‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 246 sur 278 · DE LA DOCTRINE DE L*AME · texte numérisé non relu

DE LA DOCTRINE DE L*AME

point (l'une synthèse apriorique et échappe en grande partie à nos analyses ? Quelle relation logique trouvonsnous entre une conscience et un cerveau ? Sommes-nous ce qui s'appelle certains qu'un mollusque, un radiaire, un animal sans' système nerveux (s'il en est) ne pensent point, ou que quelque autre encore ne saurait penser sans avoir rien de ce qui fait l'animal à nos yeux?

Mais ce n'est pas tout d'imaginer. Il faut aussi des raisons. Le philosophe qui admet des substances les distingue par leurs attributs essentiels. Il peut donc se rendre à l'argument de Descartes, alléguant qu'il n'y a rien de commun entre le concept d'étendue et le concept de pensée. A lui de voir seulement s'il s'expliquera jamais l'étroite union de ces choses, si bien séparées de nature. A lui de rendre compte de la communication des substances qui n'ont rien de commun. A lui de se préserver de la pirp des chutes, celle qui, le ramenant à l'unité substantielle, lui déroberait plus que le bénéfice de ses premières distinctions. Mais le philosophe qui suit la méthode des sciences, dont tout Tesprit consiste à distinguer, unir et déterminer les phénomènes, conformément aux lois de la conscience et aux lois de l'expérience, celui-là reconnaît Us services rendus par la doctrine cartésienne : il ne peut l'accepter. Il ^^ trouve contraire aux faits, si bien que, pour l'embrasser, il serait contraint de négliger des lois connues et constamment vérifiées, pour en imaginer de toutes différentes, dont on n'a pas d'exemples. Et il la trouve» mal adaptée à la constitution même de rcntendemeul : d'une part, rintelligcnce étant réduite à se postîf el à

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se mouvoir, pour ainsi dire, dans le vide d'elle-môrae, quand on essaie de Tabslraire de toutes les conditions de l'ordre physique; et, d'une autre part, Tordre physique s'évanouissant s'il cesse d'être déterminé par les catégories, dont la forme est inlellective.

Ainsi, non-seulement on méprise l'expérience, en admettant des êtres purement intellectuels, mais encore dans cette supposition on ne se fait point une idée suffisamment nette de ce que l'on suppose. Parvient- on du moins à mettre à l'abri de toute atteinte cette immorta- H té de rame en faveur de laquelle on s'est donné une âme tout exprès? Nullement. On croit s'affranchir de la divisibilité des fonctions matérielles et des lois de la génération et de la destruction des corps, causes présumées uniques de la décomposition et de la mort. On ne voit pas que l'Ame a sa divisibilité propre, sa décomposition propre. Si elle ne pouvait se décomposer, elle pourrait du moins s'éteindre, et périr dans ce cas comme dans l'autre. Elle manque d'extension, soit, mais elle est sujette aux lois de la quantité intensive. Il pourrait donc se faire que ses attributs vinssent à baisser, à s'amoindrir, et, de degré en degré, à tomber dans la nullité de conscience. Son essence est de penser, disait Descartes, elle pensera donc nécessairement et toujours. Mais personne ne pouvait assurer, au contraire, que son essence ne fût pas de penser avec plus ou moins d'intensité et d'énergie. F.es faits ne prouvent que trop que l'intelligence et toutes ses formes, mémoire, production, association, raison, montent ou baissent par

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mille intervalles depuis le génie perçant d*un Socrate ou d*un Newton, au-dessus duquel il n'est pourtant pas impossible de concevoir encore plus d'étendue, de promptitude et de sûreté d'imagination et de jugement, jusqu'à la faiblesse mentale du malade et de l'idiot, sans oublier ces états d'affaissement et ces retours périodiques des facultés, dont la fatigue et le sommeil font une obligation normale à tous les hommes. On dit, il est vrai, la matière responsable des imperfections et des accidents de l'âme qui lui est unie. L'hypothèse est facile, mais trop visiblement appelée pour les besoins de la cause, lorsque rien ne prouve au substantialiste luimême que les qualités spirituelles sont des sortes d'absolus, et la force intellective une eiception à la loi universelle de la gradation croissante et décroissante de toutes les qualités et de toutes les forces.

La notion de l'âme ne permet seulement pas au fond de la faire aussi indivisible que l'exigerait la théorie, et que l'ont voulue les philosophes. La même abstraction abusive par laquelle on a forgé une essence de rinlelli* gence pure, en laissant de côté ce qu'il y a de commun entre les fonctions physiques et intellectuelles, autoriserait uu besoin la division de cette essence en plusieurs' autres. La doctrine de la pluralité des âmes occupe une grande place dans l'histoire des idées. La diversité n'a paru guère moindre, entre les principes semible, iraicible, concupiscibleet le principe ratiocinant, qu'entre chacun d'eux et les forces organiques et physiques. Ces dernières, que Descartes identifiait, et qu'il prétendait résoudre dans le mécanisme, d'autres en ont aussi

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chargé des âmes. Hais bornons-nous à Tentendement. L'imagination, la mémoire, le jugement, sont<-elles donc des facultés tellement semblables et de source si manifestement pareille qu'elles n'entraînent aucune division de l'Ame T La conscience leur est commune sans doute, mais cette conscience ne les suppose pas simultanément et également développées. Si des fonctions que l'on pose aussi diverses, ou plutôt aussi incompatibles que l'Ame et le corps, sont cependant capables de con* tracter une communauté si étroite, a-t-on le droit de nier que l'intellect puisse résulter à son tour de l'union de trois ou quatre Ames, une pour le temps, une pour les images, une troisième pour les qualités, pour le syllogisme, etc. C'est une hypothèse que l'expérience ne démentira pas plus qu'elle ne dément la séparation absolue qu'on établit ailleurs. Et il sera facile de citer à l'appui la valeur si variable, la portée si inégale des difièrentes facultés des hommes. Une combinaison de divers éléments en proportions variables a coutume de donner ces soMes de résultats. Ensuite le même homme, selon les temps, Fâge, la maladie, voit telle faculté se prononcer, augmenter, diminuer, s'éteindre, et cela bien souvent sans que d'autres se trouvant sensiblement atteintes. On pourra en offrir la raison au substantialiste : plusieurs Ames entrent en association et en lutte^ lui dira-t-on; elles se servent mutuellement, se, nuisent, se font valoir et s'effacent, tout comme font l'esprit et le corps dans votre propre hypothèse. Et vous êtes obligé de convenir, non que les choses se passent nécessaire^ meut ainsi, mais que rien ne prouve clairement, selon

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VOS principes, que l'âme ne souffre point de division, qu'elle n'est pas un composé, qu'elle n'est pas décomposable et sujette à périr par décomposition.

Ainsi la philosophie doit renoncer à démontrer l'immortalité par le procédé arbitraire de la séparation des fonctions. Si aucune autre voie n'était ouverte pour conduire à la conciliation de l'ordre naturel et de l'ordre moral, on devrait accorder, je l'avoue, une valeur sérieuse à la soûle hypothèse possible (je ne parle plus de démonstration) qui permettrait de cohcevoir la perpétuité des personnes. Et toutefois, même en ce cas, il faudrait éviter les fictions ontologique», et n'envisagerh séparation qu'entre deux genres de phénomènes, dont l'un serait le domaine du proléisme et de la mortalilé fatale de toutes les formes, l'autre le règne de la permanence et du progrès. En s'attachant à ce dualisme^ on déplorerait seulement l'absence d'une hypothèse vraiment scientifique, de celles qui, tout en conservant le caractère conjectural, du moins portent sur des faits dont l'exploration n'est pas interdite de tous points, et ne jettent pas un abîme entre les vérité» d'expérience et de raisonnement et les vérités plus reculées dont la morale prescrit l'établissement. Heureusement, il n'en est pas ainsi.

Prenons la question de l'immortalité dans l'ordre empirique des choses, et posons-la comme il suit :

Une personne est donnée dans le monde présent, sous h's conditions organiques et physiques dont nous avons tons la connaissance immédiate, ou que les sciences

DANS L*ORDRE EHPIIIEQDE. 641

constatent progressivement ; une personne est supposée, sous des conditions analogues, dans un monde futur, c'est-à-dire en d'autres temps, d*autres lieux, d'autres milieux, liée à des faits différents et à des fonctions différentes, mais toujours compris sous nos catégories et subordonnés à nos lois les plus générales : ne saurait* on penser sans contradiction que, par l'effet d'un certain ordre profond du monde, cette personne à venir offrira la continuation de conscience de cette personne présente? Que les principaux phénomènes qui ont constitué la première, ou touché ses fonctions, appartiendront à la mémoire de la seconde ? Que, de l'une à l'autre, les séries de la pensée se suivront, rapportées au même sujet (ce qui signifie positivement à un même ensemble de représentations, déjà réunies par la mémoire dans une conscience dont la mémoire pose l'identité]? Que les fonctions réflexives et volontaires mettront le sceau à la permanence et à la perpétuité de la personne, ainsi ra* menée à l'unicité, en lui offrant certains changements des plus importants de son êtce, certains rapports acquis ou éliminés par elle à chacune des deux époques, comme étant également son œuvre et imputables à sa responsabilité morale ? Qu'enfin les mêmes lois générales par lesquelles un organisme correspondait au premier et ancien état de la personne, et un organisme doit correspondre à son état nouveau, satisfont aux conditions nécessaires pour que le passage d*un système au système suivant, à travers un intervalle de temps quelconque, s'opère par l'effet des propres forces

et en vertu des fins propres de ce genre de phénomènes,

G42 QUESTION DIS L*lMMORTALlTfi

et toujours selon cette correspondance exacte que Tobservation retroure partout entre }es faits physiques et les faits de conscience?

T a-t-il une absurdité palpable, ou seulement une * objection sérieuse à opposer à Thypothèse qui, dans un ordre aussi éloigné encore de notre expérience, de nos recherches et de nos conjectures scientifiques ellesmêmes, poserait un prolongement téléologique des lois de développement des êtres? Cette harmonie de l'organisation avec les forces physiques, de la sensibilité avec l'organisation, de Tinlelligence, des passions et de la volonté avec la sensibilité, et de toutes ces choses ensemble avec les rapports matériels des groupes vivants: cet ordre si essentiel qui se confond avec tout c^ que nous appelons existence, en déployant tant de formes échelonnées et progressives, depuis Tinslinct du mollusque, et encore au-dessous, jusqu'aux cerveaux de }ésus, d'Aristote et de Régu]us,nous est-il interdit d'en supposer à priori \a continuation possible? Ou nous est-il enjoint, par des raisons dirimantes, de borner là l'histoire de la finalité dans le monde, d'arrêter les progrès de la vie au moment où les fins les plus nobles apparaissent, de nier à ces fins la satisfaction qu'elles trouveraient dans une loi de conservation des personnes, en vertu de laquelle des suites futures de représentations et d'organes se rattacheraient étroitement, et aux phénomènes matériels, et aux passions, à l'intelligence, à la liberté de Jésus, d'Aristote et de Régulus?

Parcourons les traits principaux et caractéristiques de l'hypothèse. Quel est celui qui nous étonne et peut

DANS L*ORDRB EMPIRIQUE. 643

nous faire hésiter? Supprimer rétonnement« s*il se peut, ce sera prouver la possibilité mise en doute.

Est-ce la supposition d'une correspondance entre un organisme futur et une personne future, l'un et l'autre produits selon les lois propres, et en grande partie inconnues, qui règlent les apparitions de chacun des deux genres de phénomènes? Mais c^est aussi du passé et de l'histoire ; c*est un fait universel, constant, et au-dessus de toute explication comme de toute incertitude*

Est-<;e la formation d'un organisme pour une personne, ou, en sens inverse, la production d'une personne pour un organisme? La question est la même, car il faut éloigner la considération nébuleuse des causes efficientes premières ou radicales , pour s'attacher à la coordination positive des faits. Or les mêmes lois, quelles qu'elles soient, qui ont déjà amené et qui amènent les phénomènes représentatifs à la suite des phénomènes organiques, et réciproquement, peuvent être chargées sans difficulté nouvelle, de présider à l'établissement %t au développement de semblables rapports dans l'avenir.

C'est donc la donnée hypothétique d'une même personne, liée à un certain organisme maintenant, et plus tard à un organisme tout autre? C'est peut-être aussi l'intervalle de temps indéterminé qui sépare les deux vies, et l'absence de toute série coqnue qui les rejoigne et les réduise à l'unité.

La diversité de l'organisme doit être envisagée sous deux points de vue : différences et changements de matière, différences et chjBingements de forme. A l'égard

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de lA matière, on sait que le renouvellement du corps organisé est la condition même de la vie, avec laquelle il commence et se continue de manière à enchaîner, éléments par éléments successivement absorbés et rejetés, des sujets physiques qui , en dépit d'une forme commune, ne laissent pas d'être totalement autres, quand on les prend séparés par un intervalle suffisant. Une loi semblable fait varier la composition des phénomènes de conscience, et la renouvelle tout entière entre différents âges d'une même personne dont la permanence et l'identité dépendent exclusivement de la conservation d'une forme représentative , la mémoire. Ainsi la moindre attention appliquée aux faits essentiels de l'organisation et de la vie, aussi bien que de la pensée, combat l'étonnement que nous serions d'abord tentés d'éprouver devant notre hypothèse. Nous ne sortons pas violemment de la nature, nous restons fidèles an témoignage des fonctions les plus connues, les seules d>nnues de ce monde, en pensant que la loi de personnalité peut se rapporter à des phénomènes physiquement divers, intellectuellement et moralement divers, à des époques différentes et éloignées dont rien ne nous oblige à limiter la distance.

Mais ces évolutions de matière, que l'expérience nous force de reconnaître, se produisent sous la persistance d'une forme organique donnée. Au contraire, notre hypothèse dissout jusqu'à celte forme, la remplace par une autre qu'elle ne détermine point de nature , ni de lieu, ni de temps, ni sous aucun rapport qui la rattache h la première ; et elle prétend conserver encore la forme

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représentative « la conscience réminiscente , Tidentité personnelle. Ici la difficulté est beaucoup plus grave.

Remarquons cependant que la forme organique ellemême n'est pas fixe, immuable , à ce point d'exclure toute loi évolutoire. Il serait plus exact d'affirmer qu'elle doit éminemment se définir par une évolution, surtout si l'on part du fœtus, et il le faut bien, et cela dès l'état le{>lus élémentaire où il soit possible de le saisir. Depuis ce moment jusqu'à celui où le fonctionnement des organes accomplis devenant impossible , leur matière retombe sous des lois plus générales et la mort se produit, on voit la forme du corps varier par degrés entrecoupés de crises. Sa réelle essence est dans son évolution même, dans son histoire, dans la loi de cette histoire, plutôt que dans l'état passager sous lequel il nous plait de la fixer par la pensée; et il ne faut pas que le repos apparent de son apogée nous fasse illusion sur sa nature fluxiforme. Citons seulement chez l'homme la crise respiratoire, au moment de la parturition, la crise de la dentition un peu plus tard , celle de la puberté plus tard encore, et, à différentes époques, ces révolutions de la santé qui sont de véritables luttes entre l'organisme et les conditions sous lesquelles il est contraint de se développer. Et rappelons les métamorphoses de certains animaux, pour avoir quelque idée de l'étendue et de l'importance des variations que peut comporter l'histoire d'un même groupe organique, sans nous écarter de l'expérience. La question est dès-lors de savoir si la fluxion constituant l'individu humain ne peut point s'étendre au-delà des phénomènes de la mort, en vertu

(J46 QURSTION DE L*IMMORTÂLITS

d'une loi de la vie, plus générale que celle dont les phases nous apparaissent quant à présent. Et la difficulté ne consiste plus en ce que notre hypothèse assemblerait, sous une même personnalité, des formes variables, au besoin très différentes, d'upe même évolution vitale indéfinie, aussi bien qu'elle y associe des éléments matériels incessamment renouvelés ; mais l'embarras, qu'il ne faut pas essayer de se dissimuler, porte tout entier sur ceci : que l'observation ne «aistt rien des phéno*mènes par lesquels s'établit le lien de deux formes, de deux vies, l'une certaine et bornée par la mort, l'autre douteuse dont la filiation est inassignable.

Mais, en vérité, si quelque suite observable de faits organiques s offrait en continuation dii corps dissous, il n'y aurait plus mort, il y aurait seulement métamorphose, celle-ci fùt-elle plus profonde que les autres métamorphoses connues. La question n'existerait plus pour nous, telle que nous la posons, et la vie future se passerait d'hypothèse ; ou du moins Thypothèse perdrait beaucoup de son caractère gratuit au point de vue physique. C'est parce que la transition, l'intervalle des deux vies nous échappe, que la palingénésie n'est point un fait de science, mais une proposition et une croyance dont les motifs se tirent de l'ordre moral. Sachons seulement si l'absence de toute transition actuellement sensible est une preuve ou une probabilité physique à nous opposer.

D'abord , la preuve prétendue n'a jamais été rigoureusement déduite. Beaucoup de savants, plusieurs philosophes se la sont crue acquise, mais les systèmes

DANS l'ordre empirique. 647

qui la démontrent ont d*abord à se démontrer euxr mômes, ce qu'ils ne font point. Ensuite, la probabilité quelconque résultant du fait même de Y absence de trannilion sensible est logiquement très faible, comme tous les arguments fondés sur des faits négatifs, tandis que la probabilité morale est très puissante : la première fait illusion aux hommes spéciaux, que leurs méthodes de constatation et de recherche obligent à ne point se payer de la supposition de l'inconnu ; la seconde est acceptée de l'universalité des esprits, que l'inconnu n'étonne point, mais qui plutôt s'étonneraient si rien d'inconnu n'était, le sentiment libre devant toujours et naturellement dépasser l'observation actuelle. Mais estce donc une aberration que de supposer l'inconnu , je dis l'inconnu le plus parfait et le plus profond, celui-là précisément dont la nature explique notre ignorance? Est-il probable à priori que notre science soit la toute science, et que nos sens épuisent tous les possibles de la sensibilité? On comprend, à titre d'erreur irréfléchie, cette sentence : Rien nest et ne sera sensible que ce que nous sentons , rien n'est ou ne deviendra intelligible^ hors ce que nous pensons ; mais on trouve étrange au premier abord quelle exprime la prétention monstrueuse de gens dont l'état est de réfléchir (et à qui chaque pas fait dans leur profession enseigne la modestie], plutôt que la naïveté pardonnable d'un spectateur ébloui de ce monde. L'illusion s'explique cependant, comme je viens de l'indiquer, par le caractère des méthodes scientifiques. La faute est de forcer

6i8 HYPOTHÈSE DE LA PALINGËNËSIB COSMIQUE.

les conclusions de la science, et d'ériger son contenu

en négation de ce qu'elle ne contient point.

Notre argument le plus général en faveur de la possibilité physique de la palingénésie est donc un simple appel du connu à Tinconnu, et de ce qui est actuellement observable et observé à ce qui serait tel en d'autres circonstances, après d'autres recherches, avec d'autres instruments d'exploration, ou enfin avec d'autres organes. Une fois cette position prise, nous attendrions des partisans de l'impossibilité qu'ils nous la démontrassent, et nous ne les craindrions pas. Mais le même argument ab ignoto peut nous servir à développer certains d'entre les possibles, et obtenir ainsi plus de précision.

Ici la part de l'arbitraire dans la spéculation est grande. On n'est en peine que de choisir parmi les conjectures. Mais autant cet excès de richesse nous éloigne des caractères de la science, autant il dépose en faveur de la consistance générale d'une hypothèse dont l'objet pourrait se réaliser de plusieurs manières.

De ces manières, la plus radicale, pour ainsi dire, est manifestement au-dessus de toute objection, parce qu'elle nous transporte aussi loin que possible de l'expérience présente. Nous avons reconnu, et c'est à cela que nos difficultés se réduisaient, qu'un intervalle insondable se projetait entre les deux organismes affectés à une même personne. La loi d'intermittence s'offre très naturellement pour répondre h ce problème. A juger de

HTPOTfitSB DE LA PILINGSnSSIE COSMIQOS. G49

runiversalité de cette loi par le nombre et Fimporlance des cas qu'elle régit, aucune autre n'a plus de titres h passer pour Tune des formes les plus générales de Tordre du monde. Tout ce qui procède par périodes courtes ou longues, par pulsations, par alternatives de repos et de mouvement, par jets et par retours, toutes les fonctions représentatives, tout jeu d'organes et de forces, et les modes de vie et de changement les mieux appropriés à une conception atomislique de là nature , supposent l'intermittence des phénomènes. L'atomisme lui-même qui, en thèse générale, et sauf la véritable définition de l'atome sur laquelle on peut errer, est le seul système qui en excluant la continuité, c'est-à-dire l'infini actuel, échappe à la contradiction, l'atomisme établit une sorte d'intermittence dans les faits de l'étendue et dans la donnée des êtres. L'intermittence dans le temp^ n'est ni moins nécessaire à priori ni moins d'accord avec l'observation, partout où l'observation peut aller. Enfin il n'y a pas de raison , si ce n'est l'habitude et la courte portée ordinaire de nos vues, qui puisse nous empêcher d'étendre l'intermittence jusqu'à des masses de phénomènes, et de placer des intervalles séculaires et plus que séculaires entre des suites immenses de faits qui, rattachées les unes aux autres , seraient les pulsations composées d'une vie encore plus vaste. Supposoqs donc, afin de porter d'un coup l'hypothèse à sa dernière limite, que l'ensemble des événements de l'histoire humaine, et même de toutes les évolutions géologiques dont notre science embrasse la pensée , ne forme que l'une des périodes d*uu développement incomparable-

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