‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 192 sur 278 · PHYSIQUE BIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

PHYSIQUE BIOLOGIQUE

étendue « sa complexité , ses éléments particuliers ou généraux, individuels ou abstraits, variables ou constants. Enfin, la méthode n'éprouve aucun changement radical ; seulement l'observation et l'expérience, l'expérience artificielle surtout, deviennent plus délicates et difficiles, moins rigoureusement concluantes, jusqu'à se trouver souvent tout à fait impossibles ou à le paraître longtemps.

Une division analogue à celle de la physico-chimie et de la biologie, et en sens inverse, se placerait entre la physico-chimie et la mécanique, si cette dernière science devait, comme on Ta soutenu, ressortir à la méthode expérimentale. Mais quelques principes défait et d'observation naturelle, indispensables à la mécanique, [Premier e$sai append. ^iii], si importants qu'ils soient d'ailleurs, n'empêchent pas qu'elle ne se traite tout logiquement et mathématiquement. Ces principes mêmes se présentent sous une forme tellement générale et abstraite qu'on les a pris facilement pour des aprior ri$, et ils participent en un sens de ce caractère. Il en est de même de l'objet fondamental des spéculations mécaniques : la matière, constituée par définitions et axiô* mes. La géométrie deviendrait aussi une science physique, s'il suffisait pour cela d'un sujet qui se retrouve dans le monde sensible, et de lois qui doivent s'y vérifier. Il est vrai que la mécanique appliquée comporte de véritables expériences, ce que ne fait pas la géométrie (par exemple, quand il s'agit de l'étude des résistances, naturellement dépendantes delà spécificité dans les corps) ; mais ceci prouve seulement qu'entre Jes

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sciences logiques et les sciences physiques il existe un terrain commun établi pour l'application des upes aux autres ; et, en général, on ne doit pas oublier que nulle division n'est absolue, que tout se tient dans la connaissance, que l'observation et les catégories, les faits et la logique, sont inséparables au fond. Ce n'est pas sans doute une raison pour renoncer à distinguer et à classer.

Ainsi, dans les sciences logiques ou rationnelles, tout est lois, analyse et synthèse de ces lois : lois préalablement données comme éléments primordiaux de la constitution intellectuelle, et que le travail du philosophe consiste à éclaircir, à formuler, à développer, à faire passer de la simple connaissance à la science. Dans les sciences d'observation pure, à l'extrême opposé, les lois se cachent sous le vaste étalage des faits individuels externes; l'observation prolongée les reconnaît peu à peu, la logique les assemble, ou l'induction et l'hypothèse les suppléent, l'expérience systématique les découvre ou les confirme. Entre ces deux sortes de sciences, malgré des efforts comme ceux de Hegel, tentatives d'une sublimité gigantesque, illusoires dans l'exécution, un intervalle profond s'étendra toujours. L'abime est comblé si nous regardons en nous, dans cette conscience où se marque, comme la première loi du monde, l'inséparable accordde l'expérience qui susr cite incessamment les phénomènes particuliers et de la pensée qui tantôt les généralise, une fois posés, tantôt et avant tout les enveloppe tous dans l'immense antir

ESPRIT ET TILSDR d'une CUSSIPICATION DES SCIENCES. 521

cipation des catégories. Il se remontre ouvert jusqu'aux dernières et insondables profondeurs, lorsque nous opposons la nature et la raison, les individus concrets et les lois générales de la représentation, pour, ensuite, aller cherchant des deux règnes les 'rencontres et les harmonies, à travers ce double développement d'observations et de pensées, de découvertes et de réflexions qui compose la science aussi bien que la vie.

Au fond, toute la classification que j'esquisse repose :

1® Sur deux distinctions de méthode, l'une essentielle et radicale, l'autre dont l'importance subordonnée n'éclate pas moins dans le fait, savoir : entre le procédé logique et le procédé physique, puis, pour ce dernier, entre l'observation pure et l'expérience artificielle;

2^ Sur une grande division des objets des sciences logiques : ceux dont les lois se subordonnent aux lois de la quantité pure (mathématiques] ; ceux, quels qu'ils soient, que l'on peut traiter par abstraction comme des qualités pures, espèces et genres sans détermination (logique formelle) ; ceux enfin qui rentrent dans d'autres catégories et n'ont donné lieu jusqu'ici à aucune science constituée et séparée (critique générale) ;

3* Sur une grande dirision des objets des sciences physiques : d'un côté les corps inorganiques, de l'autre, les corps organisés, la vie.

Les applications de la logique mathématique à de certaines sphères d'objets physiques forment des corps

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de science intermédiaires, qui se consliluent progressivement et peuvent se fondre de même, dont le nombre n'a rien de fixe et dont la distinction mutuelle serait difficilement regardée comme nécessaire, qu'elle qu'en fût l'importance pour nous.

Tout le surplus d'une classification, toutes les subdivisions possibles, sont sujettes à incertitude, à variabilité. Il n'est pas difficile, en décrivant simplement l'état actuel des sciences, de compléter un tableau dont les traits invariables sont une fois tracés ; mais il est puéril d'jr attacher la valeur d'une encyclopédie. L'encyclopédie existera, sera accomplie, en même temps que toutes les sciences seront achevées : c'est-à-dire jamais, ou à une époque indéfiniment reculée. Une science, en effet, ne cherche pas seulement les rapports des faits de son domaine, elle cherche les rapports de ces faits avec ceux des sciences voisines, et il n'en saurait être autrement; et lesquelles ne sont pas voisines? Une science ne se circonscrit donc et ne s'arrête, à chacun des degrés de sa constitution progressive, que par une sorte de réciprocité avec les autres, d'où il suit que leur classification adéquate et définitive ne peut pas être donnée indépendamment d'elles-mêmes. En d'autres termes, 'point de classification rigoureuse sans encyclopédie, point d'encyclopédie sérieuse avant que le cours des recherches soit épuisé. Distinguons, séparons, et les méthodes que rinvestigation scientifique ne confond jamais, et les grands ordres de fonctions dont la diversité éclaterait toujours, même dans leur plus étroite unioo. Pour le reste, sachons ignorer et attendre, ou nous

ESPRIT ET VALEUR d'une CLAS8IFI CATION DES SCIENCES. 523

contenter des essais et points de vue propres à chaque temps, sans les élever à la hauteur de vérités éter*nelles.

Un grand nombre d'esprits visent de nos jours à l'organisation définitive des sciences, à leur synthèse totale. Ils se disent dans l'attente d'une époque où toutes les branches du savoir et de la recherche, fixées ou dirigées définitivement, prescriraient à l'humanité son but, et, reliées entre elles, seraient sa véritable religion. Dans cet ordre d'aspirations et d'espérances, on oublie que la science n'accorde rien à la foi, et que la religion sans la foi n'est plus elle-même. On ignore que les synthèses scientifiques ne méritent pas leur nom , à moins d'une analyse préalable, et que le cours de l'analyse étant indéfini , comme celui de la vie humaine à l'égard de la connaissance, une synthèse scientifique définitive et totale est un non sens. Au fond, ce qu'on désire ainsi, c'est une synthèse fausse et chimérique, à la manière de ces sommes du Moyen-Âge où brillent également la capacité du philosophe et la vanité de son savoir. Mais il y a, dit-on, pour chaque époque une vérité relative. Dites qu'il y a eu des apparences de vérité sur lesquelles s'exerçaient l'esprit et la foi ; mais la science ne reconnait que le vrai ou le faux, et ne laisse point de place à la vérité fausse. Est-ce donc un nouveau mensonge que l'on veut organiser sous l'emblème de la vérité? Réclame-t-on de nouvelles chaînes pour l'esprit humain? Veut-on remplacer les hiérarchies politiques et religieuses par un sacerdoce de faux savants, les superstitions par les démonstrations vicieuses « le fana-

524 d'une prëxendub hiërarchib dxs scibncks.

tisme de la foi qui s'avoue par celui de la science usurpée, enfin la vérité modeste, partielle, mais pure» que la liberté accompagne, par un système d'erreurs intolérantes, composition hybride où la science et la religio'ti se pervertissent à la fois dans un mélange répugnant?

Un philosophe qui fait bon marché des classifications, et dont les motifs pour cela sont curieux ( Court de philosophie positive T. i, p. 85), ne laisse pas d'accorder une valeur exorbitante à celle qu'il propose, et qu'il appelle mystiquement la hiérarchie des sciences. On a le droit de s'en étonner. Cette division : mathémartique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, est, en un sens fort vulgaire ; elle reproduit une distribution, ici dé l'objet, là du travail scientifique, h laquelle chacun accède spontanément, et d'autant plus qu'elle est d'une simplicité plus palpable. Mais, si nous l'apprécions philosophiquement, il n'est pas de vice capital dans la matière que nous n'ayons à y reprendre.

D'abord il n'y est fait nulle acception des méthodes ; toutes s'y trouvent , ou confondues , ou supposées se ranger en série avec les sciences mêmes, sans aucune distinction radicale : la méthode mathématique» la méthode de l'expérience et celle qui peut s'appliquer à la recherche des lois sociales. L'école positiviste croit que les sciences mathématiques ont un fondement essentiel dans l'observation, et ignore les résultats acquis du criticisme : elle croit aussi que la morale et la politique sont des sciences naturelles, à lois observables, sans

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spéculation à priori. La logique proprement dite n'a point place dans sa classification. Elle obéit partout à un double préjugé dû à l'éducation de son fondateur : doctrine sensualiste, partout supposée, nulle part justifiée ; mathématisation à outrance des procédés et des éléments généraux du savoir ( en principe et en tendance du moins ) .

Si nous Youlons nous attacher à la division des objets, de préférence à celle des méthodes, nous reconnaîtrons an premier coup d'œil que trois des six sciences classées par l'école positiviste portent essentiellement sur la même matière : ce sont Vastronomie, la physique et la chimie^ que nous sommes obligés de réunir pour en former un groupe comparable au groupe mathématique d'une part, au groupe biologique de l'autre. J'en ai donné plus haut les raisons.

Quelles sont cependant les vertu» qui font priser si haut la hiérarchie des sciences ? Elle est fondée rationnellement, dit-on, en ce que l'ordre qu'elle consacre est celui d'une complexité croissante de l'objet et de Tétude : ceci est vrai , comme il est vrai que la matière abstraite des géomètres est plus simple que la matière inorganique des physiciens, laquelle est plus simple que la matière organisée des physiologistes, laquelle se complique étrangement dans la matière sociale ; mais il n'est point exact que les actions physiques l'emportent en simplicité sur les actions chimiques, dont elles peuvent provenir ou vice versa. Qu'on ne nous dise pas non plus que les sciences hiérarchisées se supposent les unes les autres et successivement , en remontant.

526 D*DNE PRËTENDUE HIËRÀRCHIR DES SCIENCES.

mais non dans Tordre inverse, car la physique et la chimie dans leur état actuel se supposent mutuellemeQt (ex. les courants électriques, la polarisation de la lumière, etc.); les applications de la physique engendrent des découvertes en astronomie ( ex. l'étude de la lumière envoyée par les astres ) ; toutes ces sciences réunies appellent les mathématiques comme méthode plutôt que comme sujet, ce qui est bien différent, et elles n'en intéressent pas tant l'objet propre qu'dlaB n'intéressent l'entendement, la représentation, avec ses données générales, dont ce même objet fait partie. Enfin c'est un abus de l'esprit de système, et du plus bizarre, que de placer la sociologie dans une dépendance . particulière de la biologie : il n'est pas deux sciences, quelles qu'elles soient , qui ne soutiennent entre elles tout autant de rapports. Tout implique tout, en un certain sens. Mais le savant qui se croirait bien avancé pour la politique ou la morale, parce qu'il aurait une connaissance approfondie des lois du corps huoiaint est un de ces hommes qui prennent le grossier pour du positif, et n'ont pas pour cela l'esprit exempt de chimères.

On fait valoir l'ordre historique de l'établissement des sciences, ordre identique à celui delà prétendue hiérarchie. Il est clair cependant que celte loi ne se vérifie point quand on considère chacune des sciences à l'état de travail, avec son cortège variable d'hypothèses et d'erreurs, et quand, de plus, on distingue suffisamment entre l'observation plus ou moins bien dirigée, et l'application rigoureuse de l'esprit mathématique aux

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faits observés. 41ors, ni Tastronomie ne parait postérieure à la géométrie, ni peut-être la physique à Tastronomie, ni surtout la biologie et la sociologie aux sciences précédentes. Les plus anciens philosophes ont mené de front toutes les connaissances. Séparons-les, pourrons-nous dire qu'Âristote était moins positivement instruit des lois biologiques que des lois physiques, et des lois de la société que de celles de la vie? C'est le contraire qui est le vrai. Mais on veut parler de la constitution rationnelle définitive de chaque science. Là on croit voir la hiérarchie se manifester historiquement. A ce compte, nous savons bien que les sciences dont l'objet est le plus abstrait ont dû se constituer les premières. Quelques autres ont suivi, à deux mille ans d'intervalle, la plupart, selon que les applications mathématiques s'y trouvaient plus faciles et plus directes, ou que s'étendaient l'esprit et les moyens d'observation et se perfectionnait l'art de l'expérience. On ne voit point que la découverte des lois morales et politiques puisse être rangée sérieusement dans cette série.

La hiérarchie des sciences^ àuveàt une grande valeur, assurément, si toutes les lois de la connaissance se déroulaient, comme d'un principe commun et dans une suite régulière, unique, depuis les abstractions mathé*matiques, en passant par la mécanique céleste, jusqu'aux phénomènes physico-chimiques, et aux actions vitales, morales, sociales. Ce fut, comme on sait, le rêve de Saint-Simon, à une époque de sa pensée organisatrice (il en eut trois bien distinctes), de ramener tous les phénomènes possibles, et de tout ordre, à la loi

528 D*UNS PRÊTRNDUR HIÊRIRGHIB DRS 8C1RNCRS.

de la gravitation universelle qui, poursuivie jusqu'à ses dernières ramifications, aurait mis les savants en état de prévoir et de diriger les faits de la vie et de la société, sans exception. L*élève de . Saint-Simon, fonda* teur de la Philosophie positive, n*est jamais allé si loin, sans doute; il a même déclaré que, dans sa profonde conviction penonnelle, il considérait ce$ entrerprises d'explication universelle de tous les phénomènes par une loi unique comme évidemment chimériques^ même quand elles sont tentées par les intelligences les plus compétentes. Hais il a ajouté quelques lignes plus bas que si on pouvait espérer de parvenir à cette per-fection scientifique , ce ne pouvait être, suivant lui « qu'en rattachant tous les phénomènes naturels à la loi positive la plus générale que nous connaissions, la loi de la gravitation ; et il a nommé expressément Fensem-ble des phénomènes physiologiques parmi ceux qui seraient à rattacher de cette manière. La tentative ne lui semblait donc pas absurde en principe, et effective^ ment que trouvait-il à y reprendre? Un vice radical iatrinsèque? Non, mais seulement une aspiration téméraire, soit à jamais, soit du moins quant à présent et vu r état présent de nos connaissances (T. i. p. 53-56). On comprend d'après cela que ce but, que la Philosophie positive renonce à poursuivre de fait, elle peut cepeadant le poser, et jusqu'à un certain point le supposer atteint, par sa méthode, par sa classification, par ses tendances. C'est ce qu'elle fait, en donnant aux lois mathématiques de la nature abstraite la prééminence de tous les phénomènes, en faisant dépendre de proche

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