‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 221 sur 278 · DISCUSSION DB LA PORHULB DK L4 LOI MORALE · texte numérisé non relu

DISCUSSION DB LA PORHULB DK L4 LOI MORALE

individuels et au déroulement de leurs destinées. Hais ayant de continuer cette exposition, il est à propos de formuler un jugement motivé sur une çeuvre philosophique analogue à celle que j'entreprends. Je veux parler de la Critique de la raison pratique de Kant, c'està-dire d'une conception capitale, unique, entièrement méconnue aujourd'hui, et de tous, à cause de la méprise étrange où son auteur est tombé dans la poursuite d'une pensée en elle-même forte et profonde. Lorsque des préjugés invétérés réclament une condamnation en bloc, et que le prétexte de la porter se trouve si aisément, tout est dit, les générations pensantes se suivent et se répètent ; nul ne s'arrête plus à démêler le génie et Terreur, la vérité et la faute : c'est Colomb naufragé dans son premier voyage, à quelques lieues des côtes du Nouveau-Monde, atteint et convaincu d'avoir cru mener ses compagnons aux Indes orientales de Rubruquis et de Marco Polo ! Assistons donc à ce grand naufrage; cherchons ensuite le vrai Nouveau-Monde.

Kant a donné cet énoncé si beau et si connu de la loi morale :

« Agis de telle manière que la maxime actuelle de ta volonté puisse être ( aliàs que tu puisses vouloir qu'elle soit) toujours et en même temps le principe d'une législation universelle. »

Je ne dois pas discuter ici les fondements de la morale comme science , mais il est indispensable que je signale l'erreur commise par Kant touchant la nature de sa propre formule, parce que cette erreur est le point de départ de tout ce que sa critique de la raison ^a-

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tique renferme à la fois de chimérique el de trop conforme aux doctrines ontologiques dont il semblait que sa critique de la rainon pure eût affranchi la philosophie.

Kant attribue à la formule de la loi morale une valeur et en quelque sorte une existence de forme pure, indépendante de tout objet proposé à la volonté, de toute matière empruntée à Texpérience. Cette abstraction est permise, mais seulement si on Tavoue pour telle, car il n'est pas possible d*admettre que la volonté se détermine jamais sans objet particulier, ni que, en appliquant la loi abstraite, la conscience puisse n'être pas touchée d'autre chose encore que de cette loi môme. L'objet particulier apporte, dans la détermination la plus purement morale, d'inévitables éléments passionnels, un sentiment du bien, eu égard au but et aux conséquences attendues de Tacte, et non pas seulement eu égard à l'accomplissement du devoir. Et ce qui touche la conscience, outre la loi qui lui est prescrite, c'est que l'application de la loi profilera à des êtres auxquels elle n'est point indifférente. Sans doute, il y a des cas où la loi morale oblige l'agent à nuire à de tels êtres, et À ceux mêmes qui lui sont le plus chers (à leur nuire selon nous, et autant que s'étend la portée de notre jugement qui s'arrête aux premières fins ); mais alors elle ne conserve sa vertu impérative pour nous que grâce à la con* viction où nous sommes que l'intérêt général, attaché à sa teneur sans réserve et à sa rigide application, l'emporte sur l'intérêt particulier, qu'elle nous commande de mépriser. Et en effet si ce n'étaient la rareté d'une forte

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conviction de ce genre parmi les hommes, et la rareté correspondante des sentiments, des passions d'objet universel ou lointain qui peuvent s'y joindre (et que Ton qualifie si habituellement de fanatisme), on ne verrait pas la loi morale presque toujours violée quand elle se trouve en opposition avec les bon» sentiments de la nature humaine.

La faiblesse de celte tentative de Kantpour donner à sa formule une valeur si radicalement abstraite ressort clairement de la formule elle-même. On a le droit de lui demander comment et pourquoi la conscience ne peut pas vouloir que certaines maximes de conduite deviennent des principes de législation universelle, ou comment et pourquoi ces maximes ne peuvent pas être ces principes, au jugement de la conscience, ce qui revient au même. Le philosophe ne saurait se plaindre que la question porte sur un fait primitif et inabordable, car chacun peut y répondre aussitôt, et d'une manière uniforme, en remarquant que la conscience capable de vouloir généraliser le mal, et l'ériger en législation universelle, devrait de doux choses l'une, ou n'avoir pas la moindre notion des conditions nécessaires du maintien delà société humaine et de l'existence même des êtres, ou viser sciemment à la destruction de l'univers. Dans le premier cas, l'idiotisme est supposé à ce degré où la conscience n'existe plus, et cependant on la suppose, en parlant pour elle de généraliser et de légiférer. Dans le second cas, la parfaite scélératesse ne trouverait point un obstacle dans une loi abstraite que précisément elle ne connaîtrait pas, puisque de sa na-

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