ORIGINE KT ESPRIT DU SCEPTICISME
OU ils raffirmaient apparemment maintenant , tandis que d'une manière générale et dogmatique ils s'abstenaient de juger. L'accusation , souvent répétée , se trouve encore dans la bouche de philosophes que leur goût pour l'érudition philosophique ferait supposer plus impartiaux ou plus intelligents. Le scepticisme est moins une doctrine qu'une pratique ; c'est un système de direction de l'entendement. L'homme qui s'y tient ferme est celui que sa volonté pose constamment à l'état de suspension, d'exainen, de recherche, de doute, contre les assertions variables et contradictoires d£s sectes et des écoles, et contre les mouvements de sa passion propre. Cet homme communique son système aux autres hommes en leur soumettant historiquement la série des phénomènes qui composent sa conscience réfléchie : phénomènes actuels, conscience actuelle où la mémoire même est actualisée dans l'apparence présente, car c'est là tout ce qu'un pyrrhonien assure et peut assurer de certain. Nous verrons ailleurs comment le sceptique devait sortir de cette condition de conscience, et comment il avouait lui-même s'en départir : mais ce n'était point pour restituer ce qu il avait nié , et dans le sens même où il le niait.
L'école pyrrhonienne est la preuve vivante du rôle de la volonté dans la certitude. Mais la volonté , en pareil cas, ne saurait intervenir arbitrairement. Ici, sa présence pour suspefhdre la pensée dogmatique se justifiait par l'issue du premier cycle de la philosophie grecque, où Ton avait vu les doctrines cosmogoniques se combattre et s'entredétruire, et par le progrès de l'éristique,
LÀ CERTITUDR CHEZ LRS ANCIENS. 395
et par les désordres de la négation sans frein des sophistes, enfin par le résultat même du criticismo socratique, les esprits venant à se partager sur le monde moral comme ils avaient fait sur le monde physique, et les enseignements de Platon, d^Âristole, de Zenon et d'Épicure s'élablissant alors même dans un antagonisme qui devait s'étendre aussi loin que Tère de l'antiquité, et bien au-delà, jusqu'aux jours où nous écrivons nous-même.
Il est à croire que Pyrrhon observa dans l'Inde , où il suivit Anaxarque et l'expédition d'Alexandre, quelque chose d'analogue au sy^ème du phénoménisme et de V imper tur habilité. Hais quelle différence entre l'ascète indien et le sage grec 1 Le phénomène est pour l'un cet élément de l'universelle illusion, qu'il faut mépriser en aspirant à la véritable vie, si ce n'est au néant ; pour l'autre, il estla vérité même, l'unique fondement de toutes nos affirmations possibles, aussi bien que de la vérité pratique. Ce Calanus, qui se brûla pompeusement devant l'armée, était un fanatique transporté par l'enthousiasme brahmanique, ou peut-être bouddhique, aux plus extrêmes aberrations d'un dogme : Pyrrhon fut le fondateur de cette école de lecScepcis^ dont le nom signifie YExamen.
La question de la certitude, posée avec éclat par le scepticisme, n'avait été traitée régulièrement ni par Platon ni par Aristote : ces deux grands hommes s'étaient contentés d'exposer et de pratiquer leur méthode, celuilà avec une pointe de doute et de fine ironie qui perçait
aux endroits les plus dogmatiques, celui-ci à la manière d'un savant qui développe ses observations et ses découvertes, en tenant compte des travaux de ses devanciers. Epicure, dont la logique n'était pas le côté fort, mais qui parait s'être cru obligé de produire un appareil philosophique complet et de ne laisser nulle question sans réponse, formula une suite de ca^noiu qui ramenaient toute connaissance certaine à l'évidence des sens. Ses disciples ne se virent jamais en état de réfuter des objections devenues bientôt très vulgaires, tirées de la possibilité de l'erreur, et de l'intervention du jugement pour régler l'opinion et discerner la bonne évidence. Les stoïciens, quoique attachés aussi au principe de l'origine purement empirique des idées, firent un effort plus heureux pour expliquer l'assiette de la conscience dans la certitude. C'est entre eux et les philosophes de l'Académie, passés au scepticisme, que la question se posa contradicloirement, pour la première fois, et se débattit avec un grand intérêt.
Aux yeux des stoïciens, comme des sceptiques, tout roule sur le consentement donné aux apparences. Selon les premiers, ce consentement, faible et injustifié, fait Y opinion; plus solide, appuyé sur une sorte d'imagination inlelleclive de l'objet , il est la compréhension, qui déjà juge de la vérité; ferme, immuable et rationnel, il est la science, La passion et la volonté, qui dans tout cela ne sont pas nommées, se déguisent mal ; encore plus, quand Zenon compare le consentement à la main qui se contracte, et la science au poing fermé. Les hommes de la nouvelle académie objectaient au poing
serré de Id vérité le poing serré de Terreur, dont les exemples s'offrent d'eux-mêmes. Il eût fallu, pour répondre, admettre la liberté de la conscience, et renoncer à la certitude en quelque sorte matérielle, compréhensiviB delà vérité en soi. Mais les stoïciens enseignaient le déterminisme. La liberté n'était pour eux que la spontanéité puissante du sage, identifiée avec l'essence divine de la nature. On comprend qu'ils pouvaient bien reconnaître, mais non prouver sans cercle vicieux, et en dehors de la croyance, les signes du savoir Certain ou incertain dans une conscience diversement nommée opinion, imagination, compréhension ou science. Beaucoup de philosophes se trouvèrent depuis dans une situation semblable. Par exemple le jugement (idéquat de Spinoza ou de tel autre rationaliste pur, le processus d'Hegel, quelle ressource présentent-ils quand il s'agit de les prouver conformes à la réalité intrinsèque, que, seules, l'hypothèse ou la conviction personnelle confondent avec eux?
L'académicien Arcésilas introduisit dans le scepticisme la distinction que nous appelons aujourd'hui de la raison théorique et de la raison pratique, ou plutôt il l'agrandit, et la précisa sur un fondement que les purs sceptiques rejetaient. 4ussi bien que ces derniers, il admit que le consentement peut toujours être suspendu, et que nulle apparence n'entraîne irrésistiblement le sage. Au point de vue de la science, il douta donc de la science même, et ne reconnut ni vrai, ni faux, ni probable scientifique, sur signes inniables ou certains. Mais là où le scepticisme ne savait plus alors que livrer
rhomme au flux des phénomènes, ou le confier à la religion des traditions et de la coutume, j'entends dans la vie pratique, où Y imper tur habilité n'est plus de mise,
' Àrcésilas en appela à Veulogon, sorte de vraisemblance rationnelle, et Carnéade au pithanon ou croyable, qui est le probabile des Latins. La nouvelle académie éleva ainsi sur la base, et de l'examen rationnel, et des apparences qui impriment fortement la conscience, une raison pratique capable de discerner le bien du mal et le vrai du faux, dans les cas particuliers, sans égard à ce que pourrait, ou plutôt ne peut point établir la science. Celle-ci est l'idéal irréalisable de la .vérité, qui exigerait l'identification chimérique de la pensée avec
'l'objet delà pensée. Toutefois Carnéade parait s'être occupé de constituer une espèce de savoir certain , au moyen de ce critère de la crédibilité dont la notion actuelle du probable donnerait une idée très imparfaite. Aucun de ces hommes ne songea à construire la science générale pratique, la seule qu'ils avouaient possible et par conséquent véritable autant qu'unique. Us demeurèrent en cela dans le scepticisme, et la question ne fit un nouveau pas décisif qu'au bout de dix-huit cents ans , par la philosophie de Kant. Les académiciens ne semblent pas non plus s'être demandé si la volonté libre ne devait pas avoir place dans l'établissement d'une certitude de conscience dont le critère est la croyance, non la possession absolue de la chose sue. Entre tous les philosophes sérieux de cette ère , ce furent pourtant de résolus champions du libre arbitre, et s'ils n'échappèrent pas à certaines contradictions, qui
DOUTE CARTÉSIEN, CRITÈRE 0B L'êVIDENCE. 399
sont comme inhérentes à ce grand problème des déterminations de conscience , on ne saurait dire que Kant ait été plus heureux.
L'antiquité n'alla point au-delà. Les esprits ne tardèrent pas à se partager entre le fanatisme alexandrin, les rubriques de plus en plus défigurées des écoles illustres, et l'indifférence, forme inférieure et corrompue du pyrrhonisme. La question de la certitude disparut entièrement pendant ces longs siècles où une soi-disant science se donna pour base inébranlable l'ipsedixilisme religieux ou philosophique, laissant à peine le champ de Tinterprétalion ouvert.à la liberté de l'esprit. Quand la vie se retira de la scolaslique, les philosophes se remirent à parcourir les routes que les anciens avaient tracées. Le scepticisme se refît sa place. Enfîn Descartes crut avoir découvert ce que c'est que savoir de science certaine, et un nouveau cycle s'ouvrit pour la philosophie.
Descartes prit son point de départ dans la pensée de fait, dans celle du doute actuel, par exemple, et posa l'impossibilité de douter que Von doute au moment où l'on doute. C'était reconnaître la certitude du phénomène, la seule en effet qui n'ait jamais été contestée. Puis il se demanda quel signe de vérité se manifestait dans une affirmation certaine de ce genre, et il répondit : L' évidence j comme pensée claire et distincte de ce qu*on affirme. Le pas était grand et la méthode allait vite. Mais comment oser conclure de la vérité du phénomène immédiat, actuel, identique avec la simple con-
400 DOUIE CARTËSIEN, CRITÈRE DE l'EVIDBNCE.
science, à celle de l'objet extérieur, étranger, insaisissable, qui n'est posé que représentativement dans ce même phénomène? Toujours la même difficulté, pour laquelle Descartes n'a pas plus de réponse que n'en avaient eu les stoïciens. Le vice est manifeste, dans le célèbre cogito ergo $um, premier type de l'évidence cartésienne. En effet, le sum ou sum cogitant a deux sens bien différents, l'un relatif à la pensée phénoménale et au moi phénoménal qui ne s'en aépare point, l'autre au sujet immanent et permanent dont on fait une substance appelée esprit , une substance , c'est-àdire quelque chose qui , loin d'être évident, n'est pas même intelligible. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la réalité des substances, est-ce une méthode tolérable que celle qui ayant d'abord qualifié d! évidence l'apparence du phénomène, incontestable, incontestée, applique sans façon ce même nom à la prétendue essence spirituelle, niée par un si grand nombre de philosophes de tous les temps I
Un homme tel que Descartes ne pouvait tomber dans le sophisme grossier qui consisterait à déduire logiquement du cogito phénoménal le substantiel tum ou s^um cogitans. Il n'entendait marquer ainsi que la conclu; sion immédiate d'une évidence intime sui generis. Il n'énonçait donc au fond qu'un jugement nécessaire, ou que, par habitude, il croyait tel ; et son premier pas dans la science, après le doute universel, était le rétablissement de la grande chimère de ses prédécesseurs en philosophie. £ûl-il posé, au lieu de la substance, l'être permanent que la croyance universelle envisage
CRITÈRE DE l'iDENTITÉ. 40f
dans l'homme, et qu'il n'est pas impossible de séparer des idoles dont la métaphysique le fait solidaire, encore devait-il avouer qu'on ne l'atteint point par intuition, et de cette manière simple et immédiate dont les purs phénomènes sont aperçus, surtout quand il s'agit de la réalité intrinsèque, et non de la seule conscience personnelle de ce qu'on affirme.
Ce mot croyance, Descartes l'a prononcé cependant. Je le trouve dans un passage précieux, où le philosophe laisse assez voir qu'il l'eût volontiers substitué à ceux d'intuition et d' évidence, en ce qui touche les premiers principes, si le scepticisme l'en eût assez pressé. Mais ses contemporains ne lui rendirent pas ce service. La philosophie fit fausse route, et une nouvelle scolastique se serait organisée, celle ci sur des bases purement rationnelles, si Tactivité des esprits désormais libres eût permis d'élever des digues pour la défendre.
Leibniz erra plus gravement que n'avait fait Deseartes, parce qu'il s'exprima plus dogmatiquement encore et sans varier sur les termes. Il crut toute la science fondée sur deux principes : le principe de contradiction et le principe de la raison suffisante, évidents Tun et l'autre. J'ai plusieurs fois noté l'abus de ce dernier, dans le sens où l'entendait Leibniz. Â l'égard de la loi d'identité, il ne remarqua point que si l'usage que nous en faisons dans le raisonnement comporte assez exactement l'application symbolique du mot évidence, tiré du sens de la vue, il n'en est pas de même de la valeur générale du principe. Cependant l'école mégarique.
iOii CRITÈRE DE L'IDENTITK.
dans Tantiquité, en dirigeant ses attaques contre la mw tion d'attribution , a prouvé qu'on ne saurait trouver même là une sauvegarde contre le scepticisme; et, de nos jours, la discussion des antinomies de la raison, réelles ou non, a soulevé assez de difficultés pour ébranler certains esprits. J'ai été quelque temps do nombre.
La théorie du principe de contradiction , pris pour base des jugements fondamentaux , est définitivemeut détruite depuis Kant. Les jugements analytiques sont, en effet, les seuls qui reposent sur la notion d'identité, La philosophie et les sciences impliquent des affirmations d'un ordre tout différent, Aussi la première question du erilicisme a-t-elle précisément mis en catise la légitimité de ces lois de qualité, de causalité, etc., que l'on se contentait autrefois de nommer évidentes : Comment des jugements synthétiques à priori sont-ih possibles ? demande Kant.
Au reste, le critère de l'évidence s'était réfuté de luimême, dans le cycle cartésien, par les applications inconciliables auxquelles il avait donné lieu. V évidence menait par le fait à Yerreur. Cette belle certitude qui, pour justifier son nom, aurait dû n'avoir qu'une intuition et qu'un œil pour tous les objets à voir, n'engendrait au contraire que disputes et doctrines ennemies. On possédait les définitions et les axiomes des cartésiens purs ; ceux de Spinoza avec leurs inévitables conséquences; les idées de Malcbranche, desquelles Dieu même lui était garant, et qui évidemment, suivant lui, ne conduisaient pas à l'abominable spinozisme; les
CRITÈRE DU SENS COMMUN. i03
thèses métaphysiques de Leibniz , différant profondément de celles des autres ; les trois degrés de la connaissance certaine de Locke , où les substances premières n'étaient pas admises, et dont il se servait pour ruiner, dans le cours d'une analyse toujours évidente, l'évidente vérité des autres philosophes ; enfin l'identité universelle de Condillac : ici nous tenons l'intuition à sa plus haute puissance, et elle nous fait voir que, du même au même, tout n'est qu'équation et tout n'est que sensation, Et Berkeley et Hume venaient fermer le cycle au point où l'avaient ouvert les premières pages du Discours de la méthode, dans l'idéalisme et dans le scepticisme.
Au milieu de cette confusion, des professeurs bien intentionnés, je ne sais s'il faut dire dès philosophes, tentèrent de ramener la certitude au sens commun. C'est une idée que les anciens n'avaient pas eue, parce qu'ils faisaient leur métier de chercher la vérité (la vérité scientifique, la science], et non l'édification et la paix. Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée , a dit Descartes. Mais il est de fait que, hors du cercle de la pratique, ses oracles varient. Sans doute les hommes s'entendent aussi pour affirmer un certain nombre de vérités générales , saisies naturellement et de prime abord , et, si c'est là le sens commun, on peut en effet s*y accorder... à condition de ne pas s'expliquer. Aussitôt qu'on entreprend de définir, de formuler, de limiter les notions ainsi recueillies, et comment faire autrement? on passe à la philosophie , et on a cessé de s'entendre. Il arrive même, chose étrange, que plus on procède rigou-