‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 228 sur 278 · LÀ DIVINITÉ SELON LA RAISON PRATIQUE DE KANT · texte numérisé non relu

LÀ DIVINITÉ SELON LA RAISON PRATIQUE DE KANT

due science surnaturelle et surintelligible la plus abstruse. Celle-ci, dans la métaphysique enflée de contradictions où elle s'engage, n'offre ni à la raison des vérités de raison, ni à la foi passionnée des objets que Timagination atteigne et que Tamour adore.

Pressé de faire table rase pour l'apparition de la cause en soi , Kant va beaucoup plus loin qu'il n'est permis, en supposant que l'harmonie de la nature et de la loi morale ne peut résulter ni de l'une ni de l'autre de ces données. Et d'abord , pourquoi pas de toutes deux ensemble? Pourquoi diviser ainsi, et chercher une cause, un effet, là où il s'agit d'une loi , d'une concordance entre deux ordres différents de phénomènes? Est-il donc nécessaire de connaître l'origine d'une loi pour poser que cette loi existe? Or il s'agit ici d'une origine première, et nulle de ce genre n'est connue ni connaissable. Consentons cependant à séparer la nature et la loi morale, et considérons-les comme causes mutuelles, mais dans le monde de l'expérience. Nous dirons alors : il n'est point évident que la nature ne tend pas de son côté à produire l'harmonie. En effet, la loi morale ne peut après tout s'observer que dans le règne de la nature , puisque la conscience n'existe que sous des conditions de temps, d'espace et de qualités ou forces physiques ou organiques; si donc Tapparition même de la loi morale est harmonique avec la nature, il ne faudrait pas s'étonner davantage que la satisfac* tion finale de cette loi fût une suite de cette harmonie prolongée à travers les phénomènes possibles. Réciproquement, il n'est pas juste d'afiirmer avec Kant que la

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loi morale n'a nul rapport à nos désirs ni à la nature dont elle n'est pas cause. Elle a, au contraire* une re* lation étroite avec nos désirs, à cause de Tensemble des sentiments moraux et des affections nobles qui raccompagnent, et sans lesquels «lie ne serait qu'une lettre morte que nul homme n'aurait lue et que nul moraliste n'étudierait. Dans son opposition à certaines de nos passions, elle en suppose d'autres et implique le principe de toutes. Il n'y a pas de loi morale sans la conscience d'une fin, point de fiii sans la pensée du bien, point de bien sans une passion qui l'appète, point de passion sans des effets produits dans la nature. La loi morale est vraiment cause partielle de la nature dans l'ordre de l'expérience : observée ou violée, elle la modifie en donnant naissance à des faits sans nombre on ne peut plus matériels, et qui changent la face de la terre et des sociétés humaines. Elle la modifie encore dans l'agent , par les changements que les organes de celui-ci subissent à là suite de ses pensées, de ses affections, de ses résolutions et de ses habitudes. Enfin, ces changements vont si loin que l'organisme en éprouve des atteintes profondes, en reçoit la rie , en reçoit la mort, en tient des formes, des figures distinctes durant l'existence, et tout ce qu'on voudra supposer à la suite^ dans l'hypothèse d'une palingénésie naturelle.

L'intervention 4e la cause suprême est donc supwflue pour garantir une harmonie que Ton peut concevoir sans elle, et, de plus, nuisible parce que l'on ne peut concevoir ni cette cause en soi, ni le monde comme son effet. Kant démontre la nature personnelle de l'être

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premier par un argument nébuleux qui , s'il était éclairci , ne pourrait manquer de se confondre avec Tun de ceux que la critique de la raison pure a renversés. Pourquoi faut-il, en effet, que la cause suprême soit conforme à la loi morale, à Vidée de cette loi, à la moralité même? Et si Ton objectait qu'elle doit être conforme à Tidée du mal, aux forces mécaniques , aux actions chimiques, attendu que ces choses-là se trouvent aussi parmi ses effets ! Il faut répondre, et nous voici lancés à pleines voiles dans la métaphysique de l'esprit et de la matière, des causes transitives et immanentes, de la liberté comme don de Dieu ou incompatible avec Dieu... Est-ce encore là de la raison pratique? Mais ce n'est pas tout; telle est la perfidie de ces problèmes insolubles, que, chemin faisant, le philosophe dément la pensée Ihéologique, son guide et son appui : « Si Dieu n'existe pas, dit-il , le monde n'existe pas moins pour cela et n'est pas moins soumis à des lois. » Ainsi nous pouvons, sans Dieu , nous représenter le monde, c'est-à-dire des lois, c'est-à-dire un ordre, une harmonie. Il ne manquerait à cette imiffensilé de merveilles assurées qu'une merveille de plus, mais très logique : la garantie d'un accord complet entre la nature physique et la nature morale déjà liées par tant de rapports. Et notre intelligence refuserait d'aller jusque-là I Après avoir concédé au monde un peu d'ordre , beaucoup d'ordre , elle se troublerait à la pensée de lui supposer tout l'ordre possible I Elle recourrait, pour l'en comprendre doué, à l'hypothèse d'un être que, dans le môme temps, elle avouerait ne pas comprendre !

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