‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 16 sur 278 · DOCTRINES DUALISTES · texte numérisé non relu

DOCTRINES DUALISTES

leurs ne l'élaienl pas moins, n'ayant ni lieu ni divisi-* bililé par eux-mêmes. Mais on croyait rendre compte des êtres réels en supposant des êtres chimériques dont on ne saisissait ni les rapports mutuels ni la propre nature. La source de l'illusion se découvre aisément : les prototypes prétendus sont fabriqués sur le type de l'homme dont l'industrie figure les objets avec une matière préexistante. Et, en effet, le partisan des forces plastiques explique l'organisation en attribuant k ces forces une propriété organisante, explication depuis longtemps ridicule et dans laquelle on retombe sans cesse. Quand on en cherche le sens, en ce cas-ci, on l'aperçoit dans une comparaison grossière de la fonction humaine prise en son entier avec ces mêmes abstractions par lesquelles on tente de l'expliquer et d'expliquer la nature.

Descartes et Spinoza, deux philosophes que je réunis pour abréger, donnèrent au dualisme une forme plus satisfaisante. Leur doctrine définit le monde parla coexistence de deux séries de termes, logiquement indépendants de l'une à l'autre, liés et développés harmoniquement : celle-ci, de tous les modes possibles de l'étendue; celle-là, de tous les modes possibles delà pensée. Quoique la substance ne soit pas bannie de cet ordre d'idées, on peut la reléguer dans les questions d'origine et de totalité des modes, en sorte que les lois des phénomènes apparaissent seules, et seules sont à rechercher.

Ce n'est pas encore le lieu de remarquer les lacunes et les partis pris du système cartésien à l'égard des

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, fonclîoDS passionnelles et des fonctions volontaires, en un mot de la loi de personnalité; mais nous observerons qu'entre les deux séries de phénomènes qui y sont reçues, il n*y a pas place pour les fonctions vitales. On les range parmi les modes mécaniques. De là, la théorie des animaux pures machines et de l'homme machine, raison k part. Sans doute ce serait œuvre de science que de découvrir les lois de figure et de mouvement étroitement liées aux lois de l'organisme dans toutes ses modifications, puisqu'elles sont les plus simples, les mieux connues et les seules susceptibles de mesure. Hais, de ce qu'on assignerait le mécanisme correspondant à chaque fonction (progrès immense), on n'aurait pas réduit cette fonction à ce mécanisme ; et on ne l'espère point sans absurdité, c'est-à-dire sans confondre des faits manifestement hétérogènes. Descartes n'a eu celte prétention que parce qu'il plaçait au-delà des phénomènes, dans la substance première, un principe de ce qu'il y a d'intentionnel ou d'ordonné pour une fin dans les développements organiques. D'ailleurs, on ignorait de son temps un grand nombre de faits qui mettent en évidence l'antagonisme des lois vitales et des lois physico*chimiques, et l'hypothèse des tourbillons

* était très commode pour tout expliquer, quand 6n se permettait d'en imaginer autant de nouveaux qu'il le fallait sans consulter l'expérience.

Stahl, auteur de l'animisme, prit un parti contraire. Beaucoup de philosophes et de savants croyaient encore à l'existence d'une substance, l'âme raisonnable, entiè-

a ANIMISME.

rement différente du corps, capable d'exercer des actions sur lui comme d'en recevoir. Au regard de la doctrine anciennement reçue ^ la thèse de Stahl ne présentait rien de bien étrange, et elle avait du moins ce mérite de ne point ajouter d'entités à celles qui étirent déjà autorisées. Puisque l'àme est une cause etiiciente et un principe de finalité, puisqu'elle est en rapport avec le corps pour le mouvoir en vertu d'un but, et pour subir elle-même des modifications par l'effet des mouvements communiqués du dehors, pourquoi ne posséderait-elle pas en outre une faculté plastique antérieure et dominante? Et que trouve-t-on de plus absurde dans cette hypothèse que dans l'autre? La piéme Âme qui sent, pense et veut, selon Stahl, existe primitivement dans le germe du corps qui a la vie en puissance et le fait être ce qu'il est, dirige ses évolu-^ tions vers l'organisme qui doit être, le gouverne et le conserve une fois formé. Il est vrai que la conscience, présente aux fonctions de l'intelligence, et de la sensibilité, est étrangère à celles de la vie organique. Ces lois is'ignorent mutuellement, quoique les premières soient la connaissance même, et que leur principe soit un. Mais là même est ta différence des fonctions, et Stahl n'entreprend pas de la nier. S'il devait s'ensuivre une diversité originelle des causes, leur communauté résnl-^ terait tout aussi bien de ce qu'il y a d'identique des deux parts, je veux dire de cet élément de finalité qui parait^dans les deux ordres de phénomènes. L'instinct des animaux est une sorte de conscience, et aussi une ^ôrte de disposition organique constante et infaillible;

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on peut y voir la transition des.faits de la finalité orga* nisatrice aveugle, à ceux de la linalilé intellectuelle et raisonnée. Le partisan des substances et des causes substantielles, qui se fonde sur la nature hétérogène de la constructivité plastique et de la représentation raisonnée, pour les attribuer à des causes diverses, n*au-^ rait pas moins de motifs d'introduire une cause propre delà passion, une de la volonté, et l'organisme se scinderait de son côté comme l'entendement du sien. L'antiquité a souvent procédé de cette manière. Ainsi la ré* futation de l'animisme demande d'autres principes que ceux des écoles idologiques.

La faute de Slahl est d'avoir spéculé dans une voie désormais impossible, faute excusable en présence de la direction vicieuse que les cartésiens donnaient à la physiologie, au travers de l'arbitraire de leurs hypothèses mécaniques. Mais tandis que le cartésianisme» après tout, retranchait plus ou moins explicitement les substances et les causes du milieu des phénomènes dont les savants devaient se proposer d'étudier les séries, l'animisme revenait à l'hypothèse paresseuse 'des forces plastiques, en les identifiant avec les âmes. Au talent près, dans la mise en œuvre, et sauf quelque simplification apportée à l'ancien système, il s'agit toujours d'une méthode dont l'esprit consiste à expliquer abaque phénomène par une cause substantielle placée dessous et tout exprès. C'est ainsi tjue certaines religions mettent sous chaque élément un dieu.

Voici maintenant en face du médecin philosophe 1è

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philosophe généralisateur, celui-ci de la ligne cartésienne, Leibniz. Il se pose la question capitale de la communication des substances, demeurée sans solution et pour laquelle il n'en est pas de possible. Il la supprime. Au lieu de celte vdineimagination de la cause substantielle et transitive que Tidologie voyait d'abord partout, et que la métaphysique ramenait toute à Dieu, faute de l'entendre en la plaçant quelque part dans le monde, Leibniz suppose une harmonie primitivement donnée entre des êtres primitifs. J'écarte la théologie, ce qqi est facile dans cette doctrine. L'harmonie et les lois sont termes synonymes. Ce sont donc enfin des lois que nous envisageons dans le monde. Hais que sont les êtres essentiels et primitifs ? Ils ne sont point matière : la matière comme substance est éliminée. Ils ne sont point des âmei, car l'acception vulgaire et même philosophique de ce mot s'évanouit dès qu'on n'admet point des choses qu'il faille animer. Les monades sont de véritables êtres ; on les conçoit à l'image de ceux qu'il est le mieux donné d'observer et comme compo* ses des mêmes éléments que ceux-ci, mais à divers degrés d'atténuation ou dHntensité : une certaine force, une certaine perception, un certain appétit. Ces êtres sont en un mot des centres de représentation. Il est vrai que Leibniz les nomme encore des substances, il les qualifie de simples, et sur cette simplicité il raisonne. C'est la dette payée aux idoles, et ce n'est pas la seule. Mais enfin la nature apparaît sous un nour veau jour plus conforme à la raison, aux probabilités^ ^i)i( analogies véritables.

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Les difficultés pour la doctrine de Leibniz sont de deux ordres : difficultés générales ou de principe, elles roulent toutes sur les notions anciennes de cause et de substance, d'esprit et de matière, et le philosophe n'aurait pas eu de peine à s'y soustraire, si lui-même n'avait admis ces notions, ou paru les admettre en les modifiant, et tenté d'ériger sa conception probable du monde en une démonstration à friori des essences pures, simples, absolues, hors de toute condition d'espace ; difficultés physiques» il fallait assigner les rapports effectifs des monades dans la série des phénomènes et frayer le passage d'une métaphysique abstraite aux réalités mécaniques et physiologiques. Ici l'embarras est grand. Les monades, poinH métaphysiques^ atomes de substance, n'ont aucune étendue individuellement ; cependant Leibniz demande que leur assemblage total forme le plein et qu'elles existent en nombre infini. Le plein est un mot obscur pour qui définit l'espace, un ordre des coexistants ; le nombre infini, contradictoire en lui-même, étonne beaucoup plus de la part du géomètre qui regardait le tout infini actuel conune un labyrinthe inextricable où les mathématiques ne devaient pas s'engager. Mais sans le nombre infini, le plein de monades n'était pas possible, et sans le plein de monades il semblait qu'on n'eut plus ni matière liée, ni contact, ni effets de mouvement, plus de mécanique. Boscovich, habile mathématicien, penseur éminent, voulut corriger ce vice choquant du système. Il considéra, pour cela, les monades leibnizienoes comme des forces pures données en des points ma-

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thémaliques, situées dans le vide, et animées par les vertus attractives et répulsives de l'école de Newton. C'était là précisément interdire à la science Tancien point de vue mécanique des phénomènes. Nous reviendrons ailleurs sur cette intéressante hypothèse.

Le passage de la monadologie à la physiologie n'était guère plus facile pour Leibniz. Les monades se hiérarchisent; il en est de dominantes qm ont des corps, c'est-à-dire auxquelles sont adaptées d'une manière particulière des masses d'autres monades variables dont elles possèdent plus expressément la représentation. De là les êtres vivants. Ce$( corps sont des composés organiques» des machines naturelles, et cela jusqu'à leurs moindres parties quelconques ( par opposition aux machines artificielles dont les parties hétérogènes ne sont elles-mêmes formées que de parties homogènes ) . Lorsque la monade centrale est une simple entéléehie ou perfectihabie, douée de perception et d'appétit, mais confus, l'être est simplement vivant ; lorsqu'elle est âme, douée de conscience distincte et de mémoire, l'être est ce qu'on nomme animal. Les âmes, enfin, agissent selon des lois téléologiques, par voie d'appélitions, de fins et de moyens, tandis que les corps organiques suivent les lois des causes efficientes, ou des mouvements; et ces deux règnes de la causalité sont harmoniques entre eux, sans influx, sans activité transitive des âmes sur les corps et des corps sur les âmes. On chercherait vainement à se rendre compte par cette théorie de ce que les fonctions organiques ont de particulier, et des modifications qu'elles apportent

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aux lois physico-chimiques. La nulrition, la circulalion, non plus que la forme propre aux corps organisés, ne s'y trouvent éclaircies. La domination d'une monade sur la masse affectée à son corps n'est pas définie nettement; et l'on ignore comment il se fait, dans la nutrition, que des monades quelconques passent sous la loi organique, et que d'autres, un petit nombre d'élues , dans la conception , traversent l'état sensilif animal, pour s'élever jusqu'à la représentation rationnelle. Sans doute c'est à l'observation qu'il faut demander la connaissance de ces lois, ou de ce qu'il est donné d'en obtenir, et on ne saurait prétendre que la série entière des phénomènes doive se déduire d'une vue générale des êtres. Hais il est permis d'exiger que le philosophe ne laisse pas un abîme infranchissable entre le domaine universel et le domaine physiologique. Cet abîme existe tant que les Qionades se conçoivent simples, sans étendue, sans parties dans l'espace, et que les composés sont au contraire soumis à toutes les conditions de l'existence sensible. D'un câté, eVst la prétendue essence, que nulle représentation n'atteint; de l'autre, c'est Tinlini de composition, con-* tradictoire. Dans l'essence siègent l'appélition et la forcCf mais sans action sur le dehors, ni du dehors sur elle; et les mo^avements, les modifications passives quelconques, s'expliquent non comme des rapports de causalité dont il suffirait de constater la vraie nature par l'analyse, mais comme des actes disposés primiti-* îement en une seule fois par cette autre unité simple, étemelle, absolue ot cause de toutes les autres, en qui

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se retrouvent accrues et désormais insolubles , à l'état de contradictions flagrantes, toutes les difficultés qu'il était question d'éviter. La cause substantielle et transitive, expulsée du inonde, s'intronise à l'origine du monde; des lois que toute la science possible consisterait à reconnaître sont contraintes d'entrer dans une loi première, inexplicable, imaginaire, contradictoire; et c'est le même métaphysicien qui reproche à ses prédécesseurs l'usage d'un deus ex machina, dans le système des causes occasionnelles, qui met ainsi toutes les causes en acte, à la fois et en bloc dans un être extérieur au monde, atin de les mieux concevoir.

Ainsi donc Leibniz imagine les corps comme clés machines tellement construites que , à tout instant de la série interminable de leurs modifications, chacune de leurs parties dernières , en nombre infini , forme spontanément certaines représentations, ou exécute spontanément certains mouvements, représentations et mouvements concordants pour le plan total avec ceux qui sont propres aux autres parties : les monades âmes agissent suivant les lois des causes finales, par appélitions, fins et moyens ; toutes les autres se conforment aux lois des causes efficientes ou des mouvements. Ne pensons plus maintenant à cette loi universelle, en tant que préétablie ; considérons-la comme un fait suprême, et sans lequel aucun autre fait ne se comprend, l'harmonie donnée entre des phénomènes appartenant à des centres divers de représentations. Une difficulté reste pour le système, c'est l'opposition mise entre les deux ordres de causes, d'où, logiquement une diversité es-

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