‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 144 sur 278 · ÉLÉMENT VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

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mènes actuels et immédiats. Il est vrai que ce qui est ainsi contesté doit ensuite être rétabli, mais sur d'autres fondements, et plus solides, s'ils sont plus vrais.

Au reste, il ne s'agit pas de rassembler sur nouveaux frais tous ces matériaux du scepticisme ancien, que Descartes appelait déjà de son temps une viande remâchée. Chacun peut les chercher dans les livres de Sextus, où ils ne laissent rien à désirer au lecteur intelligent. Après ce que nous avons dit des erreurs que comportent les fonctions humaines , il suffira d'établir nettement la part que la passion et la volonté prennent dans tout jugement.

A l'égard de l'élément volontaire, d'abord, on doit le considérer selon chacune des deux hypothèses, la nécessité, la liberté. Suivant la première, la volonlé rentre dans la passion ou dans l'intelligence. Or l'existence de l'erreur est un fait continuel et universel qu'on ne pourrait nier qu'en s'engageant à supprimer toutes les discussions établies sur tous les points dans la philosophie, et perpétuées dans son histoire. Les erreurs étant nécessaires, si tout est nécessaire, tombent nécessairement à la charge de la nature. Donc on ne saurait ni les imputer à la personne qui n'a pu les éviter, ni assigner pour les faire disparaître un moyen sûr et que quelqu'un ne juge point erroné, toujours nécessairement, à moins que l'expérience ne prononce à la fin, et que l'unité ne se fasse dans les esprits. En attendant ce jour, l'établissement d'une preuve de la certitude est impossible en dehors de l'individu qui pense la possé-

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der. Cet individu lui-même serait plus sage, si, eu présence de Tamas flottant des contradiclions dogmatiques, il tempérait en lui Torgueil de Spinoza par le doute de Hume ou le criticisme de Kant ; car les faits parlent plus haut que son système.

En supposant l'accord de tous les hommes sur toutes choses, quelle preuve aurions-nous qu'ils ne sont pas tous et toujours nécessairement trompés? Ce n'a-t-il pas été le dogme d'une, grande religion, que le monde matériel, la nature entière ne sont qu*illusion? Descartes a-t-il répondu bien rationnellement à son objection hypothétique du grand trompeur ? Et si la loi universelle exige que tant de membres de l'humanité aient vécu et soient morts , vivent et meurent tous les jours dans l'erreur, pourquoi l'humanité en masse aurait-elle un meilleur partage dans l'immensité de l'univers 7

Reste l'hypothèse de la liberté, la seule où le sens de la volonté soit net. Il est clair que, spéculativement, une affirmation peut toujours être suspendue par la pensée d'une erreur possible. Dès -lors, la certitude ne se formera plus dans une conscience, que la volonté n'en ait exclu cette pensée une fois conçue, cette pensée de la possibilité d'une erreur. Quand et comment un homme peut-il se dire certain de ne pas se tromper, certain d'atteindre, au-delà d'une impression actuelle, la réalité des rapports externes qu'elle pose devant lui, et de ceux qu'il s'attribue à lui-même, et qui forment sa conscience dans le passé? La mémoire (et où la mémoire n'entre-t-elle pas?) appuyé sa véridicité sur une aflec-» tion qui ne saurait aller plus loin qu'elle-même : on

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saisit cela, qu'on pense ne se poînl tromper, et qu'on le pense de toutes ses forces, pour ainsi parler; mais non ceci, qu'en cela même on ne se trompe point. Les perceptions qui emportent l'existence de leurs objets (en quelque sens qu'on l'entende, car la question viendra plus tard) ne sont pourtant marquées d'aucun signe externe auquel on puisse les distinguer des imaginations des songes, ou des sensations hallucinantes. Si un tel signe était donné, en sorte que chaque état d'impression eut son caractère propre, sensible et immédiatement saisissable, on ne verrait pas le règne des illusions oc* cuper le tiers de la vie humaine, et absorber l'existence entière de tant de malheureux qui pour être retranchés de la société ne le sont pas de l'humanité. 11 faut donc chercher un signe dislinctif interne, et qui réside dans l'acte même de la conscience ; or, on ne le trouvera pas simple, immédiat, instantanément manifesté : la distinction voulue dépend d'un exercice régulier de la réflexion, et par conséquent de la volonté. Ainsi la certitude de ne pas rêver, ou de n'être pas fou, suppose la présence active de celte fonction que nous avons vue se trouver inerte ou suspendue dans chacun de ces deux états. Avec la volonté intervient l'examen ; avec l'examen , un certain doute que la volonté peut appeler, maintenir, éloigner; contre ce doute, enfin, une détermination qui n'est jamais exempte de quelque croyance, et où l'habitude , l'autorité et le témoignage des autres hommes se font naturellement une grande part.

Outre les perceptions et les faits de mémoire, il n'y a plus que lo jugement et le raisonnement dont on ait

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pu penser que les objets sont de nature à être immédiatement saisis dans un acte de l'intelligence pure : le raisonnement, qui relie une série de termes par le principe de contradiction ; le jugement, quand la conscience le pose comme nécessaire. Mais Tune et l'autre de ces fonctions exigent la distinction et ridenlifîcalion des phénomènes, une pluralité d'actes séparés, puis rapprochés, c'est-à-dire l'exercice de la mémoire. De plus, le raisonnement et les jugements analytiques, malgré Vévidence qui les accompagne, ne laissent pas de courir quelque danger de sophisme et principalement d'équivoque, en sorte que pour s'établir solidement ils appellent la réflexion et tout ce que la réflexion entraine. Mais supposons-les pleinement évidents d'euxmêmes, ils laissent la conscience où ils la trouvent, à moins que des principes, des jugements synthétiques n'interviennent dans leurs séries. La démonstration ne souffre ni cercle vicieux nî développement infini ; elle implique donc des principes indémontrables, qui sont des synthèses à prendre toutes formées. Examinons ces synthèses.

Les unes sont des données de l'expérience, les autres des formes de la conscience même. Les premières sont à recueillir par l'observation, qui exige, et une considération attentive des phénomènes , et l'abstraction de plusieurs d'entre eux pour laisser paraître le lien de quelques-uns, et enfin la généralisation, par laquelle l'expérience est toujours dépassée, tantôt sans qu'à notre connaissance elle proteste jamais, et souvent tout au contraire. Cette suite d'opérations ne se conçoit que

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dans l'ensemble des fonctions de rhomme » et conduite par la réflexion, qui en confirme les conséquences. Or, si l'on s'en tient, dans cet ordre de faits, à ce qui est d'observation pure, on n'atteindra point à une autre certitude que celle de la perception, dont nous avons déjà parlé ; et si l'on dépasse cette limite, on donne entrée à des jugements d'une autre nature. Quant à ces formes de la conscience, à ces rapports généraux qui s'affirment pour lier des faits par anticipation, et pour les régler (et il faut comprendre ici le principe de contradiction, source des jugements analytiques) toutes ces affirmations, de quelque évidence qu'elles s'accompagnent, avec quelque force qu'elles s'imposent, ne sont pourtant pas telles qu'on puisse entièrement les dégager do l'exercice de la réflexion, et par suite de la volonté. En fait, le principe de contradiction même a été nié par des philosophes. On a vu Leibniz s'efforcer de faire recevoir, à titre d'évidence et comme fondamental dans la raison humaine, un autre principe constamment rejeté par d'autres écoles. Il n'y a point enfin d'axiome, point de jugement si nécessaire , de ceux qui forment deis synthèses, qu'il ne réclame un certain examen quand il s'offre à la pensée pour la première fois. Écartons l'autorité (1) et les habitudes ; qu'une affirmation soit nouvelle, imprévue, aussi claire d'ailleurs et aussi frappante

\S) J'entends par autorité, quand il s'agit de la certitude, lia* fluence quelconque exercée sur le jugement individuel par le jugement d'autrui. L'histoire toute entière , l'histoire des idées et celle de la philosophie même , témoignent combien cette influence est grande.

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qu'on voudra, il s'y trouvera toujours place pour un temps quelconque de doute. Celui qui pense obtenir une certitude instantanée s'expose à acclamer Tévidence de propositions fausses : on en a de continuels exemples chez les écoliers en mathématiques. Puis , quand agissent l'habitude et l'autorité, qui contribuent toujours et dans une forte mesure à faciliter Taflirmatîon et à l'assurer, leurs effets se passent au compte d'une vertu propre du jugement actuel et qui le mettrait en possession directe et immédiate du vrai. Cette possession, indéfinissable parce qu'elle n'existe point telle, on l'appelle vaguement évidence, et l'on croit avoir tout dit. Ce que l'on retire ainsi à l'exercice volontaire de la raison, au fond et en général ce n'est pas à la vision ou à l'intuition qu'on devrait le rapporter; ce n'est à aucun de ces symboles de la vue qui s'appliquent si mal à des principes comme la causalité par exemple ; mais c'est à un instinct, à une force inhérente à notre nature. Or rinstinct est une passion naturelle, constante, irréfléchie; la raison, alors même qu'elle tient le plus de cette passion, a de tout autres caractères. Pourquoi? Parce qu'elle ne se sépare point de la volonté. Et peuton séparer de la raison les notions rationnelles?

Quoiqu'il en soit de ces considérations dont 1^ développement complet exigerait ici trop de détails historiques et critiques, divisons la fonction affirmative de la conscience en deux formes qui comprennent tout : l'opération discursive, et celle qui n'embrasse ou semble n'embrasser qu'un moment de la pensée. A la première

s'applique ce qui a été dit ci-dessus de là condition de

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mémoire, et l'autre encourt les mêmes difficultés sceptiques qu'on a signalées de tout temps dans le fait de perception. C'est assez pour conclure, non certes qu'il faut douter partout, encore moins que le doute précède effectivement toutes les affirmations possibles , mais ceci : que la fonction inlellective humaine, aussi pure qu'on voudra, étant appliquée à la sensibilité ou aux phénomènes rationnels, puis étendue au-delà d'ellemême et de l'instant présent , l'intervalle est toujours suffisant pour qu'un certain doute spéculatif puisse s'y poser. Ce doute extrême, à quelque degré qu'on l'atténue, il suffit ,que la possibilité en apparaisse : aussitôt la volonté, qui est la représentation même en tant qu'appelée, maintenue, ou éloignée, vient} prendre sa place dans la conscience, et dès-lors l'indissolubilité des fonctions humaines se substitue pour le philosophe à la chimère de l'entendement pur.

Maintenant il n'y aura qu'un mot à dire sur l'élément passionnel de nos affirmations : c'est que là où l'élément volontaire intervient, il intervient aussi. Lorsqu'il s'agit des jugements où l'entendement domine, et de ceux qui suivent spontanément les sensations dans le très grand nombre des cas, la clarté, la force d'une représentation, tout ce qu'on a coutume d'appeler évidence agit à la manière des passions qui se rapportienl à des fins et déterminent des actes. La ferme apparence du représenté dans la sensation, l'énergie logique des catégories dans les phénomènes de la raison, sont de véritables formes passionnelles, en ce qu'elles portent

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à Tacte en Tue d'un but : l'acte est ici le jugement , et c'est incontestablement une fin que cette assiette de la conscience dans le savoir ainsi obtenu ; une fin qui précède les autres fins que l'homme peut poursuivre , et au défaut de laquelle elles s'évanouiraient toutes ; une fin qui comprend à la fois et le but désintéressé de l'étude et de la science, c'est-à-dire l'accession au rationnel et au vrai plutôt qu'à leurs contraires , et toute la suite des conséquences utiles dont l'ensemble est la vie même ; une fin tellement indispensable que la réflexion philosophique seule la discerne, et que l'immense majorité des hommes la possèdent et s*y tiennent inséparablement, eomme les animaux font à leurs fins particulières.

Ici se présente l'explication et la justification du terme communément adopté , quoique peut-être un peu trop étendu, du terme, dis-je, de jugement néees$aire. La série des affirmations primitives qui posent la réalité des représentés , plus encore , s'il est possible , celles qui posent les lois propres de la conscience, doivent paraître nécessaires au même titre que le paraissent les motifs quelconques de nos actes à un partisan de la nécessité, mais nécessaires d'une manière tout autrement intelligible. En effet, Tordre du monde, tel que nous pouvons le connaître , ne souffre guère de ce qu'un homme accomplit ou non des actes particuliers que ses passions lui4)roposent ; mais le monde lut-môme et la conscience ne seraient qu'illusion pour nous si nous résistions à celte passion unique et radicale qui nous porte à affirmer la réalité des lois, conditions formelles

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du témoignage de notre existence et de toute connais* sance possible.

La nécessité est donc le caractère d'un groupe de jugements qui forment, pour user ici d'une comparaison naturelle, et l'ossature, et le système circulatoire, en un mot toutes les fonctions organiques de la conscience et de ses rapports. Je. dis la nécessité, parce que nous y cédons tous, en tant que nous sommes et vivons, et que, moralement, nous devrions encore l'embrasser si un doute sérieux et durable pouvait nous y atteindre. Elle n'est pas tellement rigoureuse toutefois qu'un doute extrême et spéculatif, et en quelque sorte hypothétique lui-même, ne nous trouve accessibles. La réflexion n'est point anéantie par la force de l'instinct. Une réflexion réelle, précédant l'affirmation, fait toujours de celle-ci un mode volontaire ; autrement la conscience ne se témoignerait pas tout son pouvoir, et l'homme ne se connaîtrait pas.

Au reste, en parlant de l'indissolubilité des fonctions, je n'ai pas entendu qu'elles fussent toutes inséparables défait et en acte, dans les déterminations quelconques de la conscience. La volonté , la dernière venue quand on s'élève de l'animal à l'homme, est absente d'un très grand nombre d'actes instinctifs, habituels, ou passionnellement spontanés; et nous venons de voir que les philosophes seuls la voient intervenir dans la classe des jugements primitifs et fondamentaux. Mais il suffit qu'elle existe toujours en puissance, et se représente au moins comme telle, sitôt que la réflexion apparaît, pour qu'on ne puisse éviter d'en tenir

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