‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 263 sur 278 · CONDITIONS RATIONNELLES D^UNB PERSONNE DIVINE · texte numérisé non relu

CONDITIONS RATIONNELLES D^UNB PERSONNE DIVINE

Voilà Thypothèse de Tunité rendue intelligible. Obtiendra-Uelle notre foi 7 La regarderons-^nous comme le complément naturel, légitime et moralement inévitable» ou seulement permis, mais arbitraire, de ce que notre conscience a déjà reconnu de vérités sur le règne du bien , Timmortalité et les destinées des vivants , la liberté, la vertu et leurs œuvres? La contradiction, Tanlinomie, comn\e on la nomme euphémiquement, n'est plus là pour nous arrêter sur le penchant de l'affirmation transcendante ; nous avons pris le grand moyen et le seul efficace de nous en défaire ; mais aussi nous cessons d'être sollicités par Tapp&t de cette science surhumaine et surintelligible qui , jusqu'ici , se confondit toujours avec le théisme (non assurément dans la pensée des simples et des croyants de cœur, mais dans l'ambitieuse théologie des livres et des écoles). Nous sommes forcés de nous avouer que l'intervalle est comblé à nos yeux, qui autrefois séparait les deux grands courants du sentiment religieux dans l'humanité : celui des races monothéistes , intolérantes , fanatiques , dont les bannières portent ces devises de proscription : Je suis celui qui suis, il n'y a de Dieu que Dieu ; et celui des peuples polythéistes, à l'esprit ouvert et compréhensif, d'imagination libre et de raison sévère, adorateurs toujours prêts de toutes les formes divines, théoriciens impartiaux cherchant la vérité , ne se l'imposant point, plus attachés à l'immortalité des personnes qu'à l'éternité d'une seule, curieux, artistes, savants, ou plutôt humanisateurs de l'art et créateurs de la science, ini^ tiateurs de la liberté.

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Si nous admeltons Tunilé de Dieu, sous les conditions ci-dessus déGnies, la signification de ces mots est changée pour nous, et nous ne laissons pas de pouToir en admettre la pluralité. En effet, iios spéculations de croyance morale, en nous conduisant à la thèse de Timmortalité des personnes, nous ont d'avance et nécessairement ouvert la voie du polythéisme par les apothéoses : le progrès de la vie et de la vertu peuple Tunivers de personnes divines, et nous serons fidèles h un sentiment de religion ancien et spontané, quand nous appellerons des dieux celles d'entre elles dont nous croirons pouvoir honorer la nature et bénir les œuvres. Ajoutons que, sous l'empire des lois du monde qui permettent aux êtres de s'élever à la justice par la liberté, à la sainteté par la justice, à la divinité par la sainteté, nous ne sommes pas réduits pour trouver des dieux à faire l'apothéose des hommes. Sans doute les nations et les familles peuvent vouer un culte à ceux qui furent leurs membres les plus dignes, et qu*elles regarderaient maintenant comme élevés à d'autres sphères de la vie. Hais c'est une induction très naturelle aussi, dans le même ordre de sentiments, que de placer dans le ciel, c'est-àdire dans les régions supérieures de la conscience et de la nature, des séries d'êtres qui surpassent l'homme en intelligence, en organisation, en pouvoir, en moralité. Enfin, ce polythéisme est loin d'être inconciliable avec l'unité de Dieu, accessible à l'entendement, car le Dieu un. Dieu, serait alors la première de ces personnes surhumaines, rex hominum deorumqne. La hiérarchie céleste n'est-elle pas d'ailleurs de toutes les religions, y

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compris celles-là qui repoussent en théorie le principe de la pluralité avec une extrême énergie?

Ainsi l'unité et la pluralité des personnes divines (1) ne s'excluent pas mutuellement. Il suffit que notre intelligence soit libre des deux plus mortels préjugés qui aient pu arrêter les progrès de l'espèce humaine : le préjugé de l'absolu religieux ; j'entends ce fanatisme brutal qui proscrit les dieux d'autrui plutôt par passion qu'après examen, et veut imposer les siens comme on impose un drapeau, des rois et des usages, sous l'empire de l'esprit de guerre et de conquête, quand on est incapable de concevoir deux opinions, deux croyances, un droit et une conscience ; et le préjugé de l'absolu philosophique, avec sa construction théocratique idéale dont les fondements posent sur le néant.

Mais de ces deux doctrines conciliables, la pluralité, Tunité, la première est une suite naturelle, et même une conséquence logique de l'immortalité des personnes, à moins que, par un injustifiable arbitraire, on ne veuille borner la perfection acquise des consciences dans le monde aux seules facultés ou vertus que nous observons chez l'homme. Sitôt que nous faisons un pas hors de cette conception de Dieu que nous avons définie comme la plus universelle possible, et que nous entreprenons de

(!) Ces molS; personnes divines, répondent trop bien et trop naturellement à Tidée que nous pouvons nous faire des dieux dans l'ordre de Texpérience possible, pour que la théologie ait le droit de nous en interdire Tusage, en les consacrant à Texpression des attributs abstraits du dieu métaphysique, abusivement personniGés. D'ailleurs Téquivoque n'est pas à craindre.

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personnifier Tobjet divin, il se multiplie conformément à la notion que nous avons d'une personne, et à la croyance par laquelle nous avons déjà placé des êtres immortels sous les lois de Tunivers. L'unité ne se présente pas ainsi : mais il dépend de nous de croire que les personnes divines composent des séries distinctes et des sociétés indépendantes, et que, inégales autant qu'on le voudra, ou égales dans le degré le plus élevé qu'elles aient atteint, elles sont affranchies de la sujétion d'une hiérarchie proprement dite; ou, au contraire, qu'elles reconnaissent la suprématie de rang, d'intelligence et de puissance, la sainte autorité d'une personne unique au-dessus de toutes les autres.

I] est impossible que la question soit résolue par des motifs d'ordre moral aussi généraux que ceux qui nous ont guidés jusqu'ici, et du domaine de notre méthode. Prendre un parti, c'est professer une religion. A plus forte raison devons-nous renoncer à déterminer les idées qu'on peut se former du pouvoir et des limites des personnes divines, de leur relation à nous, de nos relations à elles. Le philosophe ne saurait entreprendre une œuvre si scabreuse qu'à titre de critiqîi^ de la religion, et en donnant une part considérable à l'histoire. Ce n'est pas ici le lieu.

Je ne m'arrêterai pas non plus, quant à présent, à l'examen de ce qu'on appelle la religion naturelle. Cette œuvre très peu naturelle, mais plutôt artificielle et hybride, est le produit de l'application d'un^ certaine philosophie à une certaine religion. Son but est de simplifier et de rationaliser des dogmes choisis de cette reli*

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gion au moyen de théorèmes convenables de cette philosophie. Mais les dogmes choisis dépassent de beaucoup la mesure des affirmations qu'on pout se permettre sans appartenir à une église, et les théorèmes sont entachés de tous les vices logiques dont le criticismea fait justice. Si un certain minimum de croyance, en vertu des besoins de la morale, doit occuper l'intervalle qui sépare la spéculation vraiment rationnelle et nécessaire des libres élans de la foi religieuse individuelle, ainsi que je me suis efforcé de le faire reconnaître, les points dont je le compose diffèrent singulièrement de ceux de la religion naturelle, et en eux-mêmes et par la méthode qui les détermine.

Tout ce que nous pouvons faire, pour élucider les termes du choix caractéristique des croyances positives (i], et pressentir les mobiles moraux des consciences, dans les deux voies qui leur sont ouvertes, c'est de signaler une analogie frappante entre l'esprit des institutions politiques et celui des passions ou affections qui président au mouvement de l'imagination religieuse. Les systèmes où dominent respectivement Tunité et la pluralité des personnes divines diffèrent l'un de l'autre comme diffèrent dans leur essence morale les idées monarchiques et les idées républicaines. La comparaison, évidente pour le principe, se vérifie dans les propriétés des deux sortes de religions.

(1) Positwes, parce qu'elles posent leurs objets en vertu de la foi (fides argumentum invisibïlium) avec la même assurance et la même précision qui, dans la sphère des connaissances accessibles, appartiennent de Paveu de tous à Texpérience et i la raison. «

6$il CARACTÈRE MORAL DE LA DOCTRINE DE l'oNITË.

La doctrine de Tunité soumet tous les êtres du monde à une autorité royale qui varie depuis l'autocratie la plus absolue jusqu'au gouvernement tempéré par la liberté actuelle des sujets. On sait que sa tendance constante est de traiter celte liberté , quand elle l'admet, non comme de nature, mais comme un don, et non pas révocable, mais, plus que cela, infirmé, anéanti dans le fond, pour le plein exercice des facultés illimitées de l'Être suprême. Oublions ces excès théologiques, et ne considérons dans l'unité, suivant ce qui a été dit plus haut, que les conséquences compatibles avec la raison pure et avec la raison pratique ; il reste que le système monarchique s'efforcera de rapporter au roi du ciel et de la terre tout ce qu'il pourra de la vie et des biens des habitants de ce royaume, jusqu'à l'extrême limite où leur subsistance serait atteinte. La piété croit difficilement trop sacrifier.

La personne suprême de notre monde sera donc l'origine et la cause de tous les êtres subordonnés, la cause dans le sens le plus absolu qu'on jugera possible de comprendre, ou même quelque chose au-delà. Toutes les autres personnes auront en elle leur fin véritable et dernière. On la nommera le seul aimable et l'unique bien. On se la représentera comme une providence qui a tout réglé et dirige tout à son but , qui est ellemême. Le culte qu'on lui rendra sera de latrie, c'est-àdire que les créatures se prosterneront anéanties devant le créateur. Leurs prières seront attendues au pied de son trône et devront toujours y remonter, soufent avec des offrandes et des sacrifices. Les hommes, quoi-

CARACTÈRE MORAL DE LA DOCTRINE DE l'uNITÉ, 68«)

que libres, feront hommage à sa grâce, appui et secours nécessaire de celte faible liberté, de tout le bien dont ils se croiront les organes. Ils n'accuseront qu'eux-mêmes de tout le mal, et peut-être iront-ils jusqu'à s'avouer responsables des maux physiques qui les affligent. Enfin, les destinées des agents moraux ne s'assigneront pas en conséquence de leurs actes et en vertu d'un ordre de la nature, harmonique avec l'ordre de la conscience; mais on les qualifiera de peines et récompenses, et on les fera dépendre en effet des jugements formels de celui dont la justice applique la loi que sa volonté a décrétée. Heureux encore si le jugement n'a pas précédé le mérite ou le délit I

Un monarque de qui tout émane et à qui tout revient, excepté le mal, un ordre qui est par son ordre, une loi qui est avant tout de le servir et de mériter en le servant, voilà bien dans toute son énergie la pensée de l'unité et du gouvernement d'un seul dans le monde. Sous l'empire de cette conception politique et morale de l'ordre cosmique, les hommes font quelquefois de grands efforts pour combler l'abime ouvert entre les sujets et le souverain : ils rapprochent celui-ci de la nature humaine, et même par les côtés les plus étrangers à la souveraineté, le sacrifice et la douleur ; ils rapprochent ceux-là de la nature divine, en choisissant des saints et des intercesseurs parmi ceux d'entre eux qui ont gagné l'immortalité bienheureuse ; ils donnent à leur roi des ministres, les uns de nature angélique, dans le ciel et au fond des consciences, les autres encore mortels et pécheurs, revêtus toutefois d'un caractère sacré, et dé-

68i CARACTÈRE MORAL DE LA DOCTRINE DE LA PL0RAL1T&.

positaires de vertus et de fonctions propres à assurer l'action royale sur les cœurs et à mettre les secours de la grâce souveraine à la portée des plus faibles. Nonobstant ces institutions, dont quelques-unes ont le caractère de concessions faites à la doctrine de la pluralité des personnes divines, l'idéal monarchique persiste toujours. Certains peuples très religieux n'y acceptent guère d'amendements. D'autres fortifient le principe par les moyens mêmes qu'ils emploient pour l'atténuer, notamment par la doctrine de l'incarnation et par l'établissement des corps sacerdotaux. Enfin deux grandes impulsions corroborent constamment l'esprit d'unité: la dévotion passionnée , dont l'exagération est la vie même; on ne croit jamais accorder trop à son idole; et la philosophie de l'absolu qui trouve moyen d'a(vcorder davantage, mais, dans son effort, étouffe la religion et périt à son tour.

La doctrine de la pluralité se tiendra volontairement, quant à l'origine et à la cause des êtres constitués, particulièrement des personnes, dans la situation d'ignorance à laquelle est résignée l'autre doctrine en ce qui touche la personne première et sa source insondable. Elle abandonnera les cosmogonies, soit physiques, soit symboliques , cet ancien déguisement de la tendance unitaire. Elle admettra donc que l'ordre, les lois, le bien, deviennent et se développent ; que les personnes, les consciences, qui en sont les représentants et les dépositaires les plus élevés, existent et se coordonnent dans le temps, selon des rapports essentiels inhérents

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