions, il est vrai, que ce qu'il est indispensable d'admettre pour examiner la vérité de quelque chose, et de cela même que nous admettions ainsi. Mais

quelque dures que soient les conditions de ce dernier examen, il doit se faire pourtant. Si c'est pure fiction de notre part que de remettre sérieusement en question tout ce que nous avons cru établir jusqu'ici , cette fiction du moins ne peut s'éyiter. Sachons où elle nous conduit.

Page 1