‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 218 sur 278 · SI UES ÊTRRS ONT DES DESTINÉES INDIVIDUELLES · texte numérisé non relu

SI UES ÊTRRS ONT DES DESTINÉES INDIVIDUELLES

délivrance. Spinoza a beau spéculer, son système achevé le dément : à la dernière page, le monde s'évanouit, il ne reste debout dans la réalité que le contemplateur solitaire, cet individu, cette personne qui a tant travaillé à se supprimer? C'est bien là l'esprit de Y Éthique I Voulons-nous sérieusement que la fin unique, comme Tunique cause, l'unique essence des phénomènes, soient la Vie elle-même , l'Universalité , le Tout daus lequel nulle partie n'est pour elle-même ni capable de quelque permanence, et nul individu ne se sâuve? Alors ma conscience préfère cet individu misérable , accourci et sacrifié qu'il est, elle le préfère, lui et ses compagnons d'infortune, non-seulement ceux qui se bercent du songe du long avenir, mais les plus infimes, les plus bornés d'entre eux, à toute la fantasmagorie de l'infini éternel Protée. Elle juge le pauvre éphémère une fin plus noble du travail des forces de l'univers que n'est l'entier élalage d'une puissance obligée sans cesse de détruire ses œuvres. Elle aurait pitié du Dieu voué à l'entreprise de Sisyphe, si ce Dieu savait ce qu'il fait ; mais ne pouvant exiger des œuvres constantes et durables de celui qui qui est l'inconstance et l'inconsistance même , et qui d'ailleurs s'ignore, elle regrette que les choses soient telles que la permanence d'aucune ne soit possible. Elle s'étonne enfin de se trouver elle-même avec ce regret, avec ce désir, armée de cette protestation,' au sein des choses dont elle est une étrange et contradictoire partie. Nous avons fait voir, en tentant l'application des catégories de la connaissance à la notion la p]us générale du monde, que ni la cause première, ni la nature lo-

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taie, ni la fin deriiière des phénomènes n'avaient rien d'intelligible pour nous. Ce n'est donc pas dans cet indéfinissable tout, pour lui-même, en son éternité et son infinité, que nous pouvons chercher satisfaction à la loi de finalité que nous envisageons dans la nature. Le panthéisme ainsi rejeté , du moins sous sa forme ancienne et consacrée , nous ne saurions placer les fins que dans les individus ou les espèces. Mais de môme que nous devons penser alors que le monde est pour les espèces, et non les espèces pour le monde, de même et pour la même raison , c'est-à-dire pour rencontrer des fins que la conscience juge acceptables et satisfaisantes, nous devons penser que les espèces sont pour les individus et non les individus pour les espèces. En un mot, les individus seuls sont pour eux-mêmes, en même temps qu'ils sont pour d'autres individus. En eux seuls la finalité prend un sens positif, en celui-là surtout qui est l'unique type intelligible de la cause et de là fin, la personne, l'homme. C'est l'homme qui, trouvant la finalité en lui, s'en saisit comme d'une forme du ^ monde, et la répartit sur les êtres les moins éloignés de lui, qui sont les individus organisés, doués de sensibilité, animés de passions et progressivement capables d'actes.

Si nous supposons l'individu donné pour l'espèce, celle-ci pour le genre, et tous les genres possibles pour le tout, nous allons nous perdre dans l'infinité de la substance où tout s'évanouit. Si, au -contraire, nous établissant au milieu des relations effectives et finies, sans entreprendre de fixer les extrêmes ni de former la

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somme, nous nous bornons à supputer les fins qui semblent impliquées dans les rapports connus, nous disons que les lois de l'univers tendent à constituer des êtres individuels et à les conserver ; et nous croyons par une induction dès-lors légitime, due aux forces morales de la conscience , que ces êtres sont temporairement et sensiblement effacés, à certains points de leurs carrières , parce qu'ils font partie de fonctions plus vastes, mais également individuelles, dont le cours se soustrait à nos moyens actuels d'observation,

Il est vrai que le nouveau panthéisme se rapproche de ce langage. Le but de la nature, il en convient quelquefois, est de produire des individus de plus en plus parfaits. Il en convient, mais en même temps il répugne toujours à supposer entre les individus, appartenant aux phases successives, des liens soutenus, propres à la conservation de l'individualité. Il veut bien que le monde existe pour les individus, et il déracine le principe d'individuation dans le monde. Il parle de progrès, et il imagine un avenir qui exige le sacrifice de tout ce qui avait du prix dans le passé. Puis cet avenir, à son tour devenant passé, il le sacrifie de même, et les sacrifices n'ont point de fin. Ce progrès, chimérique au fond, et qui ne profite à rien de réel, si ce n'est que la réalité ne possède jamais qu'un moment de l'infinie durée ; ce progrès qu'on fait luire à mes yeux, qu'on ose me promettre comme s'il pouvait m'intéresser, est une hypocrisie que le panthéisme ancien ne connaissait pas. Qu'importe que le mieux vienne, si le mieux doit périr comme a péri le bien , pour faire place à un mieuiç su-

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périeur qui n'aura pas la vertu de durer davantage? Gonsolerons-nous Sisyphe en lui promettant de l'anéantir, ensuite de lui donner des successeurs capables d'élever son rocher de plus en plus haut sur la pente fatale? son rocher qui retombera toujours? des suc-cesseurs qui s'anéantiront toujours et seront toujours remplacés? Mais la montagne est infinie! mais dans cet infini le rocher s'élève, s'élève I Oui, le rocher retombe toujours* €e rocher, c'est la vie individuelle ; si haut qu'elle monte , tout n*est*il pas perdu dès qu'elle redescend aussi bas que si elle n'eût jamais quitté son néant?

Ainsi nous ne saurions apercevoir un digne idéal de la destinée, dans ce leurre infini jeté à des êtres tous et totalement périssables (ce qu'il leur serait permis de laisser d'eux-mêmes ou de leurs œuvres n'étant rien, quaud ne persévèrent ni l'individualité ni la conscience) . Nous refusons de reconnatlre un monde ordonné pour de véritables fins, dans ce jeu gigantesque et misérable où nul acteur ne joue pour lui-même et dont les faux gagnants perdent leurs gains et leurs mises, tous obligés de quitter à leur tour la partie infiniment prolongée. Il faut se décider hardiment au grand sacrifice de tout ce qu'appelle la conscience : déclarer l'individualité une vaine apparence, une illusion pure, embrasser l'unité et la fatalité du tout, si tant est que l'on pense en avoir quelque idée adéquate; c'est le panthéisme des religions et des philosophies, une chimère du moins consacrée, puissante par les efforts de tant de grandes âmes qui y aspirèrent. Ou, si l'on croit aux êtres individuels

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