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Passons des fonctions de retendue à celles de la durée. De même que des phénomènes paraissent dans la conscience et s'y représentent sous des rapports de position, sans être pour cela perçus et donnés comme réellement ou actuellement extérieurs ; de même ils y viennent sous des rapports de succession, soit vagues^ soit nettement déterminés. Au lieu d'être, ou d'être seulemént envisagé à sa place dans une série de modes figurés, le représenté se classe dans une série de termes successifs, à telle limite et par tels intervalles, relativement à d'autres représentés en arrière ou en avant de ceux qui sont actuels : et cette représentation même est posée actuelle.
Il n'y a pas alors d'objet perçu et il ne peut y en avoir. En supposer un, ce serait détruire la synthèse que nous abordons, celle de la loi de succession avec les autres éléments donnés sous la loi de conscience. Le phénomène peut être donné comme ayant été ou devant être perçu exclusivement à l'époque où il se fixe : il sera l'un ou l'autre selon qu'il s'agit du passé ou de l'avenir, et si son caractère propre est d'être senti ; il ne le sera pas s'il se présente comme un fait d'imagination pure ou de réflexion.
Cette fonction est plus étendue que la mémoire. J'i-
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gnore quel nom on pourrait lui donner dans nos langues faites pour les usages communs, et rebelles à toutes classification logique ; mais la définition tiendra lieu de nom : je parle donc de la conscience des phénomènes comme limités, séparés de temps et déterminés de durée dans leurs relations.
Le phénomène objet de cette fonction, est-il déterminé comme passé ? nous avons la mémoire : l'objet peut être un acte de la conscieilce, en tant que déjà donné ; on dit, comparativement à l'acte présent, qu'on se le rappelle ; et il peut être une sensation éprouvée, une perception, alors le représenté de cette dernière ' s'y substitue, on dit se souvenir delà chose, et, quand elle est perçue de nouveau, la reconnaître. Au contraire, le phénomène est-il déterminé comme futur 7 le nom de la fonction est prévision. Il est clair qu'en supposant ici des faits envisagés dans l'avenir, faits extérieurs, ou faits de pure conscience, je n'ai point à tenir compte des erreurs qui peuvent accompagner la prévision, comme aussi je laisse de côté celles dont la mémoire n'est pas toujours exempte. Mais, de plus, je dois avertir que je n'admets de phénomènes prévoyables que ceux qui se rangent sous une loi naturelle enveloppant des futurs prédéterminés. La loi assignée à cet efiet sera exacte ou non, elle se vérifiera par l'événement, ou ne se vérifiera pas ; mais la prévision en exige une, au moins hypothétique, et n'a rien de commun avec cette prescience que la scolastique appliquait à des futurs qu'elle-même regardait comme indéterminés. Les deux fonctions, mémoire, prévision, sont ana-
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logiies et se correspondent parfaitement ; elles ne présentent d'autres différences que celles qu'entraîne la thèse du fait, posé dans le passé pour un cas, posé dans l'avenir pour l'autre. Le phénomène de la reconnaissance a également lieu, soit quand la comparaison se fait entre le souvenir et la perception présente, soit quand elle rapproche la perception présente de celle qui était attendue.
On voit que la représentation de durée est essentielle aux faits de mémoire. Âristote qui le reconnaît, on ne peut plus nettement, .ne laisse pas de se demander, et toute la psychologie se demande après lui, comment il se fait qu'on se souvient d'un objet absent, la modification de l'âme étant seule présente. Il n'y a pourtant pas là de problème lorsque, dans cette modification, on introduit comme élément une condition de temps. Qu'a de plus étonnant la conscience d'un fait donné comme antérieur^ et à telle époque, que celle d'un fait donné comme éloigné, et en tel lieu ? c'est seulement une autre catégorie. Vouloir s'expliquer l'existence et l'usage des catégories c'est chercher la raison de la représentation, comme si l'on pouvait sans la supposer rendre compte de quelque chose. Âristote, en fondant la solution de la question sur l'hypothèse des traces que la sensation laisse dans l'organisme , décèle clairement le préjugé qui le porte à la poser, et qui aussi la rend insoluble : il considère la perception comme une sorte d'information ou de possession de l'âme par Yespèce de l'objet imprimée surle sens. Mais, mémo en admettant cette théorie, autant qu'on peut la comprendre, ex-
pliquer la mémoire par un double point de vue de l'esprit, qui envisagerait^ dans les traces formant portrait de l'objet, tantôt l'image seule et tantôt le portrait de quelque chose, c'est résoudre la question par la question : il resterait toujours à savoir comment ce double point de vue est possible. On ne voit pas non plus pourquoi, nous trompant quelquefois, il ne nous tromperait pas toujours, ou ne nous laisserait pas dans le doute.
Il est très probable que la mémoire des perceptions et des pensées est liée à la prolongation ou à de certains effets persistants des fonctions organiqueset physiques qui accompagnent l'actualité de ces mômes phénomènes. La question des traces , ainsi généralisée, est du ressort de la physiologie qui ne l'a point résolue. Mais les lois de cet ordre qui pourraient être découvertes ne jetteraient pas plus de lumière sur la mémoire, comme fonction de la conscience, que la théorie la mieux établie de la physique des nerfs ne ferait sur la sensation elle-même et comme telle.
La mémoire et la prévision sont inséparables de la conscience. Que serait une perception instantanée , sans la représentation d'aucune autre qui eût précédé ou qui dût suivre? Le plus simple phénomène, si nous ne l'imaginons conservé pendant un certain laps de temps si petit soit-il , nous échappe et fuit la pensée , comme cette limite même de durée que nous voudrions saisir indépendamment de tout intervalle. La conscience sans durée n'est donc rien qu'une pure abstraction de
la conscience; et, d'un autre côté, la durée sans la mémoire n'est rien pour la conscience : en effet, celle-ci ne pourrait être dite durer lorsqu'elle se décomposerait en une infinité de fractions instantanées qu'elle ne se représenterait pas comme successives et siennes. Ce sont là des énoncés positifs de la loi que les doctrines substanlialistes appellent identité personnelle et pertnatience du moi. Cette loi est la représentation même, en tant que divisée , unie et ordoiinée selon la durée.
On peut juger maintenant de la profondeur de ces philosophes, et ce ne sont pas les plus amis du merveilleux, qui ont fait de la mémoire un mystère, ou même une fonction tout à fait inintelligible. Le mystère n'est pas autre que celui de l'existence de phénomènes sous des lois quelconques. Cependant, Reid a été si loin que de soutenir qu'il ne serait pas plus étonnant que tel être perçût un objet qui n'est pas encore , et que rien ne détermine, qu'il ne l'est que l'homme connaisse un objet qui n'est plus. C'est regarder comme logiquement absurdes les phénomènes dont on prétend rechercher les lois. Voilà à quelles aberrations se prête une psychologie purement descriptive et qui ne suit aucun principe» croyant éviter les à priori, parce qu'elle n'en fait un usage constant que sans les reconnaître.
Tous les animaux doivent avoir quelque conscience du temps , quoi qu'en dise Aristote , puisque tous ont des appétits et un lien plus ou moins obscur entre leurs états successifs. Ils ont donc aussi quelque mémoire. On ne doit pas être surpris que les animaux supérieurs nous la manifestent seuls, puisqu'ils ont seuls avec
nous de véritables rapports , et que d'ailleurs les relations où cette fonction doit intervenir sont, chez eux, plus multipliées et plus complexes. Au reste, une mé* moire sans reconnaissance réfléchie est si éloignée de la nôtre, que nous pouvons difficilement nous en faire une idée ; et les déterminations animales accompagnées de mémoire sont assez constantes et quasi automatiques pour qu'on ait pu les réduire au pur mécanisme, sans s'exposer à une autre réfutation que celle qui ressort de l'analogie et des croyances communes.
Ainsi que l'imagination, la mémoire reçoit de Tusage , un sens plus étendu que ne le comporte sa définition rigoureuse. Il n'entre pas dans mon plan de pousser jusqu'au bout des analyses qui abondent ail* leurs : les linéaments principaux me suflSsent. Je remarquerai seulement que la mémoire appliquée à l'enchainement des idées et des mots se confond en grande partie avec la fonction connue sous le nom d' associa^ tion de$ idées et que j'exposerai bientôt.
A la mémoire se joint réflexivement la conscience de la mémoire comme telle, ce qui est autre chose encore que la conscience des phénomènes en tant que passés. En ce sens, la fonction est propre h l'homme, qui se représente, là comme ailleurs, sa propre représentation ; elle serait sans suite et sans objet pour un être dont les voli lions ne s'emploient pas à travailler sur ses états donnés de conscience , afin de passer à de nouveaux actes , et en vue d'un but proposé librement. Il en est de la prévision comme de la mémoire. €*est^ne à la présence d'une volonté libre qu'il faut
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rapporter ce nouveau développement de la conscience, ainsi que je l'ai dit en général à propos de la réflexion. Hais il y a là des questions réservées quant à présent.
L'intervention directe de la volonté donne lieu à un acte particulier de mémoire pour laquelle le nom de réminiscence est consacré. Mais celui de remémoration serait plus exact. 11 s'agit des souvenirs où nous nous réintégrons par un certain eflfort. et à Taide des données que nous possédons déjà. L'opération consiste à déterminer des phénomènes inconnus (oubliés), au moyen de leurs rapports avec les phénomènes actuellement représentés. Ceux-ci ne suffisant pas, nous en suscitons toute une série, jusqu'à ce que nous parvenions à une relation dont l'un des termes est l'objet cherché, et que la reconnaissance ait lieu. Quelquefois aussi le souvenir est présent, mais l'époque n'est pas déterminée : on suit alors pour la découvrir des règles plus régulières et plus sûres que je ne m'arrêterai pas À décrire. Il y a deux points à marquer touchant la série que parcourt la conscience à la recherche d'un fait oublié : d'abord l'attention constante de l'agent, sa volonté de produire des représentations successives qui sont des tâtonnemements, des règles de fausse position; ensuite la loi d'enchaînement de ces mêmes représentations. Cette loi se conforme à V association des idées^ mode de succession et de groupement dont les séries sont sou V ent habituelles ou machinales, et que la volonté peut aussi diriger.
Au reste, Âristote a décrit la réminiscence d'une