‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 68 sur 278 · TROISIÈME NOTIOJN : LE CŒUR · texte numérisé non relu

TROISIÈME NOTIOJN : LE CŒUR

états moraux (et je considère ici l'animal aussi bien que rhomme), les noms de bien et de mal ne sauraient leur convenir. Il faut donc que l'animal poursuive des fins ; il faut que les phénomènes se classent pour lui en tant que favorables ou contraires à ces fins, et que, avec ou sans conscience , une manifestation se produise, et de l'attachement qu'il a pour de certains états, et de l'appétence ou de la répulsion qu'il éprouve pour d'autres. Or ces choses nommées en principe comme on voudra, amour, passion, affection, sentiment, ne sont point contenues dans la sensibilité. Cette dernière fonc* tion se borne par définition aux formes de la conscience qui sont immédiatement données sous des conditions externes, et, autant -que possible, abstraction faite des lois qui régissent la représentation complexe ( catégories]. Avec toute autre définition, il n'est point de phénomène qu'on ne pût ramener à la sensibilité; avec celle-ci, on détermine clairement une fonction dont la distinction logique est manifeste.

Ainsi, ce que toutes les langues ont appelé le cœur^ dans l'homme, ce que quelques philosophes intitulent $entimeni^ et quelques autres amour, se rapporte à l'expression générale d'un ordre de phénomènes que les fonctions d'entendement et de volonté ne comprennent ni séparément ni ensemble. L'entendement ne sent pas, la volonté ne sent pas ; et cet être qui sent, cet être moral, répugne à recevoir le simple nom de sensibilité, parce que l'attachement et l'attrait, non plus que les affections contraires ne sont point de sim-

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pies doonées, à la manière des sons ou des chatouillements ou des images, mais s'érigent en formes vivantes de la finalité. Cette dernière loi y est inséparablement inhérente. Sans doute, quand on fait abstraction de l'espace et du temps dans une couleur ou dans un son, la couleur et le son cessent d'appartenir à une représentation de l'expérience sensible. Pourtant un élément clair et déterminé subsiste pour l'analyse, et chacun sait bien ce que c'est que rouge ou strident, toutes catégories de côté. Il n'en est pas de même de la passion, que ne constituent nullement les sensations concomitantes, mais dont l'essence propre s'évanouit toujours, sans laisser de résidu, aussitôt qu'on en retranche toute supposition de fins. C'est encore ainsi que la volonté n'est intelligible que confondue avec la cause.

Dès que la fonction de volonté est abordée directement, et définie par la catégorie de force ou de causalité, qui lie les faits assujétis à la loi de consécutivité constante, on n'y voit rien qui implique nécessairement attrait, ou préférence, ou complaisance quel-» conques. Suivant cette marche irréprochable, il est difficile de comprendre que tant de philosophes aient identifié la volonté avec le désir. Envisageons cette dernière passion en elle-même, elle ne nous paraîtra pas moins distincte, si seulement nous observons que le désir peut se produire à l'égard d'un objet dont nous ignorons si la réalisation est possible, et peut persévérer san$ être suivi d'aucun effet, soit extérieur soit pour la seule conscience, tandis que l'on n'a jamais

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donné le nom de volonté qu'à des représentations jointes à Teffort d'un acte représentatif quelconque, et k celles de ses conséquences que permet la nature. S'il n'en était pas ainsi, tous les hommes entendraient-ils clairement qu'on puisse désirer involontairement et vouloir sans désirer; et peut-on nier qu'ils l'entendent?

Je sais bien que dans le système des déterministes on affaiblit la portée du langage vulgaire et des idées communément reçues à ce sujet ; mais ce langage et ces idées sont de tous les temps et de toutes les nations, et ce système, d'ailleurs indémontrable, est démenti par les convictions naturelles de ses propres adhérents. Ramener l'opposition des passions et de la volonté h celle des passions entre elles, est chose facile en arrangeant les noms pour un moment, et pour le besoin d'une théorie : il n'est pas si aisé d'expliquer comment certains désirs deviennent effectivement des causes, c'est-à-dire passent à la volonté, et comment un si grand nombre d'autres demeurent suspendus. C'est se payer de mots que de prétendre que les passions les plus fortes l'emportent, et se nomment alors des volontés; car qu'estrce que cette force, et d'où sort-elle? Ainsi, sans aborder encore la question du déterminisme et de la liberté, et en supposant, si l'on veut, que l'indépendance du vouloir soit une pure illusion, il reste que l'analyse doit distinguer profondément entre le désir, passion produite en présence d'une fin, et la fonction volontaire propre à assurer la réalisation de cette fin dans certains cas.

Le désir a cela de commun avec les autres passions,

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