‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 170 sur 278 · TU£ORI£ FATALISTE DU PR0GR · texte numérisé non relu

TU£ORI£ FATALISTE DU PR0GR

toute la force de ce qui est et doit être , le partage de rhuma^ité entre des masses vouées à la damnation de rillusion et du mensonge, et un petit nombre d'élus de la science et de la vérité. C'est la doctrine que nous voyons régner le plus ordinairement dans le passé. Or, il faut bien avouer que l'élu n'a pour lui, et pour s'assurer de son élection, que sa propre affirmation, sa foi et celle de quelques autres hommes, la science prétendue ne produisant point un critérium reconnaissable en dehors de lui et de ces quelques hommes. Aux yeux des autres, à nos yeux, cette science est illusion pure, cette illusion science réelle. L'erreur, déjà vraie en ce sens qu'elle est inévitable, essentiellement liée à l'ordre du monde, pourrait même n'être l'erreur en aucun sens, et être la vérité véritable. En effet, qui décidera, au milieu des contradictions croisées, dans le flux et reflux des affirmations et des doctrines, quand chacun réfléchit en sa pensée, et cela nécessairement, un certain ordre apparent pour lui, qui décidera de la conformité de cet ordre avec les lois réelles, qui, ne se manifestant pas à nous d'une autre manière, sont soustraites par le fait à toute vérification commune?

Le fataliste qui s'attribue le don si mal partagé de la vérité, cet élu du milieu des divagations humaines, est un croyant, et, déplus, un mystique, dans quelque draperie de science qu'il essaye de s'envelopper. Mais de nos jours le système nécessitair(5 revêt une forme historique, plus douce et plus spécieuse : on acclame le progrès des idées et des mœurs, écrit dans l'histoire, et

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Ton dît que la vérité est progressive. Tout est bien jusque-là. S'il s'agit de ces connaissances qui, d'abord refusées à l'homme, se découvrent par sa constante recherche ou cèdent à ses efforts combinés, le progrès est la science môme en voie de formation, dans toute société où l'étude n'est pas impossible : multi pertramibunt et augebitur scientia; r humanité est comme nn seul homme gui vit toujours et apprend continuelle-ment. Dans l'ordre positif des investigations, la vérité est progressive, parce que le travail dévoile des faits, des lois cachées, jamais en ce que le faux de la veille puisse être le vrai du lendemain , et réciproquement. Laissons se prévaloir des variations des sciences ceux qui en ignorent les méthodes , confondant l'hypothèse et la preuve , l'observation fautive et l'expérience qui rectifie. Si nous parlons des mœurs et des idées morales, des doctrines métaphysiques, théologiques, cosmogoniques, de ces questions qui forment le champ ordinaire des contradictions de Thomme, et dont la méthode môme ne s'est point constituée régulièrement, le progrès de l'humanité se conçoit encore sans supposer que la vérité varie. Pourquoi ne pas dire : L'élre humain parvient graduellement à envisager le vrai unique, dont il porte en soi la virtualité, et dont il peut à toute force, en tout temps, atteindre les éléments essentiels, en doutant où il faut, en affirmant dans la mesure^autorisée par ses connaissances positives et observée dans la ]>urelé de son cœur et dans la liberté de son esprit? II y parvient, tout autant qu'il peut dégager sa conscience, et des nuages que l'ignorance amoncelé, et des fausses clartés

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que la passion rayonne, et de la masse des préjugés dont l'obsèdent les affections communes, consacrées et transmises dans l'état social. L'œuvre est difficile; fûfrelle impossible effectivement, idéalement c'est autre chose. Mais le progrès est plutôt social et moyen que sensible par l'observation des individus quelconques, plus apparent dans la marche des sociétés humaines que par la comparaison des personnes d'élite à des époques diverses. Il se comprend, cherché dans la personne elle-même, principalement en ce que les voies du vrai unique vont se désobstruant devant elle, grâce aux efforts et aux succès relatifs de celles qui l'ont précédée, aux découvertes , aux luttes , aux erreurs mêmes des chercheurs et de tous les gens de bien, et à l'amélioration que leurs travaux et leurs exemples ont apportée au fonds commun des consciences.

Loin de cette théorie, le fatalisme moderne prétend que chaque âge a sa vérité propre. Le progrès se place alors, non dans le dégagement de la vérité, mais dans la succession réglée de vérités démenties les unes après les autres, et pour une fin qu'il s'agit de connaître. Cette fin même, dans l'éternel mouvement du monde, nous apprendrait un certain vrai, non pas le vrai. Alors rien n'est vrai, rien n'est faux permanemment. Alors ce qui est vérité maintenant fut autrefois mensonge et redeviendra mensonge. Alors l'auteur d'une belle action dans l'antiquité, c'est-à-dire d'une action que nous jugeons belle aujourd'hui , fut un coupable selon la loi historique ; et ceux qui perpétrèrent des actes monstrueux furent dans la loi et dans le bien. Je ne quali-

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fierai pas de telles conséquences. Ce qui importe à mon objet, c'est de savoir comment le système nécessitaire peut permettre de discerner entre le vrai d*une époque et le faux de cette même époque, de manière à donner à la moralité un appui quelconque, au moins dans le moment présent. La contradiction règne ; les mêmes assertions, de souveraine portée, se produisent et se combattent de siècle en siècle, depuis que rbumanilé réfléchit et possède son histoire. Qui donc a qualité pour faire entre le vrai et le faux, entre ]e bien et le mal qui en dépendent, un départ qui est toujours à recommencer. Vous qui tenez, fatalement, pour le vrai actuel, qu'inventerez-vous qui confonde mon erreur actuelle, dans laquelle je persiste fatalement ? Sur la question même de la nécessité, qu'est-ce qui vous garantit, à vous qui affirmez, la supériorité de vérité présente, sur moi qui nie? La vérité ne serait-elle pas variable ici comme ailleurs? Je suis, moi, pour la vérité à venir, pour la lir berté. Vous m'opposez le témoignage de votre conscience? elle est faussée; de vos coopinionaires? j'ai les miens, s-il en est besoin; enfin de votre loi historique, selon votre formule? et je la nie aussi, je vous fais face, irréductible à vos arguments. J'ai vécu déjà d'aussi longs siècles que vous, e^ j'espère en vivre de plus longs. Je proteste pour la liberté , et ma protestation , si elle n'est à vos yeux que celle d'une fatalité qui se croit libre, c'est précisément alors qu'elle doit vous paraître invincible.

Dans la thèse de la nécessité, point de réponse à ces objections. Seulement, comme c'est à la liberté que le

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progrès nous mène, il ne s'est pas trouvé dans le passé de philosophe capable de les faire valoir avec pleine mesure et force entière. Au contraire, la doctrine nécessitaire, toujours plus puissante quand nous remontons les âges, reine des anciens temps, a, de longue date» épuisé ses ressources.

Dans la thèse de la liberté , j'avouerai tout d*abord que nous ne possédons pas non plus un moyen sûr de discerner le vrai du faux, par un critère en quelque sorte matériel et de tous points inéluctable. Mais la liberté précisément le veut ainsi; et le moyen n'existant pas et ne pouvant pas exister tout trouvé, du moins une méthode existe pour y suppléer. Cette méthode c'est la réflexion soutenue, la recherche constante, la saine critique, l'élimination des passions nuisibles, la satisfaction des justes instincts , l'équilibre observé entre la connaissance, qui souvent nous fuit, et la volonté prête à supposer ou à feindre la connaissance; c'est en un mot le sage exercice de la liberté. Avec cela, nous n'évitons pas toujours l'erreur, mais toujours nous pouvons Z'^mter, ce qui est le grand point et le point moral, si bien confirmé en toute occasion par la raison pratique des hommes appelés à contrôler mutuellement leurs jugements. Chacun de nous est responsable de ses opinions comme il l'est de ses actes moraux, ou plutôt l'opinion même est ou doit être un acte moral. Nous faisons l'erreur et la vérité en nous, nous mettant, après libre examen, en contradiction ou en accord avec des réalités extérieures dont l'affirmation ne s'impose pas nécessai-

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