MARCHE DES LANGUES
fusions choquantes; ici la surabondance, ailleurs la pénurie des formes et des mots ; la flexion conservée quelquefois bien qu'inutile, d'autres fois supprimée et non remplacée ; les accords en nombre et genre, qui sont une superfétation ; les modes des verbes, qui font double emploi avec les particules exprimant les mêmes conditions ; les exposants de rapports, dont le sens n'est jamais propre, en sorte que les prépositions se croisent, et que chacune d'elles s'applique à une foule de relalions différentes ; une même racine tournée, tantôt en manière de verbe, tantôt d'attribut, tantôt de sujet, non pas à volonté , selon la logique , mais exclusivement comme l'usage le veut; enfin, peu de règles dont on puisse rendre compte, presque point que les exceptions ne démentent. Le pédantisme des grammairiens a dé* clarélois cette anarchie, et il est reçu que les absurdités les plus palpables ont des raisons profondes, qu'à force de subtilité l'on découvre. Comment une philosophie vraiment organisée s'accommodera-t-elle d' un pareil instrument ? et comment la logique prévaudra-t-elle sans que le langage se modifie profondément? La philoso* phie est la raison, et la langue devrait être la philosophie.
Et cependant tel de ces jargons, qu'on me passe le mot» car je juge de très haut en idée, a été si longtemps travaillé et précieusement cultivé, d'abord manié par un peuple vif et de bon sens, puis fixé par des écrivains de génie, à tendances très rationnelles, que les noms et les formes y ont acquis une précision, une détermination rares : chaque assemblage de mois, chaque tour-
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nure, les modificalions les plus légères ont reçu force de loi pour exprimer les nuances de la pensée. Ainsi l'usage a suppléé à la logique en prescrivant contre elle; le désordre est devenu classification, et la pauvreté richesse. Il est beau sans doute de se faire avec de grands défauts de grandes qualités. Une langue dérivée, et de si loin, et à travers tant de révolutions, ne pouvait trouver mieux. Mais il est déplorable qu'un si bel instrument soit si difficile à manier, et n'admette aucune règle fixe ; que l'esprit te plus rigoureux s'en serve le plus incorrectement s'il n'est averti pour chaque rencontre, et longue* ment, exercé, et qu'enfin l'instruction générale, sérieuse mais nécessairement limitée, qu'on peut espérer de donner un jour aux hommes de toute condition, soit manifestement insuffisante pour les initier aux beautés d'une littérature de celte espèce. Là sera quelque jour a condamnation de la grammaire française.
Le remède aux vices des langues demanderait, quel qu'il fût, une action prolongée. Les réformes brusques et dé parti-pris ne sont pas possibles, quand il s'agitde la chose de tous, et dont tous usent toujours et librement: jamais ces trois conditions ne se trouveront réunies quelque part : une exacte connaissance des changements à introduire, une ferme volonté d*en exécuter de suffisamment radicaux, un plein pouvoir de les imposer d'une manière efficace. D'un autre côté la spontanéité, en pareille matière, exige des siècles pour se déployer, et ses efl'ets sont très bornés quand c'est contre l'habitude et les traditions littéraires qu'ils doivent se produire.