‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 42 sur 278 · LES SIGNES EN GKMËBAL · texte numérisé non relu

LES SIGNES EN GKMËBAL

J'ai décrit ailleurs le passage de la distinction à l'abstraction, de l'identification à la généralisation « et montré comment s'opère la détermination spécifique. [Premier e$$ai, § xxxiii). Il me reste à parler des signes, au moyen desquels les objets de ces fonctions se fixent et s'enchaînent pour la conscience.

La signification est l'attribution faite à chaque terme défini d'un certain objet sensible correspondant, destiné à occuper l'imagination et la mémoire, ou, s*il se peut, la sensation directement, tandis que la raison pose le terme même. Cet objet est le tigne de la pensée. Dans les communications entre les hommes, le signe s'adresse à la sensation ; et la pensée à laquelle il est afiecté frappe aussitôt la conscience. Une association très étroite s'établit entre la pensée déterminée et son signe constant. Dès-lors l'homme qui pense en réfléchissant suit une série de signes combinés qui soutiennent ses pensées, en représentent les rapports et les changements , et le placent vis-à-vis de lui-même dans l'état où il serait avec un interlocuteur. Dès-lors aussi les termes que la conscience aborde successivement semblent ne pouvoir subsister ou persister qu'avec l'appui de leurs signes : et, en effet, quand la signification vient à défaillir, tout se trouble ; non que la pensée actuelle manque par là de vivacité ou de profondeur, quand son objet est simple ; mais la comparaison et la réflexion des complexes n*ayant plus de base dans l'imagination et pour la mémoire, les distincts retombent à chaque instant dans la confusion.

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On voit que le pcnivoir des signes est celui d'unir les fonctions diverses de la conscience : el si le jeu de la raison en réclame l'emploi, c'est que celte fonction ne se développe point sans intéresser les autres.

Le signe est à la fois un objet de la sensibilité ou de l'imagination, et une espèce : c'est-à-dire que la raison, à peine posé, l'envisage comme exprimant tous les particuliers d'une classe, et compris lui-même sous une signification plus étendue qui est celle du genre. Des signes, propres et rien que propres ne seraient de rien à la conscience, ne permettraient seulement pas les premiers linéaments du langage et n'auraient plus de raison d'être. Dès que le signe exprime l'espèce, il a la valeur d'un terme général et abstrait. A ce tilre, il s'introduit dans toutes les catégories. Les lois de nombre, d'étendue, de durée, de changement, etc., tous les phénomènes de quelque généralité, les êtres et leurs rapports, sont représentés par des signes spéciaux, dont la combinaison doit correspondre à celle des espèces ellesmêmes, au moyen d'un système convenable. Ainsi se produisent le langage et l'écriture , premiers instruments des sciences.

Deux sortes de qualités sensibles s'offraient pour être dçs signes, et toutes deux, presque également utiles, ont élé employées : les sons et les figures. Les sensations de l'odorat et du goût ne possèdent pas un assez grand nombre de variétés suffisainment distinctes , et faciles à produire et à reproduire à volonté. Le toucher seul supplée jusqu'à un certain point la vue, et c'est en s'applîquant aux mêmes objets qu'elle, aux formes de

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l'étendue. Les pressions et les chocs ont servi, dans quelques cas rares, pour communiquer avec des aveugles-sourds-muets <le naissance. Mais on comprend que si un ordre quelconque de qualités sensibles, dépendantes de la volonté, peut servir de base à un système de signes, d'une autre part, la difficulté du premier établissement serait d'autant plus grande que, demandant plus d'art, ce sj^stème impliquerait déjà l'emploi des signes pour se constituer, et cela entre des êtres qu'on supposerait n'en avoir pas encore de convenus. L'existence d'une sensibilité délicate et variée, jointe à une imagination propre à en rappeler les objets, est donc chose essentielle aux développements de la raison.

Un système de signes, fondé sur certaines suites de sons, est la parole ; un système fondé sur des suites de figures est l'écriture. L'homme produit à volonté les unes et les autres ; il peut donc les employer également à l'expression de ses pensées pour l'imagination et les sens, vis'à-vis d'autrui, vis-à-vis de soi-même. L'une des méthodes parait d'abord plus essentielle à l'humanité, mais l'autre l'est davantage à la civilisation.

Selon ces définitions générales, la mimique, ou langage du geste, est une écriture, quoique fugitive, surtout si les signes figurés par le mouvement du corps (de la main, par exemple) sont constants, précis, et plus artificiels et abstraits que naturels et imitatifs ou même allégoriques. Les sourds-muets se servent ainsi d'une écriture gesliculée ; et il faut se rappeler que les mots tracés sur un tableau, ensuite par leurs doigts.

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lettre par lettre, dans l'espace, sont pour eux les signes abstraits des choses, nullement les signes des sons qu'ils ne sauraient connaître.

De même, le chant serait une véritable parole, encore •qu'obtenu sur un instrument étranger au corps humain, et par des exécutants qui n'auraient que Touie, sans Tusage de la voix. Il se prêterait sans peine à la signiGcalion de la pensée, des séries de notes musicales sur différents tons formant des mots et des classes de mots.

Mais ce que la voix a de remarquable, et que certains animaux présentent seuls, c'est que, sans mesure ni rythme, sans différences tirées du degré d'élévation ou de gravité des sons, ou de leur intensité, ou de leur timbre, quoique certains de ces caractères se trouvent aussi dans les langues parlées, elle admet des variétés, les unes de voix proprement dite, les autres d'articulation, dont le nombre des combinaisons simples surpasse tout ce que pourra jamais réclamer un système de signes, quelque développé qu'on l'imagine. Cet instrument si varié, si abondant, toujours à portée, facile à manier, facile à imiter, agréable aux sens, et qui déjà , avant toutes conventions , exprimait plus d'un sentiment naturel, a dû se présenter immédiatement à la puissance signifinatrice de l'homme. Il est certes pro* bable que le geste, accompagnant la voix, facilita l'établissement des premières conventions sur la valeur des signes oraux : mais la mimographie, par elle-même, se serait mal prêtée à revêtir un caractère abstrait; elle aurait difficilement dépassé l'expression des sentiments

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et des besoins individuels et présents. Si des sourds-* rouets « vivant en société isolée des autres hommes» parvenaient à organiser de véritables communications intellectuelles, ce serait sans doute en commençant par l'usage des tracés symboliques ; et l'écrilure du geste, j'entends avec une valeur véritable de généralisation « pourrait suivre chez eux l'écriture proprement dite» plutôt qu'elle ne la précéderait. On observe quelque chose de cela dans les conversations de ces lettrés de la Chine, qui figurent rapidement en Tair, du bout du doigt, les caractères dont ils ont besoin pour corriger, à l'aide du rappel de leurs signes écrits, l'insuffisance de leurs signes parlés.

Autant la voix et la parole ont d'importance pour les communications premières, à l'origine des sociétés, à celle delà vie de chacun de nous, et dans nos rapports journaliers ; autant l'emporte l'écriture des tracés» quand il s'agit de la conservation et de la tradition prolongée de la pensée et de la formation d'un savoir régulier. La civilisation ne commence qu'avec l'écriture. Mais ici nous devons distinguer deux ordres de tracés : le mode direct et le mode alphabétique.

L'écriture établie en rapport direct avec la pensée (sans l'intermédiaire des sons] exprime les objets par des symboles ou par desimpies imitations, selon leur nature ; elle tourne en allégories les relations qu'elle ne peut aborder autrement ; et il ne parait pas possible qu'elle forme de prime abord un système purement conventionnel et abstrait. Mais il peut arriver que les caractères et leurs groupes divers soient et demeurent

LA PAROLE ; l'écriture. lOi

hiératiquies, c'esl-à-dîre fixes, et bornés à l'expression d'un ordre de conceptions à peu près immobile ; et c'est probablement le cas de l'ancienne Egypte; ou qu'ils deviennent plus abstraits par l'usage , multiplient leurs groupes et s'élendent peu à peu à la signification des pensées quelconques, si variables et complexes qu'elles soient. Ce développement s'est pro* duit en Chii^ et dans les proportions les plus vastes, sans que pour cela il s'y soit établi un lien de correspondance autre qu'extérieure entre la langua écrite et la langue parlée : celle-ci est restée pauvre, équivoque, resserrée, tandis que l'autre s'élevait à une richesse inouïe malheureusement embarrassante à cause du vice originel de sa méthode.

Ce système d'écriture a présidé partout aux origines de la civilisation, et conduit les premiers pas de la science. Mais partout il a eu cet effet inévitable de créer, en môme temps que deux instruments de communication, deux nations en une, le peuple et les lettrés. D'ailleurs, quelque perfectionnement que reçoive le symbolisme primitif, il maintient une certaine immobilité du savoir, en formant et consacrant l'étroite union de la philosophie et de la morale avec les études lexicographiques ordinairement regardées comme invariables.

La méthode alphabétique, qui nous semble aujourd'hui si naturelle, fut une véritable découverte, et très ^difficile à faire ; elle réduisit à l'unité les instruments de la pensée. Le but était de fixer la parole par l'écriture en subordonnant l'écriture à la parole ; le moyen

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fut l'analyse des éléments de la voix, après quoi il devenait aisé de traduire les signes oraux par des signes écrits limités k un pelit nombre. On ne sait si l'inventeur crut mettre fin aux écritures symboliques, ou s'il ne songea qu'à travailler dans une sphère inférieure en offrant un procédé pour faciliter les relations populaires ou commerciales; mais, quoi qu'il eu soit, l'alphabet eut toute la valeur d'une révolution sociale pour les peujiles qui l'adoptèrent; l'écriture se trouva vulgarisée, comme les écrits devaient l'être par l'imprimerie après plusieurs milliers d'années; l'étoile des théocraties pâlit ; la civilisation grecque fut possible : et cp fut la Grèce môme qui mit le sceau à l'invention phénicienne en poussant jusqu'aux lettres (consonnes et voyelles ) la décomposition vocale qui s'était arrêtée aux syllabes. Cette analyse, quoique fort imparfaite eut des effets considérables. Nous sommes loin d'en posséder une meilleure.

Il est vrai que, dès ce moment, la langue des sciences, exposée aux variations et à tous les hasards de la parole, eut part aux anomalies de celle-ci, la suivit dans ses désordres, etavanl tO!it reçut et conserva Tempreinle de ses vices originaires. La possibilité d'un système vraiment logique des signes de la pensée put paraître avoir reculé.

Il y a plus de déclamation que de profondeur dans tout ce qui a été dit et répété sur la dépendance où la pensée serait d'une parole préexislanle, et sur Timpiiissauce où se trouverait Thomme de parler autrement

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