‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 244 sur 278 · DE LA DÉFINITION DE DIEU COMME LOI GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

DE LA DÉFINITION DE DIEU COMME LOI GÉNÉRALE

les temps, dcfjuis Xénophane el Aristote jusqu'à Plotin et jusqu'à Spinoza, Hegel el Schopenhauer. Ce dernier qui, dans notre siècle, et à sa manière, apporte une conclusion éclatante delà philosophie germanique de l'absolu, s'est attaché au principe de lavolonté, si méconnu de ses devanciers. Et après avoir mis l'absolu dans la volonté, avec raison, s'il pensait aux liens dont elle se dégage en commençant des séries nouvelles de phénomènes , très chimériquement quand.il l'envisageait comme une indépendance naturelle de toutes choses, puisqu'alors il dogmatisait sur les problèmes insondables de l'origine universelle et de la nature du tout, que pense4-on qi/il ait trouvé à la fin et comme dernier point de vue d'une spéculation poussée à outrance? L'Absolu pur, absolu, n'a jamais eu qu'un sens et qu'une conclusion : l'anéantissement de l'homme et du monde. Ce philosophe parti de la liberté comme Fichte, et peut-être plus radicalement, arrive comme Fichte au sacrifice de la liberté. La volonté portée dans l'absolu n'a rien de commun avec la vie, pas plus que l'intelligence pure ou la pure substance matérielle : c'est la sphère de Xénophane qui absorbe tout et ne rend rien, et quiconque la contemple contemple le né^nt et s'y engloutit.

Il ne faut pas confondre les formules dont je me sers, pour la définition du Dieu de la raison morale, avec celles qui nous le présenteraient comme la loi des lois ou Yensemble des lois qui composent l'univers. Ces derniers termes, dont l'emploi ne serait pas nouveau oit

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l'inconvénient très grave d'offrir, au lieu d*un ordre vraiment défini par des phénomènes de moralité et de yie, et dans l'harmonie des uns avec les autres, une loi abstraite universelle, ou une certaine totalité de fonctions inconnaissables. De plus, ils repoussent, dans la pensée de ceux qui les acceptent, ce même caractère moral que je considère dans le monde, que j'y crois prédominant et qui m'y touche seul, le seul clair, en effet, et dont toute conscience puisse se rendre compte. Nous sommes dans la plus entière ignorance du système des lois physiques, aussi bien que d'un grand nombre d'entre elles ; si elles forment unç certaine unité, autrement que de fait et dans leur conflit actuel ; d'où elles procèdent primitivement, çt comment elles se subordonnent à des fins, aous ne le saurons jamais. Appeler Dieu la loi des lois ou l'ensemble des lois, d'un nom qui convient indifféremment à tant de doctrines, atomisliques, matérialistes, panthéistes, d'un nom que repoussent les partisans d'une personnalité suprême, et qui ne dit rien aux autres, n'exprime rien, n'apprend rien, si ce n'est la tendance du philosophe à résoudre nominalement les multiples dans l'un, ce serait adopter un théisme vague^ honteux de lui-même et dont l'intérêt est nul pour la conscience, une autre forme de l'athéisme, en un mot. Mais laisser le Tout et l'Un, dont la conception réelle est impossible, la définition illusoire, et, quelle que soit la fopction totale des lois de l'univers, s'attacher par la croyance à l'existence d'un ordre de bonté qui sauve la personne et assure la victoire au juste, c'est affirmer Dieu, sans sutre chose en connaître.

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Ainsi toule ma croyance émane de mon désir et de ma liberté. Mon désir en fixe l'objet, ma liberté l'affirme après que ma raison en a pesé les motifs. La fin suprême du désir est le progrès dans le bien, la vie durable et ascendante, l'immortalité, Dieu enfin, assurance externe des lois que la loi de la conscience exige. L'ancien procédé Ihéologique est* renversé. Nous partons de nous-mêmes, et de nos passions et de notre loi morale, et nous posons ce qui doit y correspondre au sein de l'univers, afin que l'harmonie soit. Il faut tirer gloire de ce renversement de la méthode qui déduisait la conscience et le monde d'un Dieu antérieurement défini, mais dont tous les éléments se tiraient des élé* ments dissimulés de la conscience et du monde. Descartes commença la réforme en prenant origine dans la pensée personnelle. Puis il fit brusquement volte-face, et prétendit atteindre par la conscience un Dieu où rien de la conscience n'est plus : Spinoza le prouva, et de nouveau régna cette théologie, synonyme de l'athéisme. Kant chercha Dieu et l'immortalité dans les postulatjs de la loi morale. Ses successeurs et lui-même ne se défendirent pas de l'attrait de l'absolu, malgré l'esprit de la méthode nouvelle. Aujourd'hui nous devons avouer hautement la marche inductionnelle de nos connaissan-

ces et de notre foi, la suprématie des principes pratiques et moraux de la conscience humaine, et enfin l'impossibilité de dépasser les données de son domaine propre, en spéculant surle monde qui la contient. L'immortalité et Dieu se trouvant alors posés sur un fondement pratique, définis avec la généralité qui peut le plus ex-

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dure l'arbitraire, et limités au strict intelligible, ainsi que le veut une conception vraiment morale, étrangère aux prétendues sublimités du dogme, il n'y a plus qu'une seule objection possible. C'est celle, qui s'attaque à la méthode, non pour rétablir les aprioris de l'ancienne métaphysique, mais dans l'intention de réduire l'esprit humain à l'empirisme le plus grossier. En fondant l'immortalité sur le désir, nous dira la nouvelle école hégélienne, vous donnez comme vrai ce que vous désirez tel, et pour cela seul ; et en réclamant la perpétuité de la vie pour vos progrès personnels, dont le monde n'a cure, vous substituez la satisfaction d'une passion à l'ordre éternel de la nature. Ici la loi morale et sa grandeur, les harmonies qu'elle entraine sont oubliées. Mais supposons que tout roule en effet sur une passion humaine: j'ai répondu d'avance à l'objection, en établissant la signiGcation et les conséquences des faits de finalité dont la nature est pleine, ou plutôt qui sont la nature même et les seuls points connus de son ordre éternel dans le règne de la vie. Avouons donc le raisonnement : nous affirmons ce que nous désirons, parce que nous le désirons. Faudrait-il plutôt désirer ce que nous affirmerions, chaque fois qu'il nous aurait plu de faire un systèmr".? Mais les passions ne s'imposent point, et de là vient précisément qu'en leur qualité de faits naturels incoercibles, elles font parler la nature et révèlent ses vues. Nous connaissons nos Ans et l'avenir par nos passions, parce que ce sont les passions qui mènent les ôtros à leurs fins, et du passé tirent l'avenir. Toute Thistojro des animaux n'est qu'une application de cello

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grande loi. Nous qui joignons à Tinslinct de la vie et de ses œuvres, la passion du bien, Tamour de la liberté et de la justice, le besoin d*un progrès qui n'ait de fin que cette perfection que nous n'atteignons jamais, nous voulons aller à la vie immortelle; et parce que nous voulons y aller, nous y croyons et nous y allons. Et en allant à l'immortalité, nous allons à Dieu, qui est le nom du bien dans le monde où se prolonge notre destinée.

Après avoir posé la plus universelle possible des formules de la divinité qui n'impliquent point contradiction, ni ne se réduisent à des idées purement négatives et à une connaissance illusoire, je dois chercher si la notion que je me forme de Dieu permet une interprétation antbropomorphique, ou l'exige ou l'interdit. Dans le cas où la loi morale et l'ordre de finalité seraient donnés éminemment dans l'univers, en la personne d'un ou de plusieurs êtres supérieurs à tous ceux que nous connaissons, et dont la durée, l'intelligence, le pouvoir, la sagesse, rendraient à la fois suffisantes et assurées les actions productives ou ordonnatrices, l'idée de Dieu deviendrait plus déterminée, conforme aux images que nous sommes portés à modeler d'après l'expérience, accesssible enfin aux esprits que les plus hautes généralisations ne louchent point. Ce développement des croyances humaines , dont l'histoire constate une sorte de nécessité , est-il rationnellement nécessaire aussi, ou est-il impossible, ou enfin sous quelles conditions le jugeons-nous légitime?

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