DE LA LANGUIS PHILOSOPHIQUE UNITERSELLX
qu'elles soient complètes toutefois. On pourrait aller plus loin, et se contenter de Ténumération sans classement de ceux des éléments d'une langue vivante et cultivée qu'on jugerait ne pouvoir être ni suppléés par d'autres, ni fqrmés par voie de composition et selon les lois grammaticales : il n'y aurait alors de place distincte et de coordination établie que pour les termes exprimant des catégories, ou des idées qui en dépen* dent immédiatement; ces termes sont indispensables pour la grammaire et fondent le système de la langue.
Si l'on s'arrêtait à ce dernier procédé, le vocabulaire consisterait en une série de racines, aussi monosyllabiques que possible, empruntées à quelqu'une des langues les plus répandues, soit à l'anglaist soit au fond commun des langues romanes ; et ce vocabulaire serait fort court. La précision et la régularité des lois de formation et de dérivation des mots rendrait l'immense dictionnaire des mots composés presque superflu, si ce n'est à l'égard des dénominations techniques des sciences ou des arts, qui réclament souvent un éclaircissement plus étendu que celui qui résulte du nom même.
Si au contraire on voulait s'appuyer sur une classification, quoique empirique, on aurait tout avantage à ne se rattacher, pour la détermination des racines, à aucune des langues connues, mais plutôt à établir des séries de monosyllabes arbitraires. La mémoire serait aidée par une lettre commune afiTectée à tous les mots qui feraient partie du même tableau partiel dans le tableau général des classes^ et il est facile de voir que la sim-
Dg hk LANGUE PHILOSOPHIQUE UNIVERSELLE. ISI
plificatîon méthodique ne se bornerait pas là. Mais cette marche aurait le grave inconvénient de simuler la science accomplie, etde traiter un vocabulaire empirique avec la méthode qui conviendrait à la classification rigoureuse et définitive des connaissances.
Dans tous les cas, l'économie de la langue univer* selle devrait être entendue de telle sorte que» lorsqu'une science serait regardée comme vraiment organisée, c'est-à-dire posséderait sa classification propre, et y persisterait, la série des objets qui en font partie prit place dans le vocabulaire, et substituât ses signes sys* tëmatiques et rationnels aux racines arbitraire» et sans ordre qui en auraient tenu lieu. Certaines sciences pourraient même composer dès à présent leurs fragment» de la langue universelle. Celle-ci. constituée définitive^ ment quant à sa forme, qui est la grammaire, et provisoirement pour sa matière et son contenu , qui est celui du vocabulaire, ne se fermerait point qu'elle n'enfermât en die en quelque façon l'esprit et la nature accomplis, réglés et signifiés sans retour. C'est dire qu'elle demeurerait ouverte à tous les progrès.
Ces hypothèses, tout aventurées qu'elles peuvent paraître, ne m'éloignent pas de mon sujet, puisqu'elle» concernent l'essor possible de la raison humaine, dan» l'adaptation de son instrument immédiat ; mais le»éclaircissements qu'elles appellent me mèneraient trop loin, et je dois m'en tenir aux généralités (1). Revenons à l'analyse de la raison en elle-même.
(I) Pour les points que j'ai dû omeUre ou indiquer seulement ^
122 LA RllSON GOMME JUGEMENT ET RAISONNEMENT.
En définissant la raison fonction de spécification, c'est aussi le jugement que nous avons défini , car il ne peut y avoir ni jugement sans établissement d'espèce
touchant Torigiae du langage, V. le bel ouvrage de M« E. Renan, si empreint d*un véritable esprit philosophique et du sentiment profond de la poésie, créatrice des langues. Quelques passages me font craindre que Tauteur ne soit hostile à ce qui pourrait se tenter de nos jours pour rationaliser le langage et récriture ; la poésie du passé le charme , ei la sécheresse croissante du présent est faite pour le rebuter ; mais sa conclusion me rassure : « Qu*on ne dise pas : si Thomme a inventé le langage, pourquoi ne Tinvente-t-il plus? La réponse est bien simple : c'est quMI n'est plus à inventer ; l'ère de la création est passée. Les grandes œuvres des temps prinitifs, improvisées sous le règne absolu de Timagination et de Tinstinct, nous semblent maintenant impossibles, parce qu'elles sont au-dessus de nos facultés réfléchies. Hais cela prouve seulement la faiblesse de Tesprit humain, dans l'état plein d'efforts et de sueurs qu'il traverse pour accomplir sa mystérieuse destinée. On serait tenté, à la vue des prodiges éclos au soleil des jours antiques, de regretter que Thommo ait cessé d'être instinctif pour devenir rationnel. Mai> on se console en songeant que si , dans Tétat actuel , sa puissance est dimînuéei ses créations sont bien plus personnelles, qu'il possède plus émi^ nomment ses œuvres, qu'il eo est l'auteur ù un titre plus élev^ ; en songeant surtout que le progrès de la réflexion amènera un autre âge, qui sera de nouveau créateur, mais librement et avec conscience. Souvent l'humanité, en paraissant s'éloigner de son but, ne fait que s*en rapprocher. Aux intuitions (Puissantes mais confuses de Tenfaiice succède la vue claire de l'analyse , inhabile à fonder : à Tanalyse succédera une synthèse savante, qui fera avec pleine connaissance ce que la synthèse naïve faisait par une avengte fatalité. Un peu de réflexion a pu tuer rinstiact ; mais la réflexion complète en fera re^ vivre les merveilles avec un degré supérieur de netteté et de déter^ raination. » (E. Renan, de l*originedu langage, deuxième édition, p. 246.) Le savant qui a écrit cette page admettra sans peine que la raison poursuive son œuvre sans se préoccuper de l'art-, et l'artiste ne doit plus chercher le beau oa n'est point I0 vrai. D'ailleurs les