CRITIQUE HISTORIQUE
titre, une des philosophies des sciences, aussi bien nommée que lesaulres. Le but de celle-ci est précisément de déterminer quelles peuvent être, et quelles sont en fait, et entre quelles limites s'imposent les lois nécessaires du développement de l'humanité sur la terre. A la division des objets correspond la division des méthodes, pour la critique générale aussi bien que pour les sciences. Les parties historiques exigent d'autres procédés que les parties en quelque sorte dogmatiques. Ainsi nous avons vu que dans Tétude de la nature, la méthode inquisitive des lois des phénomènes est l'expérience artificielle, tandis que la méthode historique est l'observation : l'induction et l'hypothèse peuvent et doivent intervenir dans une certaine mesure. Durant la poursuite de cette science qui vise à composer le système des principes et des concepts généraux, la recherche et l'établissement du vrai se produisent essentiellement par une série d'analyses et de synthèses directes des notions et de leurs rapports, dans la conscience de chaque philosophe. Ce procédé plusieurs fois pratiqué, et par plusieurs, forme une sorte d'expérience $ui generi$, incessamment reprise et contrôlée par de nouveaux investigateurs. Le témoignage et l'autorité n'y sont guère comptés. Hais quand il s'agit de l'histoire, et de celle-là même que, généralisant le mot, j'entends de la description et de la classification de faits moraux actuels, il est clair que l'observation immédiate n'est possible que dans des cas particuliers beaucoup plus exceptionnels qu'ils ne le sont en histoire naturelle (où le savant, obligé d'accepter des observations étrangères,
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peut cependant en faire ou en refaire par lui-même une masse considérable). On doit donc s'en rapporter constamment à ce qui a été vu ou cru par divers hommes en divers temps, sauf interprétation et contrôle. Le fond de la méthode est encore l'observation, dans son acception la plus générale, mais indirecte et médiate ordinairement, toujours, dès qu'il s'agit du passé. De là aussi la nécessité de règles toutes spéciales de critique.
L'induction, à laquelle on ae peut refuser un rôle important en histoire naturelle, par exemple pour la solution de problèmes fondamentaux de géologie , de paléontologie, etc., se retrouve aussi dans l'histoire morale, quand il s'agit des commencements de l'humanité, et même beaucoup plus tard, lorsqu'on s'applique à l'étude des phases religieuses et mythologiques, naturellement si obscures.-Il parait difficile que la mythologie puisse être jamais entièrement exempte d'hypothèses.
En résumé, nous venons de voir se reproduire pour nous cette division très ancienne de la philosophie en logique, physique et morale, la meilleure qu'on ait proposée, incontestablement, mais dont la nature se trouve éclaircie et modifiée sur des points capitaux : l"* en ce que nous dominons toutes les divisions par l'idée générale de la critique ; S"" parce que nous reconnaissons des sciences séparées, qui ne rentrent dans la critique que parleurs philosophies ; S"" à cause de l'introduction de l'idée moderne de l'histoire, et de l'admission d*une critique historique en regard de la critique thétique et de ses différentes parties ; 4"" enfin grâce à des notions
différentes ou plus nettes, sur les questions de méthode et les conditions de la certitude dans les diverses branches de sa connaissance.
C'est que, en fait, je n'arrive à poser les divisions réfléchies de la critique générale , qu'après avoir parcouru spontanément un vaste territoire de cette critique. La science sans précédents, sans lignes de démarcation qui lui viennent du dehors, ne peut s'ouvrir que par une analyse en quelque sorte sur le bloc, et dont le fil directeur est dépourvu de caractère scientifique. J'ai dû aborder ainsi la critique de la connaissance en général, celle des catégories et de certaines des sciences qui en dépendent, celle de la synthèse du monde ; puis, dans le présent Essai, l'étudç de Thommeet de ses fonctions, et de la certitude que leur exercice peut comporter ; ce n*est qu'alors que je pouvais me faire une juste idée des principales conditions auxquelles doit satisfaire une olassifîcation pour n'élre pas trop prématurée.
Au reste, j'ai soin de m'en tenir à tracer les sections les plus générales, les seules dans lesquelles la méthode soit vraiment intéressée, et qui aient une utilité sensible. Les subdivisions inférieures n'ont plus d'importance philosophique, et elles n'en ont pas de scientifique. Quand elles reproduisent des sections que la marche empirique des sciences- et les convenances de la distribution du travail ont déjà consacrées, elles n'ajoutent rien à ce que nous savons ; quand elles bouleversent ces mêmes sections, ce qui peut arriver sans qu'il y ait vice de part ni d'autre , il n'y a guère lieu d'en tirer profit, car, d'un côté, les savants ont à grouper ou à di-
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viser leurs efforts, plutôt à raison de l'état actuel que d'une perfection irfiaginaire des sciences ; et de l'autre, plusieurs systèmes de classification étant possibles pour une même méthode, et plusieurs lois de subdivision pouvant être adoptées dans une même classification générale, il est impossible qu'il n'entre pas beaucoup d'arbitraire dans ceux que l'on propose. Je ne saurais donc m'empêcher de trouver quelque puérilité, au point de vue de la science, dans les projets de classification poursuivis jusqu'au dernier détail. Il en serait tout autrement si le but avoué de ces projets était la préparation d'une langue philosophique. Mais alors il faudrait tout diriger à ce but et ne point dissimuler ce qu'il exige de dispositions artificielles.
Dans le tableau qui offrirait un résumé facile de ce chapitre, il faudrait attacher moins d'importance à l'essai de classification en lui-même qu'aux vérités de méthode qui s'y trouveraient inscrites. D'ailleurs le contenu en serait purement théorique. Si l'on y joignait les arts, ce qui serait l'objet d'un travail nouveau, on pourrait les considérer parallèlement aux sciences, dont ils supposent toujours une application quelconque , et de plus comme des dépendances particulières des catégories de causalité et de finalité. Un art est, en effet, cet ensemble et celte suite de moyens mis en œuvre plus ou moins spontanément, ou selon les lois de la science, pour atteindre une fin déterminée. Ce serait ensuite à la distinction des ordres de fins qu'on demanderait une division rationnelle des arts. Enfin, les subdivisions se tireraient des espèces de l'œuvre et de sa matière.