LA UBBRTË SELON KANT
mettre le principe de la raison suflSsante, ei nier la liberté en la posant. Ailleurs et partout, il reconnaîtra les phénomènes dans le temps comme soumis sans restriction à la causalité nécessaire, en sorte que la liberté n'étant possible que dans Tétre comme chose en soi sera ce qu'est cette chose, une notion Tide; et, tenu de rendre compte de la nature d'un acte de volonté, nécessaire d'une part qfuant à l'être phénoménal, d'autre part, libre quant à l'être noumène, il s'embarrassera dans une explication impénétrable (ce qui lui arrive dans certaines circonstances). Enfin il voudra, comme tant d'autres, résoudre la contradiction théologique entre la prescience de Dieu et la liberté de l'homme, et, pour y parvenir, il affirmera que Dieu n'est pour rien dans les phénomènes, que Dieu n'a fait que les noumènes, lesquels non plus que lui n'existent dans le temps, et qu'ainsi Dieu ne saurait entrer dans le monde phénoménal pour y rendre la liberté impossible. Cette théorie nous donne le choix entre la négation des phénomènes comme illusoires, comme étrangers à la véritable réalité dont le siège est en Dieu et dans ses noumènes, et la négation de Dieu et des noumènes, comme notions vides ou connaissances inconnaissables. Ce cruel dilemme, où se débat toute théologie, n'a pas même le mérite de tirer d'embarras le philosophe qui s'y jette par mégarde, car il nous a dit que la liberté appartenait à l'être comme en soi, et alors il ne doit pas maintenant la reléguer parmi les phénomènes pour la soustraire à l'action de Dieu. Ou, si la liberté est dans l'être phénoménal, par sa manifestation, par tous ses actes possibles, comment
592 l'immortalits selon la raison pratiqub de kart.
lui attribuer une indépendance absolue de tout objet et de tous éléments empiriques ? (1)
Voilà donc un exemple de plus, et des plus étranges, du vertige qui s'empare de toutes les têtes philosophiques à Taspect du problème de la liberté. La raison en est que Texistence d'une liberté dans une substance est un assemblage de mots sans signification raisonnable. Mais que la substance soit abandonnée, tout change de face : on comprend alors la liberté comme l'existence même.
Suivons Kant dans son essai de solution définitive des deux autres grands problèmes : l'immortalité, la divinité.
Rappelons d'abord que l'auteur de la Critique de la. raison pratique^ tout autrement ferme et net sur la notion de la liberté quand il la pose pratiquement que lorsqu'il s'efforce de lui trouver un sujet surnaturel, a déclaré positive et agissant sur le monde sensible cette liberté dont la possibilité seule avait dû être accordée par la raison théorique. Il a fait celte déclaration au nom de la loi morale , et il a écrit d'ailleurs ces quelques mots profonds, qui éclaircissent mieux la question que ne peut le faire un appel à la pure intelligible essence : a Les lois qui obligeraient uâ être réellement libre ont la même autorité sur un être qui ne peut agir qu'en se supposant tel... et celui qui ne peut agir que
(1) Kant. Fondement de la métaphysique des mœurs.
l/lMMORTAlilTÉ fELON LA IU1S0N PRATIQUE DE KANT. 593
SOUS l'idée de la liberté est par là même libre au point de vue pratique (1]. »
ta liberté posée, Kant établit quelques principes et définitions, aussi généralement admissibles pour le fond que nettement formulés :
Le souverain bien^ c'est-à-flire le bien total ou ac* compli de l'homme, objet de la raison pratique, et en définitif de toute la philosophie, est l'union du bonheur et de la Terlu ;
Du bonheur, c'estrà-dire de cet état de l'être raisonnable, dans lequel toutes choses se disposent OQnformément à ses désirs et à sa volonté dans son existence tout entière ;
De la vertu, c'est-à-dire d'une tendance constante et d'un progrès continuel vers la parfaite conformité de la volonté avec la loi morale.
'La vertu étant, de fait, une condition nécessaire du bonheur serait, à cet égard, identique avec le souverain bien ; mais le bonheur lui-même, objet d'une appétilion constante de tous les êtres qui se proposent des fins, est une matière essentielle du bien.
Mais comment Tunion du bonheur et de la vertu estelle possible? se demande le moraliste. Ces deux éléments sont spécifiquement différents ; et la vertu ne résulte pas du bonheur, lequel, en lui-même, ne nous offre point de caractère moral, ni le bonheur n'est une suite de la vertu dans l'ordre de l'expérience présente.
Mais celte dernière proposition n'étant connue pour
(t) Kant. Fimdtmmi de la métaphysique des mœurs.
594 l'immortalitë selon la raison pratique de sant.
vraie qu'actuellement, immédiatement, Tanlinomie peut être résolue, dit Kant, par la supposition que le bonheur serait la conséquence de la vertu , postérieurement et médiatement, et cela dans r hypothèse de r existence d'un auteur intelligible de la nature. Le souverain bien serait alors la vertu, cause du souverain bien dans un ordre de choses différent du monde sensible et phénoménal (1).
C'est ici que reparaissent les êtres en soi , les hypothèses dont la science a rejeté l'objet comme inconnaissable, hypothèses plus qu'inutiles à la science par conséquent, et inutiles encore au but de la raison pratique, ainsi qu'on va le voir.
La conscience qui reconnaît, sans sortir de l'expérience possible, mais par une simple généralisation des phénomènes, l'existence d'un ordre, d'une loi constante qui dispose dans le temps les fins et les moyens des êtres, ne peut elle, sous les mêmes conditions, se porter à l'hypothèse d'une loi naturelle qui garantisse aussi les fins propres des êtres raisonnables ? Ajouter & la suppositipn d'un lien médiat entre la vertu et le bonheur, l'hypothèse d'un auteur intelligible de la nature, n'est-ce pas dépasser le but qu'on se propose, quand il n'y a rien d'impossible (nous le prouverons] à envisager ce lien médiat comme naturel aussi et comme vérifiable dans un ordre d'expériences futures. N'est-ce pas compromettre la vérité qu'on veut atteindre (le fait même l'a prouvé], que de la transporter dans ce règne
(1) Critique de laraison pratique, p. 1, I. H.
l'immortalité selon là raison pratique de kant. 395
intelligible où la spéculation n'a jamais placé que choses incompréhensibles , lois dont tous les éléments échappent à renlendement? Enfin , s'il n'est pas démontré , et il ne l'est pas , et la possibilité contraire peut l'être , que le lien du bonheur et de la vertu , garant du souverain bien, n'est nullement concevable dans le monde semible et phénoménal , étendu autant qu'il le faut dans l'ordre latent et dans l'ordre futur de l'expérience possible, le moraliste qui nous leurre d'un ordre de choses différent ne va-t-il pas perdre la morale dans les chimères d'une métaphysique dont lui*môme nous apprit jadis à sonder la vacuité profonde ?
Kant raisonne encore ainsi, et le vice de quelques parties du sorile ne nous empêchera pas d'en reconnaître la force et la justesse, après eorrection ;
La pleine conformité des sentiments de l'être raison^ nable avec la loi morale est une condition du souverain bien ; cette perfection est un idéal, la sainteté, que nul de ces êtres n'atteint dans le monde sensible ; elle ne saurait donc se réaliser que par le progrès indéfini de l'agent; ce progrès n'est lui-même possible que par la continuation personnellement identique du même être raisonnable ; donc le souverain bien ne peut se réaliser pratiquement que dans la supposition de Yimmortalité de rame qui est ainsi une hypothèse nécessaire de la raison pratique (1).
La correction est facile ; pour que Kant ne l'aperçut pas le premier, lui qui unissait au plus solide rationa-
(i) Kant. Criiique de la raison pratique j ibid.