L EXPÉRIENCE MÉTHODIQUE
cerne l'établissement des premiers faits ou de quelques lois capitales. Dans tous les cas, elle procède à la recherche de ces lois, non plus par la simple observation, comme l'histoire naturelle, mais par rexpérience artificielle et systématique. Au besoin et provisoirement, elle y supplée par Thypothèse.
Au fond , rexpérience méthodique de l'homme commence à l'instant où il fixe son attention et la dirige à un but qu*il détermine lui-même. Mais ici il y a pins, il y a production, institution volontaire des faits qu'jl s'agit d'observer et de lier à d'autres faits. Le physicien assiste au développement du phénomène , son objet et son œuvre, après avoir appris à en occasionner la formation spontanée, et en le séparant de tous les groupes défaits ( au moins de ceux qu'il peut apprécier), à l'exception de ceux qu'il présume, avec plus ou moins de fondement, être en rapports particuliers d'origine, de cause, de concomitance, d'effet, avec les phénomènes mêmes dont il suscite l'apparition. Il passe à l'état de simple observateur pour constater ces rapports prévus ou imprévus; et il parvient ainsi à lier scientifiquement les faits, à connaître leurs systèmes naturels, par suite à les prévoir avec certitude , toutes les fois que leurs antécédents nécessaires se trouveront donnés selon Tordre de la nature. Cette prévision est, comme on sait. une fin principale, et aussi une vérification de la science.
Il est cependant une partie de la physique, c'est Tastronomie, qui se refuse à l'expérience directe. Aussi Vhypothèse a-t-elle dû prendre un rôle capital dans les
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études relatives aux mouvements généraux du monde. Copernic luirméme ne prétendait guère que substituer une hypothèse ancienne et meilleure à Thypothèse ruinée de Ptolémée. Ce n'est qu'indirectement, et de nos jours surtout» que l'expérience est venue ajouter sa preuve aux efforts heureux de l'hypothèse servie par les mathématiques et vérifiée par l'observation.
Ainsi, soit que l'expérience systématique ne se trouve pas possible, soit précisément pour qu'elle le devienne, on est souvent forcé d'anticiper le système naturel de phénomènes, quel qu'il puisse être, dont on se propose la découverte, par un système de l'esprit, plus ou moins étendu, toujours conjectural, basé sur des observations usufiisantes, sur des analogies, ou sur ces sortes de sentiments, de préjugés et de raisons confuses qu'on nomme divination du génie quand ils ne trompent point. L'hypothèse a donc nécessairement sa place dans la méthode du physicien. Elle est donc justifiée. Mais qui voudrait bannir l'hypothèse, s'il pouvait être bien entendu qu'elle n'est point nne doctrine imposée et maintenue à priori dans les ordres de faits dont décide l'expérience seule , qu'elle n'est que le suppléant modeste de la vérité, son représentant à titre provisoire, tantôt un procédé de fausse position , à l'effet de poursuivre la recherche, tantôt une opinion de probabilité variable, dont la vérification positive ou négative est attendue du temps. L'hypothèse n'est pas pour cela dans la science, mais la méthode de la science en fait
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usage , la méthode pratique , sans jamais afltoner le savoir en dehors de rétablissement régulier des lois des phénomènes.
Outre le rôle de l*hypoihèse pour instituer l'expérience systématique, ou la préparer, lui poser des questions et lui ouvrir des voies, et servir ainsi aux progrès des connaissances positives, on lui attribue le mérite de lier les faits en tenant lieu des lois inconnues. Eq effet, rbypothèse coordonne les phénomènes pour la mémoire, et jusqu'à un certain point pour la raison; elle les explique en les ramenant à un fait plus général supposé , comme la meilleure des théories le pourrait faire à ce même fait une fois vérifié. La supposition de Yéther dans les phénomènes lumineux est un bel exemple de cet emploi de l'hypothèse. Les nécessités du lan* gage créent d'un autre c6té des difficultés sensibles au physicien qui veut enseigner, sans hypothèse aucune, les vérités en sa possession ; il est même assez à croire que' l'usage indispensable des figures et des personnifications dans le discours n'a point été étranger à l'ac^ ceptation de la chaleur en soi , de Y humidité en soi, ou encore d'une matière lumineuse par essence, d'un fluide électrique, etc. Mais plus ces difficultés se font sentir, plus un bon esprit jugera utile de faire trancher fortement les hypothèses et les faits dans l'exposition de la science. Ce serait une entreprise intéressante et fort à désirer que celle de rédiger le vrai système des faits et des lois acquis en physique, de le présenter sans mélange de suppositions, et avec une langue cor-
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recte, dût-elle être un peu longue et un peu pédante, qui bannirait, autant que possible, les termes employés trop souvent pour exprimer d'une manière générale'des phénomènes dont la loi générale n'est point connue ou démontrée.
Au reste, il y a des hypothèses de plusieurs sorles. Les unes, les plus transitoires de toutes, les plus particulières aussi , et qui s'offrent comme les moins difficiles à vérifier, sont éminemment celles que nous regardons comme nécessaires dans bien des cas à l'institution de l'expérience. On ne saurait s'en priver toujours, le voulût-on, et d'ailleurs si le savant n'anticipait jamais sur les faits, il ne les dominerait pas assez non plus pour les interroger : bien des progrès deviendraient impossibles. Les exemples sont partout; je citerai pour* tant les fameuses expériences d'Ampère sur les rapports de l'électricité et du magnétisme. Si ces rapports n'eussent été présumés, et ils l'étaient depuis quelque temps, s'ils ne l'eussent été cette fois avec une assez graiide précision, le physicien n'aurait pu être guidé comme il le fut pour la construction de ses ingénieux appareils, destinés à mettre en évidence les fonction» magnétiques des corps mobiles où circulent des courants électriques.
D'autres hypothèses sont de telle nature, ou d'une généralité telle que leur vérification future parait éloignée, difficile, impossible. Ainsi , les moyens manqueraient aujourd'hui pour soumettre à des épreuves directes une théorie de la constitution et des mouvements moléculaires des corps, destinée à fournir l'explication
et le lien des différentes séries de phénonnènes physiques. L'hypothèse de Véther, pour la lumière, est comme un fragment détaché d'une semblable théorie générale. Cette hypothèse renferme, il est vrai, les faits connus de sa sphère, au poinjt d'avoir permis, dit-on, d'en prévoir de nouveaux. Mais ce n'est là^kju'une vérification indirecte et insuffisante, d'où naît une probabilité qui peut aller en augmentant , mais qui n'est pourtant qu'une probabilité. Seulement, l'utilité des hypothèses, pour le lien et l'explication provisoire des phénomènes, est manifeste dans cet exemple. Enfin, on peut citer comme un cas où la vérification devient tout à fait inespérable , si haut que la probabilité semble s'élever, l'hypothèse de l'universalité entière de la loi de la pesanteur. En étendant cette loi à tous les astres, inconnus aussi bien que connus, et au-delà des intervalles insondables, l'esprit obéit à son instinct de généralisation et dépasse la connaissance possible.
Je viens de considérer la physique, prise dans le sens le plus ordinaire du mot, et le plus étroit. J'ai supposé tacitement que les fonctions, objet de cette science, se développaient dans les corps sans que ceux-ci perdissent leur individualité , sans que rien fût changé aux caractères fondamentaux qui les font être ce qu'ils sont. Ainsi l'on traite, avec toute la généralité possible, des phénomènes dont la matière est le théâtre, et l'on qualifie celte matière, sous ses divers modes constants, selon qu'elle se comporte relativement à ces phéno-
mènes, pour les produire ou les subir, les présenter, les transformer, les transmettre. De là une détermination des propriétés dites physiques des corps.
Mais sous l'influence de ces mêmes phénomènes (de 'chaleur et d'éleclricité, par exemple), ou réciproquement en leur donnant naissance, on voit aussi les corps se composer et se décomposer, perdre ou acquérir tels éléments, changer de forme, de nature, en d'autres termes, se grouper en individualités différentes de celles qu^ils offraient d'abord. Ici paraît, et se classe ordinairement à part entre les sciences, la chimie, qui étudie les lois de ce devenir des corps, la composition pour ainsi dire en mouvement, ou, comme on disait jadis, la génération et la corruption des êtres inorganiques , enfin les éléments derniers et invariables, autant qu'elle peut les saisir, leurs natures, leurs actions, leurs coordinations, leurs quantités.
La physique et la chimie ont une seule et même méthode ; l'usage régulier de l'observation et de l'expérience ne varie point de l'une à l'autre de ces deux sciences, non plus que le rôle de la spéculation et de l'hypothèse. L'objet est le même aussi des deux parts, si l'on veut que ce soit la connaissance des corps non vivant?, des propriétés qui les distinguent entre eux et des forces qu'ils exercent ; et il est le même, s'il s'agit des fonctions générales que la physique observe dans les corps indécomposés (simples. ou non, et abstraction faite de cette circonstance), puisque la chimie retrouve ces mêmes fonctions dans les évolutions et transformations de la matière, où elles prennent une part très
grande et que nous voyons s'étendre tous les jours. On ne peut donc peconnaitre, dans un essai de classification, qu'une division transitoire entre la physique et la chimie, car on ne doit tenir compte alors ni des distinctions que les convenances d'une exposition didactique engagent à maintenir, ni de celles qu'entraîne la spécialisation des études, et qui fractionnent, comme on sait, les sciences déjà les plus circonscrites.
Il n'est pas juste d'ailleurs de se fonder sur une complexité plus grande des phénomènes chimiques , comparés aux phénomènes physiques, pour les séparer systématiquement de ces derniers. L'étude de la composition et de la décomposition des corps, et des propriétés de leurs éléments, n'est pas plus complexe en elle-même que l'étude de leurs actions calorifiques, électriques, etc. ; et si la chimie s'est vue conduite à faire intervenir de plus en plus les actions physiques dans les lois qui semblent le sujet propre de son investigation, la réciproque est vraie aussi, la physique pouvant de moins en moins ignorer les conditions chimiques attachées aux fonctions qu'elle s'efibrce d'abstraire. Il est vrai que la chimie a toujours dû réunir jusqu'à un certain point les deux domaines, par exemple en subordonnant la loi des combinaisons à celle des températures ; mais la physique €(^t-elle donc pu n'avoir aucun égard à l'état spécifique des corps, et cet état n'est-il pas avant tout du ressort de la chimie? Tous les phénomènes se modifient selon la spécificité de la matière qu'ils intéressent : magnétisme, électricité, lumière, chaleur, et jusqu'à la pesanteur, puisque les densités diverses des