‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 77 sur 278 · LE BIEN ET LE MAL · texte numérisé non relu

LE BIEN ET LE MAL

En second lieu, j'ai supposé et, pour plus de simplicité, je supposerai le plus souvent dans la suite que les phénomènes sont propres à poser la perfection ou Timperfection, selon qu'on les considère comme ajoutés à l'être de la conscience ou comme retranchés de cet être. Mais il arrive tout aussi bien qu'un phénomène ajouté apporte l'imperfection, parce que, de cela seul qu'il est présent, une série d'autres se trouvent irréalisables ; et que, retranché, il rende la perfection possible ou actuelle en cédant la place à ceux que sa présence excluait. Au surplus, tantôt la fin que pose le désir dépend pour sa production, en tout ou en partie, du développement propre de la conscience, ou des conséquences attachées à ce développement; tantôt elle n'est qu'une expectative de faits extérieurs, plus ou moins connus, plus ou moins probables. Le désir s'applique également à ces deux cas et reçoit quelquefois les noms de vœu et de souhait dans le second. L'aversion est plus particulièrement relative aux fins dont les moyens sont indépendants de la conscience ; s'il arrive qu'elle frappe des objets que la conscience elle-même se propose, c'est qu'il y a conflit de passions dont les buts sont divergents, et alors nous sortons de la passion pure, car la réflexion intervient.

Laperfection et l'imperfection, états corrélalifs,doivent être considérés, non en eux-mêmes et selon qu'une doctrine les qualifierait tels en décidant de ce qui convient ou ne convient pas à l'homme, mais bien en tant qu'ainsi posés dans une représentation actuelle. Le caractère de

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la passion dépend de celte apparence, nullement de la conformité à Tordre, à la vérité, ou à la juste prévision de l'avenir. Il s'agit ici de l'analyse de la passion pure, sans intervention de la réflexion et de la volonté pour la comparaison et pour le choix des fins. Je puis donc appeler bien toute fin favorable, c'est-à-dire qui s'annonce comme devant combler une imperfection de nature quel* conque, et mal toute fin contraire ou dont la réalisation est supposée incompatible avec une perfection en vue. Il sera entendu que le bien et le mal n'ont encore que la passion pour juge, et ne qualifient que des phénomènes regardés maintenant, à tort ou à raison, comme propices à Taccomplissement de la sphère de l'être.

Ces définitions sont assez générales pour comprendre, avec le bien et le mal, le beau et le laid; et, en effet, il me parait incontestable que ces derniers caractères appartiennent aussi, et quelquefois exclusivement, aux objets du désir et de l'aversion : autrement il faudrait nier la disposition de l'homme à rechercher un certain ordre de représentation par cela seul qu'elles sont belles, et à éloigner celles que marque un caractère opposé. Le beau n'est pas seulement un produit de la réflexion ; il existe comme sentiment immédiat, et toujours avec quelque passion, puisqu'il ne nous laisse pas indiflérents : or la passion ne demeure ja** mais strictement désintéressée, et dès que nous nous sommes une fois complus dans une certaine fin imaginée, nous poursuivons par la suite cette même fin ou (les fins semblables. Antérieurement à l'expérience, il

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faut bien admettre chez l'homme unefoDctioD^du genre du désir, par laquelle il s'attache à réaliser dans ses œuvres, en usant de la nature ou en la transformant, des séries de phénomènes dont le beau seul est la fin. Kant est allé trop loin, ce me semble, quand il a considéré le jugement du beau comme purement contemplatif, étranger à la pratique et à tout désir de l'existence de son objet. On peut affirmer, sans restriction aucune, que tout ce qui éveille dans la conscience un sentiment quelconque est d'un certain intérêt pour elle ; et si le caractère le plus général du beau consiste à plaire, ce que Kant reconnaît, n'est-il pas vrai aussi que le caractère le plus général de ce qui plaît, ou même le signe unique auquel on puisse le reconnaître, c'est une disposition intime à se le proposer pour fin, ou a se le reproposer après que l'expérience en a été une fois faite 7 Le désir et l'intérêt sont donc des traits essentiels du beau aussi bien que du bon, par rapport à nous.

Puisque ce n'est pas dans l'opposition de l'intérêt et du désintéressé, c'est dans la distinction des genres d'intérêt que nous chercherons celle du bon et du beau.

L'intérêt se trouve d'abord dans le nécessaire, dans Yutile et dans Yagréable. Le nécessaire est toute fin au défaut de laquelle, possédée ou atteinte, la conscience se prévoit anéantie dans ses phénomènes intégrants ou inséparables, soit que l'expérience, soit qu'un instinct direct la portent à en juger ainsi. L'utile est un nécessaire partiel, j'entends ce dont la suppression, étendue de

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proche en proche aux fins du même genre ou de genres semblables, à tous les autres utiles, semble conduire de même à Tanéantissemenl. Enfin, je prends pour agréable, en bornant le sens du mot, ce qui apporte un plaisir bien déterminé : savoir des sens, et spécialement du toucher, du goût et de l'odorat. Toutes ces fins appartiennent au bien.

Un autre genre d'intérêt est celui des fins qui plaisent et attirent indépendamment des précédentes, quoiqu'elles y soient très souvent mêlées. Ces fins de surérogation et en quelque sorte de luxe peuvent être supprimées par la pensée, les unes après les autres, sans que Ton aperçoive au bout l'évanouissement de l'être lui-même. Nous les poursuivons en vue de réaliser une série de phénomènes, d'accomplir ou de modifier en nous une classe de représentations complexes, qui pour s'allier quelquefois avec l'utilité et le plaisir ne laissent pas de s'en concevoir aisément séparables. Il se joint presque toujours à leur appréciation un travail plus ou moins rapide de la réflexion, travail dont l'analyse est délicate et difficile. Les fins considérées sous ce point de vue appartiennent au beau. L'élément qu'elles empruntent au sentiment réfléchi de l'ordre et des lois de la nature et de la conscience explique comment les animaux sont dénués du sentiment du beau, ou du moins des développements auxquels on peut le reconnaître.

Il suffira de dire, quant aux fins contraires, que les unes sont nuisibles, ce sont celles qui, posées, suppriment l'utile ou le nécessaire; d'autres désagréables, c'est-à-dire propres à nous apporter la douleur à quel-

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