‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 211 sur 278 · DÉFINITION ET GRNRES DE LA PROBABILITÉ MORALE · texte numérisé non relu

DÉFINITION ET GRNRES DE LA PROBABILITÉ MORALE

tés qu'on suppute ne sauraient s'évaluer avec uneentiëreexactitude mathématique. Delà une part très grande laissée à la liberté , et à Tautorité aussi , puisque la liberté peut user d'elle-même pour se combattre, pour se livrer, pour se nier. Toutefois quelques hommes ont la force de soumettre leurs appréciations, quoique morales, à des règles solides, suggérées par Texpérience et le bon sens, et de soustraire l'esprit de recherche et d'examen à l'empire de l'hypothèse ou du préjugé. Ceux-là forment à chaque époque, et entre eux à travers les siècles, une grande école qui devient une autorité à son tour. Ils nous transmettent, et des vérités acquises, et, ce qui vaut mieux encore, une méthod? pour en acquérir.

J'appelle probabilité morale une crédibilité dont certains éléments peuvent bien comporter l'évaluation mathématique, mais de laquelle pourtant un ou plusieurs motifs essentiels échappent au calcul. Elle se forme, non par un procédé exclusivement logique ou expérimental, mais du concert des fonctions humaines appliquées à juger d'une vérité qui n'est ni d*analyse intellectuelle pure, ni de fait actuellement sensible, et qui, de sa nature, ne saurait ni se démontrer avec rigueur, au moyen de principes fixes et tiniversellement reçus, nt s'appuyer sur des motifs propres à se transmettre inflexiblement d'une conscience à l'autre, ni enfin éviter une intervention manifeste et variable de la liberté dans le mouvement de Tesprit qui les pèse.

L'établissement public des vérités physiques et naturelles n'est pas proprement du domaine de la proba-

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bililé morale, quoique le témoignage et une certaine autorité s'y fassent une part très apparente. Mais l'observation et l'expérience peuvent le plus souvent se ré* péter, et cela indéfiniment, ainsi que les suites de raisonnements qui fondent les théories. C'est même cette répétition qui est l'essence de l'enseignement scientifique, en sorte que tout savant est censé avoir refait l'œuvre de ses devanciers, tout écolier est appelé à la re* faire, et tout homme du monde sait qu'il l'aurait pu. Si de certaines observations, nécessaires pour la science, subsistent une fois faites, et sont impossibles à reproduire (celles des anciens astronomes, par exemple}, . leurs auteurs doivent à leur profession même d'observateurs une autorité toute particulière et par le fait incontestée. Et en général les travaux scientifiques, si on les sépare de l'abus trop ordinaire des interprétations et des hypothèses, nous offrent ce caractère d'être dus à des hommes dont l'état est de chercher des vérités indépendantes de toute passion, et de les faire connaître. La transmission de ces travaux ou de leurs résultats a lieu dans un ordre de connaissances où les causes perversives de la conviction ne s'exercent pas d'ordinaire, surtout quand on ne compte pas, comme il est juste de ne la pas compter, la résistance de ces autres hommes qui, s'étant crus d'abord maîtres d'une science illusoire et toute à priori, notamment théologique, ont pris pour état, contrairement aux premiers, de déguiser ou d'altérer ou même de supprimer les vérités qui se font jour. Ceux-ci doivent eux-mêmes céder à la longue. Enfin, si nous étions assez frappés du rôle que le témoignage et

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l'autorité jouent dans quelques sciences, et des éléments d'opposition qu'elles peuvent rencontrer» pour n'attri* buer à leurs conquêtes qu'une valeur de probabilité morale» il faudrait remarquer du moins que cette haute probabilité est de celles qui se transforment graduellement en certitude acquise pour tous les hommes libres.

Au reste, on doit se rappeler ce qui a été dit de la certitude, de la possibilité extrême du doute, et du principe moral inhérent à toute affirmation quelconque.

La probabilité morale, ou la crédibilité que je nomme ainsi, porte sur deux classes de faits : les faits humains, objets de l'histoire et des tribunaux, les faits d'ordre universel ou cosmique, qui surmontent l'exploration régulière des sciences, mais sur lesquels il est impossible h l'homme de ne point spéculer, quand sa destinée entière y est engagée, quand l'idée même qu'il se forme du but de son existence présente en dépend essentiellement.

Il n'entre pas dans mon plan d'étudier les probabt* lilés historiques, ncn plus que celles des témoignages et des jugements. On a des traités mathématiques sur ces matières, très imparfaits, il est vrai, pour l'analyse des éléments moraux, mais que l'on ne peut songer à compléter que par l'étude approfondie de la philosophie de l'histoire, et de la morale, et de la politique, en an mot des questions mêmes où ces éléments tiennent la première place. Je remarque seulement, quant à l'histoire, que le calcul fait de la probabilité des cas les plus probables ( avérés comme tels ] ne saurait jamais représenter leur crédibilité réelle tout entière* Ainsi la plu-

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part des grands faits historiques. Texpédition d'Alexandre, par exemple, se présentent à nous avec un degré de force que nous qualifions de certitude, et qui surpasse en efiet la valeur numérique de leur probabilité proprement dite, quelque élevée qu'on l'assigne. C'est que là où nul motif de doute ne vient ébranler sensiblement la volonté, la conscience est affectée d'une disposition nécessaire & la croyance entière et sans réserve. Au contraire, une réserve quelconque serait impliquée dans le consentement de celui qui accepterait pour mesure de sa croyance une valeur de probabilité, si rapprochée qu'elle fût de l'unité, mesure de la certitude.

J'inclinerais à faire une remarque inverse au sujet de la probabilité des décisions de justice. Il s'agit ici d'appréciations toutes particulières, fondées sur des témoignages trop souvent contradictoires, sur des indicés qui ont plus d'une fois trompé l'accusateur et le juge. Plus l'homme s'éclaire, c'est-à-dire devient capable de réfléchir et de concevoir plus de possibilités diverses, plus il se montre réservé dans l'aflirmation des faits que la prévention, l'imagination passionnée, l'ignorance altèrent ou obscurcissent de mille manières. L'histoire a ses fondements sur des suites concordantes de faite très étendus, que des milliers de témoins ont plus ou moins immédiatement touchés ou ressentis, puis con-^ ' trôlés, puis transmis par une multitude de filières diverses, et dont la probabilité a dû se multiplier par le consentement de tous et par l'examen d'un grand nom-» bre. Mais les faits très particuliers ou individuels dont la constatation est dévolue à quelques personnes, et qui

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de leur Dature ne marquent point de traces sur Tordre général des choses, exigent une analyse délicate et des précautions minutieuses pour atteindre dans les cas tant soit peu complexes, au milieu du trouble causé par rintérét, la passion ou le préjugé, une lucidité parfaite et la pleine satisfaction de la conscience. Ce degré de créance, que le monde appelle volontiers certitude morale, passerait plus souvent pour une incertitude réelle, si d'une part les hommes étaient plus scrupuleux, si de l'autre ils n'éprouvaient une véritable nécessité pratique et sociale de croire en leur pouvoir de démêler le vrai.

L'autre partie de la probabilité morale est essentiel* lement de mon sujet. Je veux parler des spéculations sur le monde et sur Thomme, sur Tordre des causes et des fins, sur les destinées des êtres, mais de celles-là seulement dont le champ reste ouvert après que nous avons banni la fausse certitude, réfuté les chimères ontologiques et la métaphysique des infinis. L'élude des fonctions humaines et l'analyse abstraite des fondements de l'affirmation nous ont préparé les éléments d'une philosophie des probables. J'ai donné de cette philosophie et de sa méthode un premier aperçu, en traitant de la liberté, que je trouvais impliquée dans la question de la certitude, et, avant, dans la critique même des fonctions de la volonté. J'essaierai maintenant de la mettre en œuvre, en m'enfermant strictement dans les limites de la raison générale, et appelant à mon aide les inductions convenables tirées delà nature humaine et du principe de moralité qui en est le pretoier moteur.

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