‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 157 sur 278 · S XVI · texte numérisé non relu

S XVI

Dn l^reniier ordre de lu. oertltade.

li'ètre de la eonselence» l'être du monde.

J'ai dû distinguer de la certitude l'apparence du pbé-

SUJ£TETOBIKT D'uNK AFPIRilATiON PREMliRE. i15

nomène immédiat actuel. Identique à la plus inébranlable réalité, cette apparence est un critère accepté des pyrrhoniens eux*mémes. Partout ailleurs, la certitude est rejfttée par ces philosophes, qui se raidissent vers je ne sais quel idéal du savoir, et en même temps le jugent chimérique, puisqu'ils se défendent de toute affirmation de théorie. Son nom est la propriété disputée des doctrines contradictoires du dogmatisme et de l'évidence prétendue. Hais repoussant à la fois le doute systématique et les systèmes, j'ai voulu conserver ce nom pré* cieux, plein d'une véritable signification humaine. Je n'ai point fait abstraction de tout élément de croyance, en le définissant. C'est dans l'assietle morale de la con« science affirmante que j*ai surtout envisagé l'état qu'il exprime. Maintenant je m'efforcerai de reconnaître les fondements de la croyance la plus nécessaire, ou de la plus entière assurance affirmative.

Comme il faut penser, agir, et pour cela affirmer implicitement des vérités qui dépassent l'immédiation, le sceptique est forcé de franchir, lui aussi , l'intervalle entre la simple apparence et ces thèses médiates qui portent un caractère de probabilité ou de certitude. Il est libre de n'y voir encore qu'apparences et d'y chercher toujours des arguments de doute, et c'est précisément là qu'est le pyrrhonisme; il n'est pas libre de les ériter. En se confiant à ces sortes de thèses, il entend ne céder qu'à l'apparence comme telle, ou ne suivre que la coutume, dans l'intérêt d'une pratique au jour le jour, et avec le parti pris de placer la sagesse dans le doute souverain qui domine ses affirmations. Nous»

41C SUJET ET OBJET d'oNB AFFIRMATION PREMIÈRE.

nous suivons le même chemin, mais arec la volonté d*embrasser les croyances naturelles, de les fixer en nous comme certaines, et de fonder nos théories dans cette pratique, sans concevoii* ni r^retter aucune autre espèce de science radicale.

Ainsi ma première affirmation, si elle est philosophiquement réfléchie, sera une confirmation en moi de la volonté même d'affirmer sous certaines conditions. Je peux, je dois, je veux affirmer quelque chose, la réalité de quelque chose, c'est-à-dire, au-delà des phénomènes qui me touchent immédiatement, affirmer d'autres phénomènes liés aux premiers par des lois constantes, et, par suite, des séries entières,' générales, dont je regarderai les termes particuliers comme susceptibles de fournir à leur tour une expérience d'eux-mêmes.

Celte première affirmation est donc l'affirmation de la réalité, de celte réalité, dans le sens positif du mot, qui, par le groupement des phénomènes, établit des bis et des êtres ; qui fait que l'immédiat et l'actuel s'enchatnent au médiat, à l'absent, au lointain, au possible, et que ceux-ci peuvent dès-lors être prévus et attendus. C'est bien là, en effet, le commencement et la fin de toute science. Et il est fdcile de voir aussi que l'affirmation de l'existence des personnes et des choses revient toujours, dans la pratique, à celle de phénomènes passés et de phénomènes futurs, et d'une loi posée pour les embrasser avec ceux qui appartiennent à l'expérience actuelle; la mémoire, l'imagination, la prévision et les autres fonctions d'une conscience , les opérations de celle-ci pour reconnaître, soit dans les consciences

SUJET IT OBJET D'dNE AFFIRMATION PnEBIlÊRK. 417

étrangères, soit en de certaines agglomérations de faits plus ou moins éloignés et d'une autre nature, un être, un ordre quelconque établis au-delà des apparences immédiates, isolées et fugitives, tout cela n'atteint la réalité que par l'affirmation de ce qui actuellement ne parait point, mais dont une loi posée implique l'expérience ou l'existence phénoménale, sous d'autres conditions que les conditions présentes.

]Nous avons marqué ailleurs deux sens du mot réalité. L'un regarde le phénomène actuel , dans la conscience où il est donné; l'autre se fonde sur la loi qui, en?eloppant toute une série, en pose les termes possibles, les détermine de temps et de lieu, permet de les prévoir et aussi de les vérifier les uns par les autres, de manière à distinguer le transitoire du constant et ce qui se rapporte ou non, sous tel ou tel point de vue, à l'objet auquel il semble lié. Le passage de cette première à cette seconde réalité conduit du domaine du scepticisme à celui de la science. Aussi, en est-on venu à qualifier de réels, habituellement et d'un commun accord, les seuls groupes que la pensée n'atteint point dans les apparences immédiates, ou môme les symboles divers que le peuple et les savants y ont substitué par abus.

Mon affirmation fondamentale admet donc deux points bien distincts : un de forme, la détermination même d'affirmer ; puis l'objet, qui, d'une manière générale, est la réalité, et, dans les cas particuliers, la loi quelconque posée par laquelle je dépasse la phénoménologie du sceptique. Delà, deux champs bien différents ouverts à la réflexion pour la recherche de la certitude.

418 5U1ET ET OBJET D*UxNK AFFIRMATION PUEItlÈRE.

Je peux, je dois, je veux affirmer, ai Je dit. Mais que d'éléments, et des plus graves, et malheureusement des plus débattus, dans une position de Tesprit au premier abord si simple 1 Pouvoir, devoir, vouloir, embrassent la nécessité ou la liberté de l'acte, et sa moralité en présence des motifs sous lesquels il se détermine. Il n'est pas permis de passer outre avant' de s'être fixé sur la nature et la valeur véritable de l'affirmation constitutive de la certitude pratique. Sommes-nous librement certains, ou nécessairement, et comment justifions-nous enfin notre solution du problème longuement agité des déterminations de conscience ? La question porte sur le caractère le plus profond de nos actes, sur leur plus intime rapport avec les lois qu'ils font ou qu'ils subissent, et sur l'existence même de ces lois ; c'est, à la bien nommer, la question de la certitude de la certitude. Si nous la laissons derrière nous, elle infirmera les vérités que nous croirons avoir posées les plus certaines.

Il semble donc que nous soyons tenus de placer au premier rang des vérités fondamentales la solution d'un problème dont la discussion s'est prolongée à travers tous les siècles philosophiques et n'est point épuisée, et dont notre propre analyse a donné des résultats vraisemblables, non purement rationnels. Des points de doctrine sur lesquels l'accord du genre humain est à peu près constant ne viendraient que postérieurement. Rien n'est plus propre à mettre en saillie l'essence morale de toutes nos affirmations touchant la réalité, que cette obligation où nous sommes de les faire dépendre de la plus disputée et de celle qui passe à bon droit pour

THÈSES FONIXABIEIHTALES DE LA RËALITË. il 9

le fondement des notions de moralité, dans toutes les écoles, et dans quelque sens qu elle se prononce.

Cependant, la plupart des hommes que la réflexion ne conduit pas jusqu'à poser la liberté comme condition d'une affirmation première, et de ceux aussi qui se livrent à des vues divergentes sur ce sujet, ne laissent pas de s'entendre sur la matière que cette même affirmation peut embrasser. En fait, donc, il y a comme un premier ordre de la certitude, composé des points de réalité que la conscience aborde directement, avant qu'elle se rende compte des conditions propres de cette certitude même qui est son acte. Ces points sont fixés avec la moindre réflexion et la plus grande spontanéité possible. A ce litre encore on peut les considérer comme les premiers, et d'autant que l'accord des philosophes est plutôt rompu quand il s'agit des autres. II n'en est pas moins vrai que ces derniers ne demeurent pas en suspens que tout ne se trouve suspendu par là même. C'est ce que nous ne devrons point oublier en les énumérant. Nous verrons d'ailleurs que s'ils suffisent pour poser les fondements des sciences particulières , il n'en est pas de même pour décider des caractères déGnitifs de la réalité la plus haute et de ce qu'il est permis de savoir de la destinée humaine. Là, notre véritable point de départ sera l'examen et la solution pratique des conditions de la conscience affirmative.

Nous définirons les thèses de réalité qui appartiennent au premier ordre de la certitude, en relevant seulement les grandes concessions que le pyrrhonien est obligé

Page 1