‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 215 sur 278 · DU SYSTEMS DES FINS DE LA NATURE. SG · texte numérisé non relu

DU SYSTEMS DES FINS DE LA NATURE. SG

quand s'y manifestent les instincts et les passions, o'est-à-dire un ordre de phénomènes dont la nature consiste précisément à poser des fins et h diriger, des . moyens ( V' ci-dessus § vu ) .

On peut donner de la fornie de finalité des deux règnes cet énoncé général : un ensemble de rapports entre les lois mécaniques, physico*chimiques , organiques enfin, d'une part, et, de l'autre par^ les fonctions que les êtres individuels, une fois constitués , accomplissent pour leur conservation propre, pour leurs relations mutuelles, pour leur reproduction spécifique. Qu'on ajoute l'adaptation réciproque des fonctions, fins ou moyens les unes des autres, et la coordination de toutes pour rendre possibles les phénomènes supérieurs de l'animalité, les sensations et les sentiments. Tout cela est trop connu pour qu'il soit nécessaire de le développer loi par loi et fonction par fonction. Hais songeons que cette harmonie que chacun nomme dans la nature n'est autre chose que l'arrangement constant des faits pour des fins constantes : par exemple, l'existence seule, ensuite le développement, le passage à l'acte des puissances d'un germe quelconque ( fait fondamental qui en embrasse tant de séries d'autres et équivaut presqu'à une définition de la force physiologique ) , cette succession de phénomènes implique les fins où ils tendent et sans lesquelles ils seraient inintelligibles, savoir, après la force organisante l'organe, après l'organe la fonction, avec la fonction les autres fonctions qui complètent l'ôtre, avec l'être enfin les conditions, les circonstances, les milieux où il peut vivre et accomplir

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ce qu'on appc^lle sa destinée (ou celles des phases de celte destinée qui sont actuellement sensibles).

Des écoles de philosophie ont cru et croient encore pouvoir expliquer, par la simple considération des conditions d'existence, l'harmonie des phénomènes distribués dans le temps et disposés les uns pour les autres. « Si chaque chose qui e^ n'avait un milieu et des pré- « cédents concordants avec sa naturct elle ne serait 4( point, disent les adversaires des causes finales. Il « n'était donc pas possible qu'on eût & s'étonner jamais « de trouver les choses désharmoniques. Désharmoni- « ques partiellement, elles le sont souvent à notre sens. « Totalement, elles ne le sauraient être, à moins de ne « pas être. Pourquoi s'étonner davantage de ce qu'elles « réalisent l'harmonie partielle qui est leur existence « même? Quelles qu'aient pu être les lois de l'organise sation , et quelques fonctions qui aient d'abord été « produites , concordantes ou non, et dues & des causes <i quelconques, ceux-là seulement des efiets de ces « causes ont pu persévérer qui n'étaient pas incompa- M tibles avec le surplus des faits établis. Le cosmos est « l'ensemble nécessaire des productions dont la coexis* « tence a été possible. »

Je reproduirai ici sous la forme la plus nette possible les raisons que j'ai opposées ailleurs à ce système des causes quelconques, des natures fortuites et de l'ordre de rencontre.

Il ne s'agit pas de savoir si des forces données, telles quelles, sans but inhérent à leur existence, si la néces*-

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site aveugle, ou si le hasard» comme on dit, ont engendré des groupes et des suites de phénomènes concor-r dants et non concordants, possibles, impossibles, éphémères, persistants, desquels il ne resterait devant nous observateurs que ceux que des influences conservatrices protégèrent suflSsamment contre des actions des* tructives. Il ne s'agit pas davantage de rechercher quelle notion claire on peut se former d'une cause efficiente naturelle plutôt que d'une cause finale. Laissons ces spéculations ténébreuses et adressons-nous aux philosophes qui ont su s'en affranchir. Pour eux , qui ne croient point saisir les causes premières, ni rendre raison du grand fait de l'univers, pour eux comme pour nous, l'ordre doit être avant tout une donnée, Tharmonie doit être le fait capital, essentiel de ce grand fait; et l'accord de la nature , où dos buts nous semblent poursuivis ou atteints (nous sommes nous-mêmes, nous l'humanité, du nombre de ces buts], l'accord de cette nature en marche avec la conscience qui seule la suit et la connaît, et dont tout l'exercice est aussi de se proposer deé buts, enfin l'existence seule de la conscience, et des rapports qu'elle suppose, et de ceux qu'elle produity les oblige à reconnaître le Tait de la finalité comme l'un des fondements de cet ordre des choset qu'ils ne nient point.

Quant à cet autre fait, qu'à mon tour je n'entreprendrai pas de nier, et qui d'ailleurs est assez éclatant : que l'harmonie n'est pas complète, que les fins sont imparfaites, partielles, troublées ; il témoigne précisément et très haut combien la finalité régit la conscience et

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s'imprime dans ses jugements. Le monde extérieur ne répond point à Tidéal qu'elle s'en fait, mais elle-même n'est-elle donc pas du monde? En ne se satisfaisant point des fins qu'elle trouve établies, elle pose plus énergiquement, au sommet de cette nature visible qu'elle domine, cette finalité qu'elle observe affaiblie au-dessous d'elle. Hais pourquoi l'imperfection et les troubles? Pourquoi un monde où le désordre a certainement sa part , même en tenant compte , comme il faut le faire, de ce que le système entier des fins et de leurs conditions nécessaires nous échappe? Pourquoi, une conscience, celle-là même qui se plaint de ne pas rencontrer hors d'elle cette perfection qu'il est de son essence de poursuivre, une conscience incapable de se ranger toujours ou rigoureusement sous la loi qu'elle connaît, qu'elle aime, qu'elle veut, qu'elle fait? Nous analyserons plus tard ce qu'il est possible de saisir des éléments et des principes du mal. Quant à présent, constatons que l'existence du mal est le trouble de celle du bien, ou des moyens qui y tendent. Le mal n'est donc pas la négation du bien, mais il l'implique et il en est la preuve.

Si le fait de finalité est décidément une donnée positive des choses et un mode légitime de l'interprétation de la nature, il nous sera permis, non de scruter son origine première et de déterminer son essence absolue ( \' premier eêsai, § l), mais au moins de procéder par induction, afin de nous élever, s'il se peut, des parties connues de Tordre aux parties inconnues, et de découvrir à l'aide des phénomènes passés ou présents leurs

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fins futures, sans nous départir de la réserve et des précautions voulues par une bonne méthode.

Descendons de ces hautes généralités à d'autres plus accessibles. La finalité s'impose inévitablement à l'observateur, et la théorie des conditions d'existence s'évanouit à ses yeux quand il porte son attention sur Tordre des instincts et des passions de l'animalité. Cet ordre est la finalité même. Il ne s'agit point, pour qui le considère , de l'arrangement matériel , mécanique, physique ou même organique qui enchaîne barmoniquement les phénomènes. 11 s'agit des sentiments internes qui représentent, produisent, assurent dans chacun des êtres ce même arrangement dont tput le reste des harmonies naturelles n'est que la forme extérieure. Un grand physiologiste a trouvé plus vraisemblable de placer la cause de l'organisation elle-même, que dis-je? celle de l'attraction et des affinités, dans la sensibilité à son degré le pins faible, que de ranger la sensibilité sous les lois physiques. En signalant ces forces motrices dont il aperçoit le siège dans la sensibilité , ces forces <( qui non-seulement tiennent toutes les parties de la 4( matière dans une activité continuelle, mais par l'effet « direct de tous les mouvements qu'elles leur impri- « ment tendent à les faire passer par tous les modes « d'arrangement régulier et systématique, depuis le « plus grossier jusqu'à celui de l'organisation la plus « savante... » ce philosophe a certainement en vue les instincts qui dirigent ces forces et en déterminent les

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tendances (I). Ne parlons pas maintenant de cette *Yie presque latente et de ces passions obscures, mais progressivement manifestées dans la marche cosmique des règnes organiques, ainsi que par Téchelle des êtres soumis à notre investigation ; ngais prenons les animaux parvenus à un complet développement d'organes, et voyons la finalité travailler dans leurs consciences. Elle agit d'abord sans réfleiion, sans discernement, et d'une manière d'autant plus indubitable pour nous qui jugeons par des effets constants de l'invariable instinct auquel ils sont dûs. Ce monde si vaste des instincts, où nous-mêmes nous plongeons par une grande et indispensable partie des mobiles de nos actes, se compose d'une harmonie de moyens et de fins ordi** nairement successives et enchaînées, et dont chaque état de conscience témoigne, quelque peu réfléchi que cet état puisse être, dès-lors qu'il se détermine pour les poursuivre. Je ne m'obligerai pas ici, non plus que je ne l'ai fait ci-dessus en signalant l'ordre le plus général des finsi de la nature, à tracer un tableau familier à toutes les intelligences, quoique trop peu compté par les philosophes : celui des affections ou passions instinctives qui président à la conservation, à la vie active et à la propagation des 9 nimaux de tous les genres. Les arts de la conslructic<) et de la chasse, les habitudes singulièrement constantes des individus de chaque espèce , nous offrent un nombre indéfini d'appli-

(i) Cabanis. Lettre sur les catises premières, p. 44 et 45 de Téd. origÎD.

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cations de la loi de finalilé sous le mode d'autant de passions invariables qui les dirigent et en sont les preuves sensibles, indéniables, sans intervention de Tentendement proprement dit. D'ailleurs , quelques ex^nples communs diront tout et tiendront lieu de l'histoire entière des animaux, partout semblable à elle* même sous ce point de vue, depuis les plus infimes articulés jusqu'aux oiseaux, aux poissons et aux mammifères. C'est le travail tomnambulique de l'insecte, si bien caractérisé par Cuvier, et dont les cellules de l'abeille sont le cas toujours cité ; c'est la passion plus complexe de la poule, que nous voyons éprouver le sentiment précurseur de la maternité, en exprimer les symptômes confus, en préparer les moyens de satisfaction, en poursuivre les fins graduelles, pendant que nul homme de bon sens ne peut croire qu'elle sait par expérience, ou par tradition, ou par raisonnement, qu'elle sera mère, et que tels et tels procédés lui permettront de le devenir, et tels autres plus lard d'assurer la conservation de sa progéniture.

Or, on ne dira pas ici : l'oiseau ne fait point son nid pour la fin de la génération, il ne couve point pour celte même fin, et si la poule appelle ses poussins longtemps avant leur naissance, elle ne les pressent pourtant point ; mais c'est parce que l'oiseau fait son nid, couve ses œufs, élève ses petits, que, de fait, sans intention aucune, les causes de la reproduction posées, la reproduction a lieu. Quiconque n'a pas le malheur de regarder les animaux comme des machines (un malheur ne se réfute pas] sait que, dépourvus de réflexion ei

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de Tolonté délibérante, mais doués d'imagination, d'affection et de sensibilité, ils ont la conscience informée, sous certaines conditions physiques» par des suites constantes de représentations figurées, impressives, déterminatives de leurs actes. La production de ces sortes de phénomènes réglés et actifs, avec leurs images motrices internes et leurs correspondances extérieures, sans qu'il intervienne aucune combinaison réfléchie et délibérée des moments et des moyens successifs, Toilà ce qui établit entre la nature inorganique, où l'esprit de finalité est plus latent, et la nature humaine en laquelle cet esprit atteint la pleine lumière, certains ordres de fins, fonctions enveloppantes des phénomènes, lois véritables dont le caractère n'est pas moins positif que peut l'être celui des fonctions organiques elles-mêmes. A mesure qu'on s^élève dans le règne animal, on voit la finalité, guide des instincts, conserver toute sa force, mais en même temps les passions se moufoir dans un champ plus large, et la spontanéité projeter des actes moins étroitement déterminés, comme si la réflexion allait naître et que, avant l'apparition de la liberté, qui peut faire et défaire des fins, celles-ci dussent en quelque sorte se relâcher^ et cesser d'être des prescriptions aussi invariables. Quand on passe à l'homme, on assiste à un dédoublement de l'ordre des fins. Les unes persistent dans toute l'énergie de leur préordination naturelle : elles président à des classes entières d'actes ins* tinctifs et qui restent toujours tels ; sans elles, il est manifeste que la conservation des individus et la permanence de l'espèce seraient plus que douteuses, cdr la

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