‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 85 sur 278 · PASSION ACQUËRANTE, SES MODES · texte numérisé non relu

PASSION ACQUËRANTE, SES MODES

la possession même, quand elle est stable et assurée : passion développante, passion possédante. Mais la passion se marque par des traits différents et originaux au moment même de l'acquisition, au moment de la réalisation d'une fin favorable ou contraire. Il se produit alors dans la conscience, comme passive et affectée, une émotion, c'est le nom des impressions de ce genre ; et, dans la conscience comme active et se soulevant d'ellemême, ce que j'appellerai un transport. Le langage n'a consacré ni un nom commun ni des noms spéciaux à ces phénomènes passionnels que l'on exprime cependant lorsque l'on parle d'un transport de joye ou d'un transport d'amour, ou que d'une action quelconque on dit qu'elle est faite avec transport, avec passion. Le mot enthousiasme est quelquefois usité, mais s'applique plus ordinairement au sentiment du beau qu'à celui du bien. Enfin on peut citer l'attendrissement, mais dans deux sens singulièrement différents : l'un relatif aux passions douces que le sourire accompagne, en présence des fins heureuses ; l'autre, accès de mal et de tristesse au sujet de soi ou d'autrui. Je ne veux pas nier qu'il y ait rien de commun entre ces deux états , mais leur opposition est incontestable.

Le mot le plus vulgaire que nous offre ici la langue est celui qu'elle affecte au transport de haine : la colère. Lorsqu'une fin contraire , imposée à la conscience, est immédiatement acquise ou aperçue , et que , en même temps, elle est représentée à tort ou à raison comme ayant pu être évitée et pouvant encore être détruite, la colère se produit. Il se joint à celte passion un déploie-

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ment de moyens matériels propres à la destruction de son objet, ou de tout autre objet présent, si la réflexion ne la réprime. C'est une force qui , mise en mouvement, frappe au hazard, à côté du but, qui souvent se dérobe. Dans le cas où il s'agit d'une fin morale , remédiable ou non , mais à laquelle on sent que la conscience peut seule s'opposer, la colère so réduit quelquefois à Vindignation, dont le caractère est d'être compatible avec la réflexion. Mais si la fin nuisible est représentée comme «définitivement acquise et insurmontable, et si d'ailleurs elle est, de sa nature, assez particulière et personnelle, il peut se produire un sentiment du néant de l'être qu'on voudrait être, sentiment rapide, quelquefois périodique à courtes périodes, convulsif, qui est Y attendrissement. Les phénomènes organiques qui l'accompagnent sont les plus frappants de tous ceux que présentent les passions : larmes, soupirs, sanglots, etc.

Toutes les langues se servent de ces traits physiques de l'attendrissement pour le décrire ; elles n'abordent point la passion même et ses nuances. Mais enfin ce transport de tristesse a un nom qui manque au transport de joye et au transport d'amour. Le transport de haine est toujours le plus richement doté ; on y marque aisément certains degrés : l'irritation, la fureur, la rage; et de plus on exprime des types de caractère qui s'y rapportent, brutalité, violence, au lieu que pour d'autres passions on est réduit à confondre, en les qualifiant de sensibles, les êtres sujets à en éprouver les transports.

Cette pauvreté du langage est extrême à l'égard du

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rire et des pussions auxquelles le rire s'allie. Oo distingue bien le rire du zaurire, mais ce dernier mot a presque les acceptions du premier, au degré près. Ce* pendant les passions correspondantes varient de la joie à la tristesse, de Tamour à la haine, et de la tendresse au mépris. Disons, en général, que le rire marque certaines nuances délicates d'émotion ou de transport, relativement aux fins bonnes ou mauvaises. Hais alors il n'éclate pas.

Quand l'acquisition de la fin gst imprévue, subite, sans qu'elle présente aucune utilité considérable, positive ou négative, l'émotion produite est essentiellement Vétonnement, que ne vient pas primer quelque autre passion plus intéressée. Si dans ce cas il y a perception vive d'un désordre singulier, d'une laideur inofiensive, circonstances accidentelles qui ne troublent au fond ni l'ordre du monde ni l'harmonie de notre conscience, nous sommes saisis du sentiment du ridicule ei^ par suite quelquefois, d'un rire plus ou moins convulsif dont les éclats semblent répondre aux retours précipités d'une même représentation et d'une même surprise. On a noté parmi les éléments du ridicule une certaine comparaison des défauts d'autrui avec nos perfections propres. Mais le rire franc est autre chose; et ce qui peut entrer de malveillant dans l'appréciation du ridicule par le rieur, étant développé , le conduirait à des sentiments de nature différente où le rire ne se trouve plus guère.

Un transport diamétralement opposé a lieu lorsque l'étounement ne nait point à la vue du laid, du petit,

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