‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 204 sur 278 · CONTRAT PERSONNEL, CONTRAT SOCIAL · texte numérisé non relu

CONTRAT PERSONNEL, CONTRAT SOCIAL

OU obscure, expresse ou tacite, explicite ou implicite, réfléchie ou instinclive, qui règle les rapports des hommes dans une communauté quelconque.

Mais nous ne saurions contracter ainsi avec nos semblables sans contracter au fond de nous avec nousmêmes. De là, pour chacun de nous, une religion, une philosophie, une morale, au moins implicites. A ce contrat, chacun doit sa force et son unité propres, en même temps que son lien avec autrui. Le contrat n'a toutefois de forme distincte que dans la mesure où il est ou devient réfléchi.

Notre existence s'écoule dans le temps : avec le temps changent nos pensées et nos croyances. Dès-lors, chacun de nous semble n'être pas un, mais être plusieurs; car la mémoire ne suffit pas pour constituer Tidentité d'un êlre moral. Si l'amour, si la volonté se divisent en nous-mêmes, que sommes-nous et que sert d'agir? Demain nous serons autres. Mais que le moment vienne de nous connaître et d'imprimer à uolre intelligence une direction constante, nous assemblons nos forces, nous fixons nos sentiments, et c^est alors seulement que, marchant sans dévier dans la vie, nous sommes nous-mêmes* Réduire ainsi la pluralité à l'unité, c'est contracter avec soi pour donner à une pensée le gouvernement du for intérieur. Les grands mouvements du cœur, quelquefois les découvertes imprévues de l'esprit, sont les révolutions de cet empire personnel. Quand elles éclatent, le contrat se déchire, ou seulement le faux pacte qui en tenait la place.

Nous contractons avec notre cœur dans les premiers

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et les plus vagues sentiments du bien et de la justice. Nous nous sentons liés par là même avec les autres hommes. Voilà le commencement de la morale et de Tuniverselle religion du genre humain. Le contrat d*où natt la personne morale précède logiquement le contrat qui supporte la société. Mais cet ordre logique n*est point un ordre de succession, parce que la personne morale ne naît pas dans Tisolement. Le cœur n'est jamais seul.

Nous contractons avec notre intelligence pour ordonner nos idées, pour savoir, et savoir que nous savons. Ce contrat c'est la raison maîtresse d'elle-même. L'autre pouvait exister en nous sans que nous en eussions la claire conscience. Celui-ci semble plus explicite, et pourtant s'efforce longtemps de se méconnaître. Voilà la philosophie et l'origine des sciences.

Les religions commencent par le sentiment d'une relation morale de l'homme à diverses puissances manifestées dans les phénomènes ambiants. Elles s'étendent par la croyance à une destinée plus ou moins générale, à un ordre plus ou moins souverain. Elles se concentrent sur de certains points de foi commune touchant la divinité, l'immortalité, la moralité. Elles varient selon les mouvements intimes des hommes, et leurs progrès dans la science, et leurs communications externes.

Lesphilosophies procèdent de la réflexion, et comptent sur l'universalité de la raison pour s'établir. Un philosophe scrute avant tout sa pensée propre, même quand il croit ne faire qu'observer les choses. Il s'efforce d'échapper à la confusion des phénomènes. Pour cela, il

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