‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 249 sur 278 · CONDITION DES MORTS · texte numérisé non relu

CONDITION DES MORTS

duite à ses éléments vraiment caractéristiques, est une sensation comme une autre, donnée dans un état de la conscience, état m generis, et qui, pas plus qu'un autre, ne nous révèle la nature propre des corps. On peut donc supposer la privation du tact, aussi facilement que l'absence de la vue ou de l'ouïe. On peut supposer, à la place de ce sens, un sens tout autre et tout nouveau. Par là même, une autre corporéité remplacerait celle que nous sommes accoutumés à définir sous condition du sentiment tactile. Enfin toute la répugnance que nous éprouvons à envisager de semblables possibilités doit tomber devant cette simple observation : savoir, que l'unique motif que nous avons pour les repousser est l'ignorance où nous sommes à l'égard d'objets ignorés. Mais si nous n'ignorions pas , que nous resterait-il à supposer? Il serait question d'une réalité de fait, et non plus d'un possible.

Voici maintenant un grand problème, relatif à l'hypothèse que j'expose; mais je ne m'y engagerai pas, lorsque toutes les données manquent, et que déjà on peut trouver mes aperçus bien aventurés. Les morts, vivant dans nos propres milieux sous des conditions inaccessibles à notre expérience, sont-ils à leur tour impuissants pour toute perception sensible de nous et de ce qui nous touche? Nous connaissent-ils du moins intellectuellement, ou non? Ont-ils sur nous quelque action mystique? Leur monde est-il de tous points étranger au nôtre, ou l'enveloppe-t-il par l'imagination et la mémoire sans en être réciproquement enveloppé

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( comme on dit que certains somnambules ou extatiques embrassent dans la vision de l'extase à la fois les phénomènes de la vie commune et ceux de leur vie anormale, tandis que ces derniers s'évanouissent au réveil sans laisser de traces)? tout cela est possible. Hais la communication mutuelle fait défaut. Les études historiques et morales sont aujourd'hui assez avancées pour qu'on puisse affirmer que la conscience d'un extatique, d'un visionnaire ou d'un aliéné est Tunique théâtre où se produisent, en des phénomènes purement internes, les prétendus rapports sensibles entre les vivants et les morts. Je ne parle pas du charlatanisme,qui a fait tant de victimes en tout temps ; et il serait sans doute superflu de remarquer les dangers des croyi^nces partilières arbitraires et des dispositions superstitieuses. En présentant une possibilité d'ordre général, je suis loin de vouloir favoriser les illusions de ces consciences malheureuses dont les produits Imaginatifs, réglés par une volonté trop faible, tendent à simuler la sensation. Je ne méconnais pas non plus ce qu'il y a d'élevé dans quelques cas rares d'inspiration, de vision, d'aliénation presque. Les créations représentatives ont dû plus d'une fois à leur beauté, à leur spontanéité sincère, surtout au crédit que le sentiment religieux leur accordait, une véritable réalité morale, qui ne préjuge rien en faveur de la réalité représentée externe. Mais les apparitions des morts n'ont même joué qu'un rôle subalterne dans l'histoire des croyances. Les cas de résurrection sont en effet d'une autre nature et de la classe dite des miracles.

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