‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 59 sur 278 · LES ANIMAUX. QUANT À U RAISON · texte numérisé non relu

LES ANIMAUX. QUANT À U RAISON

la dévotion égoïste du dix-septième siècle. En la rejetant pour suivre l'analogie et la croyance naturelle, j'admettrai ici que, partout où les objets de nos représentations sont présents, l'animal , que nous voyons agir comme il le ferait en raison de ces représentations à notre point de vue, les possède aussi, non pas réflexivement sans doute, mais du même genre à la clarté près, et dans la mesure au moins que nous estimons nécessaire. Il juge donc; il distingue, unit, détermine^ compare. Certains actes d'abstraction et de généralisation sont inséparables de ceux par lesquels un attribut est divisé d'avec un sujet et rapporté à plusieurs autres, quoique successivement : il abstrait donc et généralise au degré nécessaire pour juger. Quel est ce degré?

Nous pouvons nous en faire une idée en portant notre attention sur ceux de nos jugements irréfléchis , très prompts et presque instantanés, qui sont suivis d'une action immédiate. Il est difficile de nous les représenter après coup, par cela seul qu'étant formés sans réflexion, la réflexion qui survient les altère; ils existent toutefois, et si nous n'y supposions la présence implicite des éléments de la raison, nous ne comprendrions pas qu'ils existassent.

Les animaux ne réfléchissent pas leurs jugements; ils les composent et les décomposent pour en former d'autres, mais ne les analysent pas ; ils employent les notions générales et ne les considèrent pas; c'est pourquoi aussi ils ne sauraient instituer des signes, et cependant ils en ont.

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Les animaux signifient et parlent, ceux du moins dont nous voyons les familles posséder des séries de sons et de mouvements, constants pour les mêmes cas et correspondants aux états passionnels des individus : d'où résultent pour eux de véritables communications de conscience ; mais ces signes demeurent à peu près invariables et ne se scindent ni ne se combinent pour s'appliquer à des pensées plus restreintes ou plus vastes ; le symbole ne s'élève jamais à la pleine universalité abstraite, le jugement n'étant pas lui-même réfléchi ; enfin la parole animale est naturelle dans chaque famille, et s'applique fixe à des groupes fixes d'impressions; elle n'est ou ne devient artificielle en aucun temps, et c'est en cela qu'on doit dire que les animaux ne signifient pas et ne parlent pas, bien que communiquant par signes et quelquefois capables physiquement de produire des sons articulés.

Les animaux raisonnent et ne raisonnent point, tout comme ils parlent et ne parlent point. Si raisonner, c'est-à-dire conclure par le principe de contradiction ou par le syllogisme, c'est opposer clairement les membres d'une alternative ou discerner les moyens termes d'une suite d'espèces, il est plus que probable que le raisonner n'est pas où ne se produit ni progrès ni science. Mais s'il s'agit seulement de l'intuition d'un contraire dont le contraire est exclu de la conscience au moment même, ou de l'intuition d'objets qui s'enveloppent (c'est-à-dire sous forme Imaginative et non de comparaison réfléchie de jugements), ce raisonner qui n'en est proproment pas un , appartient aux animaux : les

l'enfant quant a la raison. 133

plus simples observations nous le donnent a penser, sans tenir compte de celles que le vulgaire rapporte et rapporte mal, ou que des savants ont faites et n'ont pas interprétées rigoureusement. Il existe, même chez rhomme, une sorte de déduction par voie d'imagination et de prévision : nous envisageons une suite d'actes qui mènent à un but, et, sans les enchaîner autrement que par leur représentation comme successifs, nous réalisons les premiers pour atteindre les autres. Il ne faut rien déplus pour expliquer les (raits les plus remarquables d'industrie non instinctive qu'on a constatés chez certaines espèces, et particulièrement chez les quadrumanes. Ce même procédé de raisonnement intuitif rend suffisamment compte des variations que les animaux introduisent parfois dans l'ordre constant de leurs instincts, et dont on s'est prévalu abusivement pour nier ces instincts mêmes, ou la fixité qui les caractérise par opposition aux vues de l'intelligence. Ajoutons maintenant les effets de la mémoire, de l'imitation et de Thabitude, et s'il nous reste un sujet d'élonnement, ce sera l'état encore si obtus et si borné des animaux les plus développés. Mais l'imagination, quoique puissante chez quelques-uns, est très circonscrite chez tous et ne s'étend pas loin dans l'avenir.

On a dû songer souvent à comparer l'entendement de l'animal à celui de l'enfant. Mais l'enfant, dès les premiers efforts de la vie de relation, et bien avant que SCS organes aient tous atteint l'état propre à leurs fonctions définitives, manifeste une spontanéité d'un ordre

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