‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 91 sur 278 · RÔLE DE LA YOLONTS DANS LES PHÉNOMÈNES · texte numérisé non relu

RÔLE DE LA YOLONTS DANS LES PHÉNOMÈNES

quelle se témoigne dans certaines représentations, s*y témoigne ambiguë, selon les apparences, et devient une volition dans Tacte de la représentation qui se résout et se détermine entre plusieurs. Ce n'est là que de l'analyse.

La différence est grande entre la loi que j'énonce et celles que poursuit l'auteur de la mécanique des représentations. Le phénoménisme d'Herbart, autant qu'il m'est donné de le comprendre, entifie la conscience, et ne laisse pas de perdre de vue l'unité singulière, en même temps que l'ambiguïté qui résultent pour les déterminations personnelles du fait de la représentation automotive et de la puissance des contraires. Traiter les phénomènes comme des atomes, calculer leurs forces, leurs pressions, et ne voir dans le moi qu'un effort de conservation, c'est s'interdire toute explication de la volonté, et l'emploi môme de ce nom, si l'on était conséquent. Il est vrai qu'on ne l'est pas.

Après avoir donné cette idée générale de la volonté, prenons, pour la confirmer et la développer, les phénomènes de conscience à leur origine. Dès la première apparition du sentiment, il y a lieu pour l'homme à distinguer l'impression de l'effort. Une représentation commence à poindre. L'impression toute seule peut l'élever, ce semble, à la clarté, s'il se produit une sensation vive, si surtout une passion s'y joint, d'où le soi se distingue implicitement de son objet : toutefois, il nous est difficile de concevoir ce que nous appellerions une clarté véritable en l'absence de toute réflexion. Mais, du

SENS NOUViSAU DU MOT FONCTION 313

sein de la représentation obscure ou confuse, en tout cas involontaire^ voilà qu'il nait un effort pour le mainlien et comme pour la suscitation de ce même phénomène imparfaitement présent, pour sa position plus nette, pour sa division, pour Télucidation de rapports qui en amèneront d'autres. Ainsi paraissent Tattention et réflexion. Puis nous parvenons à la représentation des représentations comme possibles, en général, et à celle de cette puissance même, en tant que donnée dans la conscience. Nos déterminations, nos actes, nous semblent alors dépendre d'eux-mêmes, c'est-à-dire de nous, au moins quelquefois ; nous tâchons de ne rien être et de ne rien devenir sans l'avoir consenti ou voulu ; nous comparons la perfection relative des fins diverses que nous pouvons poursuivre ou atteindre immédiatement ; nous délibérons. Telle est la série des phénomènes de la volonté.

Un psychologiste de mérite, T. Jouffroy, a remarqué que, du point de vue de la volonté, toutes les fonctions humaines se dédoublent. Partant de là, il proposait de réserver à la fonction volontaire le nom de faculté, pris dans toute sa force et par opposition à la simple capa^' cité. En effet, à commencer par la sensibilité, personne n'ignore la distinction de voir et de regarder, d'entendre et d'écouter, de toucher et de palper, de sentir et de flairer, de goûter et de savourer, quoique notre langue ne soit pas nette sur ces deux derniers points. Passant à l'entendement, on aperçoit sans peine quelle transformation fait subir la volonté à la mémoire, qui

214 l'attention, la réflexion.

devient remémoration, puis à rimagination » au jugement, à la série des pensées, à la passion enfin. C'est la réflexion qui rend la raison possible, et les faits de réflexion sont des faits de volonté , comme nous allons mieux le reconnaître. Au reste, j'ai déjà signalé ces différences à propos de chacune des fonctions de l'entendement. Mais ces mots facultés, facultés de Mme, rappelleraient toujours la doctrine de la substance et des modalités, plutôt que les catégories d'acte et de puissance, et un terme général, celui àei fonction en tient suffisamment lieu, parce qu'on peut y ajouter toutes les qualifications convenables dans chaque circonstance.

Seulement, il est essentiel d'observer que la volonté et les fonctions volontaires ne doivent plus être comprises dans le sens mathématique du mot fonction. Ce sens , que j'ai suivi le plus souvent , implique des lois préexistantes à l'expérience, et une dépendance réciproque de toutes les variables dont la fonction est le lien. Hais ici, en supposant la réalité conforme aux apparences, il faut admettre des variables indépendantes ^qui ne soient pas seulement fictives; les fonctions mêmes varient entre certaines limites , et le jeu des * phénomènes cesse de pouvoir être' constamment prévu par quelque intelligence que l'on veuille poser. En d'autres termes, les fonctions peuvent n'être pas données, mais devenir et se faire. Le sens vulgaire du mot n'exclut point cotte nouvelle acception.

L'attention est, dans une représentation donnée, la représentation qui s'y joint du maintien de cette même

l'attention, la réflexion. 845

représentation, afin que ses éléments ou ses rapports se posent plus distinctement pour la conscience. Il entre toujours dans Tattention une fin proposée quelconque, au moins celle de connaître , que nous avons vu d'ailleurs n'être point rigoureusement désintéressée. Mais la Yolonté en est un élément essentiel ; car si la représentation est maintenue en présence de l'objet, ou sous l'empire de la passion , sans qu'il y ait conscience plus ou moins claire du vouloir, nous parlons d'une impression nette et durable, ou d'un appétit constant, comcne chez beaucoup d'animaux en certains cas ; mais de cette tension passive pour passer à Tatlention il faut introduire un effort. L'effort proprement dit se marque d'autant plus que l'intérêt est moins sensible , la fin plus générale ou plus éloignée. À cette extrême limite l'attention est certainement propre à l'homme.

Appliquée aux objets sensibles, l'attention est observation ; aux actes propres de la conscience, réflexion. Ces fonctions portent ordinairement sur une série d'actes coordonnés, sensations, jugements, raisonnements, en sorte que l'attention simple, ou qui s'appliquerait à un moment déterminé et isolé, n'est que le fait élémentaire de la réflexion prise dans toute son étendue.

Il y aurait abus manifeste à partir, comme Dugald Stewart, de l'opposition entre les sensations inaperçues et les sensations auxquelles nous faùoM attention, pour fixer le phénomène de l'attention dans ces dernières, sans autre éclaircissement. La conscience admet des états vagues, indistincts, confus, dans tous les genres de représentations ; et il ne suffit pas que ces

216 l'attention, la réflexion.

états lui deviranent clairement témoignés pour qu'on doive qualifier d'effort et de volonté la part que son activité prend aux phénomènes : autre est la condition d'un passant qui voit filer un bolide, et change aussitôt de pensée , autre celle de l'observateur qui attend le météore et se le tient présent autant qud possible, même après qu'il a disparu , afin d'en saisir la nature et les circonstances ; le premier voit et sent, le second regarde et travaille ; le langage peut bien désigner ces deux hommes comme attentifs , en comparaison d'un troi* sième qui aura vu sans voir et ne se rappellera l'étoile filante qu'au moment où on lui demandera s'il l'a remarquée, mais l'analyse, tenue à plus de précision, nommera les trois cas sensation confuse, sensation distincte et attention proprement dite. Il est vrai que le fait de la distraction à l'égard de certains phénomènes s'explique par l'application de l'attention à d'autres phénomènes au même moment , et c'est ce qu'on appelle préoccupation; mais alors donc la meilleure situation pour avoir des sensations distinctes de tous les accidents qui peuvent survenir est de n'être attentif à rien de déterminé quand ils surviennent, toutes choses égales d'ailleurs : or, s'il ne se produit en même temps aucun effort pour retenir et étudier la conscience présente, il y a sensation nette, on ne saurait dire qu'il y ait attention. Au surplus la sensation peut nuire à la sensation sans qu'il soit nécessaire de joindre une attention marquée à l'une des deux.

La confusion des deux sens vulgaires de l'attention a conduit le psychologiste écossais à cette singularité de

l'attention, là réflexion. 217

regarder comme des séries très rapides d'actes déterminés d'attention et de Tolonté les merveilles d'adresse de Tart du pianiste ou de l'équilibriste. merveilles d'où l'habitude tend précisément à bannir la réflexion et l'effort. L'apparence de ces séries est indubitable, mais les phénomènes dont elles se composent sont des sensa<tions distinctes que suivent des déterminations d'agir aussi peu réfléchies que possible ; et l'attention ne s'applique que d'une manière générale, à l'ensemble des faits qu'il s'agit de saisir ou de produire. Le même auteur met en doute la possibilité que les mêmes objets se trouvent à l'égard de l'attention (et de la sensation distincte] tantôt séparés , tantôt réunis au même instant ; il est tenté de réclamer l'inter^-ention de la mémoire, même pour la perception de la figure visible. Hais quelle est donc la fonction du soi que l'on puisse concevoir à part de la mémoire, et s'est-on fait l'idée de ce que deviendrait une conscience rigoureusement instantanée, c'est-à-dire anéantie à l'instant? Nous devons accorder à D. Stewart plus qu'il ne nous demande, mais il ne s'ensuit pas que l'attention se découpe en atomes, car alors la réunion de ces atomes par la mémoire cesserait d'être elle-même un fait d'attention, ce qui n'a pas de sens. Que signifient ces spéculations sur une faculté isolée? Quand on parle d'attention» il faut comprendre la conscience attentive avec les autres fonctions dont elle est inséparable : et on a vite fait de reconnaître, en consultant les faits, que l'attention peut se partager entre des objets liés par une idée commune, jamais entre ceux qui, séparés de tout point, se feraient mutuellement

Page 1