‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 235 sur 278 · RÉCAPITULATION DES PREUVES DE LA LIBERTE · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION DES PREUVES DE LA LIBERTE

qui revêt alors, et précisément pour cela, lo caractère sous lequel elle est connue dans l'acception de la langue vulgaire. Si, de deux actes mis en balance, un seul était possible en réalité , la loi morale qui , dès-lors , commanderait celui qui nécessairement sera, défendrait celui qui nécessairement ne sera pas, ou commanderait celui qui ne sera pas et défendrait celui qui sera, serait une injonction vaine, ridicule, bizarre, odieuse. La ccdscience, en ne pouvant se défendre de la poser sérieuse et grande entre les réalités les plus grandes, pose donc du même coup la liberté réelle. Et elle confirme la foi naturelle dont elle est en quelque sorte possédée, par la signification qu'elle donne constamment à ces modes de la vie morale , illusoires ou dérisoires dans toute autre hypothèse : vœux , regrets , louanges , blâmes , conseils, jugements.

C'est ainsi que la réalité de la loi morale implique celle de la liberté, non que la loi morale soit indépendante des phénomènes, et qu'une volonté déterminée par cette loi, c'est-à-dire par la seule forme législative des maximes, comme dit Kant, soit par là indépendance même, liberté absolue : ni la loi ni la volonté ne possèdent cette indépendance, qui ferait de la loi une abstraction, et de la liberté dite absolue une sujette de la loi ; mais la croyance à l'ambiguité des futurs est une condition de l'exercice moral de la conscience; et celle-ci se représente à elle-même suspendue, dans sa dépendance multiple, et à l'égard de la loi et des affections qui en sont inséparables, et à l'égard de tous les motifs ou mobiles qu'elle s'attribue. Telle est la liberté positive.

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En résumé, Tiisage pratique de la raison, les lois et les mouvements de la conscience morale, sont indissolublement liés à la représentation de la liberté. Si donc les principes de la raison pratique ont un fondement dans le monde, sont des réalités, non des apparences, faits particuliers de la conscience, qui pourraient se trouver en désaccord avec l'ordre général, il en est de même de la liberté. El on voit par là que Taffirmation que la conscience fait d'elle-même comme réellement libre est Taffirmatidn d'une harmonie entre la conscience et le monde. L'immortalité, la divinité, sont des Qffirmations semblables. La liberté est la première de toutes, parce que, non-seulement elle conclut à une vérité capitale, et directement inabordable, au sujet des phénomènes et des lois d'ordre interne ou externe, représentatifs ou représentés, en tant que modes volontaires de la conscience ou liés à ces modes, mais encore qu'elle fonde sur cette vérité même la distinction logique, la dignité morale, et l'existence souveraine de la personne, l'existence au sens le plus profond et le plus radical. Nous verrons aussi que la liberté affirmée est un élément essentiel des autres affirmations de la foi rationnelle*

Considérons d^abord l'hypothèse de rîmmorlalite par rapport aux fins de la nature humaine, abstraction faite de la liberté. Nous avons vu d'après quelles inductions d'ordre universel on peut penser que les êtres doués de natures individuelles, disposés pour des fins individuelles, ont aussi une destinée propre où celte indivi-

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dualité se conserve et se développe. La preuve morale est tout autrement forte et précise quand il c'agit de l'homme.

L'homme n'a pas seulement comme les animaux un instinct de conservation borné h l'enceinte d'un moi presque tout actuel et irréfléchi. Son imagination, sa mémoire, sa raison projettent sa conscience indi\îduelle dans les régions du temps ; et un sentiment très puissant, le sentiment même de la vie, l'oblige à se représenter la pérennité de cette conscience. Il bâtit sur l'instinct de conservation , ainsi agrandi et raisonné, des systèmes plus ou moins grossiers , et qui restent tels malgré les efforts d'une métaphysique rafGnée, pour se rendre compte de son essence pérenne au moyen de ce qu'il appelle un souffle , un esprit, une âme , et de la séparation de cette âme d'avec le corps, et de ses voyages à travers la matière. De là les doctrines de métempsycose et les mytbologies qui s'y rattachent. De là les théories de spiritualité pure et les hypothèses d'élhéricité physique. Le même sentiment détermine la plupart de ceux qui ne philosophent point, et quelques-uns de ceux qui ne permettent pas à la spéculation de mépriser les conditions matérielles de la vie, à faire fonds sur quelque puissance maîtresse de la nature pour assurer la résurrection miraculeuse des corps. Laissons les opjinions et les dogmes, mais constatons le sentiment qui en est le mobile.

Tandis que l'homme , dans le sentiment de la vie, possède sa conscience spontanément et comme àpriorù indépendamment de l'espace et du temps (puisqu'il ne

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saurait se la représenter sous Tespèce d'aucun autre phénomène), ce n'est qu'à posteriori qu'il apprend à connaître la mort; et dès qu'il la connaîl, il en a l'horreur. L'expérience est d'ailleurs longue à se former : chez l'enfant, elle n'ouvre pas l'intelligence, tant la pensée de ne pas être est étrangère à cet être qui se sent. A rige des grandes aspirations du cœur, le transport des passions nobles est accompagné d'une conviction d'immortalité, pleine de mépris pour la nature caduque et ses tristes accidents. C'est la vie à son apogée, plus in* dividuelle, plus personnelle que jamais, qui proteste, en vertu d'elle-même, au nom des profondeurs de sa puissance encore plus que de l'actualité de son énergie, contre toute menace d'anéantissement. C'est l'indomp* table élan de la pensée à l'heure de sa suprême éclosion, lorsque, concentrée dans un cœur humain, elle s'affirme réfléchie, puis se projette en embrassant le temps. C'est la liberté, la création de soi témoignée à soi, serrée dans st)s limites, non étouffée, non pas même at-teinte et diminuée dans ce qu'elle est, s'élevant à l'espérance d'une victoire future (si au fond il n'y avait paix et non combat) sur les phénomènes ennemis au travers desquels elle a su naître. C'est enfin l'amour plus fort que la mort, l'amour, c'est-à-dire la nature arrivée à la conscience de la passion par laquelle elle est, et s'assurant par cette passion même de pouvoir surmonter toutes ses défaillances, elle qui a bien surmonté, pour être, le néant des temps où elle n'était pas. Qu'importe qu'un affaiblissement sensible de l'amour, de la volonté, de la pensée, attende souvent l'homnct^î h

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la fin de sa carrière? que dans sa jeunesse même îi puisse être atteint d'une sorte de désenchantement vital et d'un besoin de tout oublier et de ne rien sentir ?qu'il s'éprenne d'un goût raisonné pour le néant? plus que cela, qu'il se trouve capable de l'envisager en face, chose difficile et rare plus qu'on ne croit (inadmissible chez celui dont les sentiments seraient pleins de mollesse, les idées plutôt indirectes ou détournées) , et qu*en le contemplant il l'appelle ? Ni la passion lasse, ni la passion désespérée, ni les intermittences de la vie morale, ni sa décadence ne sont des objections contre l'instinct de l'immortalité. La lassitude conclut au sommeil, non pas au néant ; elle conclut à la mort quand les organes ruinés, le cœur trompé ou flétri, rintelligence épuisée, la volonté vaincue par l'habitude et l'habitude ellemême odieuse frappent d'impuissance les instruments de la vie présente ; mais le néant qui s'offre alors sous les voiles de la mort n'est que la négation de choses connues et méprisées, non de tout désir et de toute conscience. L'envahissement journalier du sommeil n'implique-t-il pas un détachement jginalogue, avec l'espérance du réveil, et du retour des fonctions à leur franc exercice^ et d'un heureux succès des événements, et d'une direction meilleure de la volonté ? Si donc l'espérance est au chevet, le dernier jour, telle à peu près qu'elle fut à l'expiration de chaque veille, l'instinct de l'immortalité s'y tient ayec elle et la soutient, Si elle n'y est point, mais que le regret an^er en occupe I4 place, ce même instinct se fait sentir, tout combattu qu'il puisse êlre par une réflexion dont les motifs ne sont pas in-

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faillibles sans doute. S'il n'y a ni espérance ni regret, mais paix, repos, inertie croissante, l'absence des passions est un sommeil anticipé qui ne prouve rien contre le réveil. Enfin, voulons-nous supposer la joye désespérée d'en finir, si peu commune chez les mourants et chez les suicides eux-mêmes (les sentiments contradictoires de ces derniers sont instructifs)? alors, de même que la haine vient en témoignage de l'amour dont elle est la perversion, l'instinct renversé démontre l'instinct.

A l'égard de tous ces phénomènes, comme de tant d'autres, l'interruption des fonctions est établie par les faits. Or la nature est pleine d'intermittences, et la suppression sans retour d'un ordre quelconque ne se conclut légitimement, ni de l'ignorance de certaines périodes, ni de l'isolement de certaines séries visibles, dont le lien est avec l'inconnu, dont la séparation apparente est un effet des limites de nos moyens de connaître.

Posons en fait l'instinct de l'immortalité. Remarquons ensuite et généralisons l'harmonie visible des fins et des moyens de la nature, celle des passions qui dirigent le monde et de la matière des événements qui s'y produisent : nous sommes en droit d'admettre un but affecté au désir de la vie immortelle. C'est ainsi que nous voyons les passions des animaux se rapporter aux fins appropriées à ces passions : la conservation et la reproduction.

En d'autres termes, les tendances de la nature humaine sont des données à priori, desquelles nous déduisons un prolongement quelconque de la personna-

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