‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 153 sur 278 · CRITICISME DE KAN · texte numérisé non relu

CRITICISME DE KAN

rées dans la série des phénomènes possibles, À cet autre point de vue, Kant mène sa raison pratique plus loin qu'elle n'a droit d'aller et moins loin que ce qu'elle peut. Il nous propose sa propre foi en remplacement de la science, qu'il abolit.

Hais quelle formule l quel oubli ! abolir la science I faire place à la foi 1 Ce qu'il faut, quand on a reconnu la vanité de la raison pure ou absolue, c'est d'introduire dans la science la croyance, en y déterminant sa signification et son rôle, et de rendre la croyance elle-même scientifique en s'arrélanl aux limites de l'universalité et de la raison dans le développement de la foi. C'est de faire inséparable dans la doctrine ce qui est inséparable dans l'homme qui la professe.

La séparation de la raison théorique et de la raison pratique , rigoureusement posée et maintenue par le philosophe, non à titre de simple division de matières, a pour effet de placer la vérité une dans l'incompréhensible agencement de deux systèmes qui se détruisent mutuellement. Kant a fait de l'homme deux hommes en lui : un qui croit nier nécessairement, pour la logique, un autre qui veut affirmer librement, pour la morale. On ne tombe pas ainsi dans la contradiction sans essayer de s'en défendre. Voyons donc l'excuse. « Nous ne con-naiuom point d'objets en soi , dit Kant , mais nous en pensons de possibles. De cette pensée, de cette possibi* lité, d^ motifs pratiques peuvent nous engager à passer h l'afiirmation de la réalité, si toutefois elles n'impliquent rien de contradictoire. )> Voilà qui est bien; d^nissons, main tenant les termes. Comment ne pou-

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Yons*nous connaître un objet en soi? En ce que rtnconditionné ne peut absolument pat être conçu sam contradiction. Et comment sans contradiction pouvonsnous le penser? En admettant que la contradiction provient de ce que nous appliquons nos modes de représentation, les règles de notre faculté de connaître^ à cet objet, pur incohnu, qui nous échappe. C^est toujours Kant qui parle. Ainsi la contradiction n'est levées il le dit formellement, qu'autant que l'inconnu reste inconnu et que la raison ne tente de le déterminer en aucune manière. Le fondement de la morale est donc la réalité d'un inconnu auquel nous ne devons point appliquer nos modes de représentation ^ les règles de notre faculté de connaître ; en pensant cet inconnu nous ne pensons rien, en affirmant sa réalité nous n'affirmons la réalité de rien ; ou si nous pensons quelque chose, afin qu'un pur néant ne soit pas la chose de la raison pratique, et Kant n'y manque pas, alors la contradiction reparait, et la critique de la raison pure reprend ses droits pour tout renverser, jusqu'à la morale avec son prétendu fondement.

La raison théorique et la raison pratique contractent de leur séparation un vice égal. Nous venons de voir que cette dernière est infirmée profondément par les conclusions de la première. Encore si Kant, cherchant pour sa morale une base ontologique, avait adopté franchement l'anthropomorphisme, sans supposition de chose en soi et sans ramener les anciennes notions transcendantes, on eût pu l'aocuser de sortir de la science, mais non de se contredire. Il n'en fut rien, et les habi-

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tudes de son esprit le portèrent à restaurer des entités scolastiques, qu'il venait d'abattre, et qui lui semblaient toujours indispensables. Reconnaissons maintenant, ce qui est moins vulgaire et n'est pas moins vrai , que les théories de la raison pure ne pouvaient pas davantage s'établir, abstraction faite de la personne réelle et pratique du philosophe. La critique de Kant est un véritable dogmatisme, qui n'est pas autrement fondé que tout autre dogmatisme à se présenter comme la vérité en soi.

La liberté des déterminations de conscience est le pivot de la raison pratique. Puisque la liberté existe selon Kant, puisqu'elle est essentielle à l'homme et que l'homme ne s'efface pas dans le philosophe, celui-ci ne saurait être certain qu'elle n'intervient pas dans cet ordre théorique qu'il arrange. La même raison qu'il croit nécessaire , ses prédécesseurs l'ont proclamée comme lui, ses successeurs la proclameront; et chacun peut l'entendre lui dicter les lois qui lui conviennent. Voilà une raison , voilà une nécessité bien accommodantes 1 En fait, c'est une raison pratique qui dirige Kant dans sa critique de la raison pure, car c'est une personne qui conduit et coordonne l'œuvre,. s'attache à telles pensées dont elle cherche la confirmation, plutôt qu'à d'autres, dont la considération prolongée suggérerait à la conscience des affirmations différentes. Spinoza , Hegel peuvent se targuer d'une suite de vérités pures et nécessaires , identifiée avec la suite de leurs idées propres, telles qu'ils les ont produites : il ne leur restera qu'à justifier l'hypothèse ; Kant ne le peut pas : sa conscience est libre , croit-il , sa critique est donc

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