‹ Essais de critique générale (volume 3)Chapitre 97 sur 278 · VEILLE ET SOMMEIL DANS L*ANIMAL · texte numérisé non relu

VEILLE ET SOMMEIL DANS L*ANIMAL

lions qui loi t)résenteraient des fins à poursuivre. Chez lui, rimagination est faible, la mémoire attend les occasions, la série des pensées est dépendante. Quand cet état d'impassionalité se prolonge au-delà d'une simple somnolence, il se marque par la suspension des repré^ sen talions nettement extérieures et des affections qui les accompagnent , mais surtout de la puissance locomotive en tant que dirigée, car le rêve prouve, chez quelques animaux, la persistance possible de la sensation ou de son apparence Imaginative , tandis que la locomotion , alors sollicitée , se trouve cependant impuissante à atteindre son but. Je croirais volontiers que l'harmonie entre les fonctions représentatives et les lois physiques n'est pas interrompue dans ces phénomènes, mais que la représentation est trop confuse, trop peu catégorique pour se rapporter à des mouvements déterminés et combinés : de là les efforts vains des membres et de la voix , le sentiment pénible de l'impuissance, et tous les caractères de certains songes. On peut se demander si l'animal arrive jamais au sommeil parfait, c'est-à-dire à la suspension totale des phénomènes représentatifs, ou s'il conserve toujours une conscience sourde, avec quelques sentiments vagues de la vie de relation. Cette question, posée sur l'homme, a pu ofiOrir un intérêt aux partisans de la substance et surtout dans les systèmes de Descartes et de Leibniz ; mais, nous fût-il donné de la résoudre, elle n'ajouterait rien à l'histoire des phénomènes et de leurs lois. À peine se comprend-elle sous ce point de vue, parce qu'il est impossible de marquer une limite entre ce qu'on appel-

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lerait une suspension totale et cet état de torpeur où toutes les fonctions, principalement la mémoire et le devenir de la pensée, de plus en plus exténués ou effacés, ne laissent rien subsister que la puissance indéterminée et de moins en moins consciente. Que cet état soit celui du sommeil profond qui ne laisse aucun souvenir, on Ta contesté par des inductions elles-mêmes contestables ; il est au moins certain que l'homme peut en approcher beaucoup, même en veillaift et par un effet de sa volonté : chacun peut en faire l'expérience, et des sectes entières s'y sont livrées ou s'y livrent encore dans un but de souverain bien et de perfection morale.

La veille de l'animal comparé à l'homme pourrait déjà paraître un demi-sommeil intellectuel et une sorte de songe , si l'on n'avait égard qu'à la nature des représentations toujours irréfléchies qui forment sa conscience; mais de cet état à l'état de sommeil, et même de rêve continuel • il y a certaine paralysie d'un système d'organes et comme un second degré de paralysie de la représentation : les sensations nettes , les passions infaillibles , les réalités présentes de la vie de relation cèdent la place au jeu imaginaire et obscurci des catégories directrices du jugement. L'état somnambalique a été plus justement rapproché de la vie purement animale , mais il faut noter une importante différence : le somnambule est enfermé dans un cercle d'actes et d'impressions en dehors desquels il se laisse aborder difficilement par la sensation, là où l'animaf est également en éveil et prêt à tout événement. Cette

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propriété de concentration dépend des fondions spéciales de rbomme et des habitudes qu'elles établissent. Le somnambule ne réfléchit pas à nouveau actuellement, mais applique une puissance d'attention et d'abstraction antérieurement acquise; il touche, entend, voit, marche, travaille et suit toujours sa pensée : En dehors des accidents que cette série comporte, toute impression assez forte pour rompre la chaîne doit amener la réflexion positive et mettre fin au genre de sommeil où il est plongée Supposons que cette réflexion ne soit pas naturellement possible, l'habitude et l'instinct auront leurs cours sans concentration spéciale, les sensations aborderont sans résistance et les passions se dirigeront à leurs fins naturelles. Tel est sans doute l'état de l'animal pendant la veille.

L'homme a donc, outre les sensations, les jugements et les passions , développés dans la veille , la réflexion et la volonté qui s'y appliquent, et les soutiennent jusque dans l'inaction des sens, au moment où Tanimal s'endormirait infailliblement. L'abandon des fonctions volontaires marque pour lui le premier acte de l'envahissement du sommeil. Prenons-le à ce point culminant de sa vie , négligeons l'activité animale comme satisfaite, ou sans but prochain , et suivons les phases de la suspension de la volonté.

On observe d'abord le passage de la représentation automotive , et des rapports réfléchis internes ou externes qui en sont la matière , à la simple association des idées, c'est-à-dire aux séries purement naturelles

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OU habituelles de la pensée. On donne le nom de r^verie à cette forme de développement de la conscience. La volonté y est encore présente, mais non intime, seulement prête à se susciter à l'occasion. Il s'y mêle aussi des éléments sensibles qui interviennent et modifient les séries. Éloignons maintenant la possibilité des sensations, parle choix du lieu, du temps, de la posture; supposons que Teffort de conscience, ou se suspende lui-même, ou devienne progressivement difficile et pénible : alors la rêverie s'obscurcit, les termes des rapports se comparent à peine, leur loi de succession échappe ; s'il nous reste encore un sentiment d'exister et de pouvoir, nous nous tenons fixés à la simple possession de ce sentiment de moins en moins senti. C'est le passage à un état que j'appellerai ici le rêve, afin de le distinguer du songe proprement dit. Cet état, où la puis* sance de vouloir est sourde, presque pas consciente et comme nulle, consiste souvent en une suite machinale de représentations, dont l'ordre est tracé par les impressions antérieures tournées en habitudes. Souvent aussi la suite est incohérente : des sons, des mots, des images se jettent à la traverse, sous des rapports dont l'observation est difficile, parce que le phénomène n'est pas sitôt réfléchi qu'il est altéré. On peut y saisir pourtant quelques données instantanées, assez pour constater le désordre, une marche imprévue, saccadée, et l'absence de toute règle assignable, Le rêve est quelquefois une transition de la veille au sommeil, et il occupe tous les moments de certaines insonmies, joint à une conscience qui lutte, sans pouvoir achever de s'obscurcir.

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La considération de ces divers phénomènes précurseurs rend déjà ce fait probable : que le sommeil luimême est un état d'obscurcissement de la représentation, qui diffère peu d'une suspension totale. En preuve du contraire, on a cité l'impression qui accompagne le réveil subit ; mais qu'est-ce, dans ce cas, que le sentiment vague d'une occupation profonde où nous étions plongés, d'où nous tire violemment une sensation imprévue, qu'est-ce autre chose qu'un effet de la nécessité où la réflexion nous met de rattacher notre état présenta un état antérieur quelconque? Ce dernier nous semble doux, en comparaison de l'autre qui est pénible, et nous nous croyons détournés de nos pensées parce que nous entrons difficilement dans celles qui nous abordent. Un auteur devrait se faire ces sortes d'objections avant de publier ses études. Le même philosophe, l'homme d'analyse de l'école électrique, Th. Jouffroy, s'est prévalu pour sa thèse de la faculté que nous aurions de nous éveiller à l'instant préfixé par notre volonté. Si un pareil fait s'observait jamais à la suite d'un sommeil entier, en dehors de toute habitude prise aussi bien que de toute sensation survenante, il faudrait constater un véritable prodige, la mesure immédiate et directe du temps. En toute autre circonstance il n'y a là qu'un exemple commun du sommeil imparfait qui tient de la rêverie.

L'absence de tout souvenir déterminé, au moment du réveil subit, doit naturellement passer pour une preuve de l'absence des représentations antérieures. En effet, toutes les fois qu'il y a succession immédiate de phé-

nomènes aperçus, quelle que soit d'ailleurs leur diversité, une certaine mémoire les lie, une réminiscence au moins possible ; et c'est cela même qui fait l*unilé de conscience. Si donc le passage du sommeil à la veille est une exception à la loi, il faut dire que chacun de ces deux étals a sa conscience propre et indépendante, ou que les impressions de la personne qui dormait n'étaient pas véritablement aperçues de celle qui veille maintenant : ainsi, à l'égard de cette dernière, la seule de qui nous puissions dire en connaissance de cause qu'elle dormait , le sommeil est une suspension des représentations.

Passons aux phénomènes des songes. Ils ont pour caractères communs : de se produire dans le cours du sommeil ou vers sa fin ; de former des séries quasi logiques et toutes relatives à nos fonctions connues ; de simuler l'expérience ; de se coordonner avec les séries antérieures de la personne, et par là de lui appartenir ; enfin de laisser, au réveil immédiat, la mémoire de leurs principaux traits, en même temps que s'établit plus ou moins rapidement la conviction de leur nature illusoire. Parcourons ces différents points et précisons-les.

Le songe est une dérogation au sommeil, un retour à la rêverie, mais avec les différences qui tiennent à un abandon plus complet de la puissance réflexive, à l'éloignement de l'expérience et de ses conditions , et à l'état propre des organes dont l'exercice est depuis longtemps suspendu. Cependant des sensations vagues peuvent encore le produire ou le modifier ; et au défaut de

celles qui naîtraient des circonstances extérieures, la représentation trouve un fondement dans celles qui sont internes, ou dans la reproduction spontanée des sentiments qui ont occupé précédemment la conscience. (V' ci-dessous, § xi.)

Il n*est point de fonctions, point de catégories qui ne s'appliquent à ces données dans le songe. Les rapports de nombre et d'étendue, une succession, des changements observés s'y rencontrent toujours ; les qualités s'y présentent, rapportées à des sujets stables ou instables, liées par des jugements de toutes sortes, et déroulées en raisonnements, mais intuitifs plutôt que discussifs ; les causes y sont supposées à propos des phénomènes; les passions surtout s y produisent très vives et pour des fins clairement aperçues ; enfin la personne s'y retrouverait en son entier, n'était l'absence de la libre réflexion. Mais les fonctions volontaires se réduisent à de pures ombres dans les songes ; c'est-à-dire que les représentations cessent alors d'être soumises à l'apparence constante d'une représentation automotive, exercée actuellement, ou qui se témoignerait être en puissance. Aussi les choses, les événements, les pensées se forment et se succèdent en manière de spectacle, et nous nous offrons nous-mêmes à nous-mêmes comme sur un théâtre. De là ce caractère de toutes les fonctions intellectuelles , autre dans le songe que dans la veille : la comparaison instinctive et non délibérée, point de critique, des inductions rapides, jamais discutées, l'oubli d'une chose en présence d'une autre» les contradictions qui s'ensuivent; de là jusqu'à unevéri*

table aliénation de la personne, qui arrive à se confondre arec une autre, ou à s'attribuer les phénomènes que tout à l'heure elle s'opposait. D'autres fois la réflexion semble conservée, il est vrai, mais c'est moins dans le songe proprement dit que dans une sorte de rêve où l'effort cherche à se produire contre les impressions désordonnées qui nous assiègent. Quoiqu'il en soit, cette réflexion est elle-même songée plutôt que voulue ; c'est une copie des formes de la pensée délibérative de la veille, copie souvent fautive, bizarre, dont l'habitude fournît les éléments, quelquefois exacte aussi, et même inventive, mais bien rarement. Nos raisonnements, dans cet état, s'il nous arrive au réveil d'en formuler une réminiscence fidèle, se trouvent absurdes, des ombres de raisonnements : nous pensions avoir fait de bonnes découvertes, et nous établissions des rapports sans fondement, ou tout à fait logomachiques. Quand la violence de la passion qui nous étreint sollicite un véritable effort, nous nous ressaisissons quelquefois nous-mêmes et nous réfléchissons pour nous retrouver ; mais cet effort nous remet dans la veille, ne fût-ce que pour un instant.

La simulation de l'expérience dans le songe est due précisément à ce que, avec la réflexion, toute critique est écartée : alors ce qui parait est, la croyance n'a plus d'autre base. L'opposition de l'apparent et du réel n'est en effet que celle du réprésenté , tantôt seul , tantôt placé dans une série de phénomènes antérieurs ou concomitants, tous établis, reçus et concordants. Or, au défaut des sensations qui s'enehainent et se limitent

2iS l'ES SONGES.

mutuellement, comme dans la veille, la réflexion seule peut introduire des comparaisons et mettre en question la concordance des phénomènes.

La fausse expérience des songes prend place naturellement dans les séries de la personne, toujours représentée à elle-même. Mais on comprend que celte personujB s'altère quelquefois par la confusion de ce qui lui appartient et des possibles qui jouent la réalité devant elle et qu'elle s'attribue. Ces derniers composent une personne nouvelle, d'où résulte une véritable aliénation de la première. L'absence simultanée de la réflexion et des sensations réglées par la nature doit, en effet, produire la démence.

Le réveil après le songe est un retour de ces deux sortes de fonctions qui se contrôlent l'une l'autre. Alors s'établit la comparaison entre l'ordre général des phénomènes, où tout se lie et s'explique, et l'ordre particulier déroulé pendant le sommeil. Celui-ci est jugé illusoire, c'est-à-dire que certains des rapports qui le composent cessent d'être représentés comme l'expression de faits autres que d'imagination. L'illusion consistait seulement à n'avoir pas conscience de la nature des phénomènes, et à suivre, pour les fixer, les inductions les premières venues. C'est de la différence radicale des deux états que provient la difficulté de se rappeler distinctement les songes. La remémoration exige réflexion et effort : les phénomènes qui naguères nous occupaient , s'offrant et se succédant sans critique, maintenant, nous les lions pour les reprendre ; Tinterpolation inévitable glisse l'explication dans le texte ; ce

qui n'était que tableau devient histoire, et le songe qu'on raconte s'éloigne essentiellement du songe qu'on a Cail.

Ceci doit nous mettre en garde contre toute observation directe par laquelle nous croirions saisir sur le fait la persistance de la réflexion dans certains phénomènes lucides du sommeil : l'observateur est l'homme éveillé qui, réfléchissant pour retrouver la mémoire, ne peut pas en même temps ne pas réfléchir pour lier ses idées. L'interprétation fausse donc le souvenir. S'il arrivait alors que le passé se reproduisit fidèlement, sans mélange, c'est que le sommeil aurait repris son empire ; le songe se . continuerait et ne s'observerait plus. Ce cas est d'ailleurs très commun, et je crois pouvoir assurer qu'entre la veille et le songe la mémoire n'est jamais un intermédiaire impartial.

Les preuves indirectes ne sont pas plus solides. Et d'abord ce n'en est pas une que cette loi très connue, partout citée, la loi du renforcement que le sommeil peut amener dans la mémoire acquise. On conçoit que la pensée contracte l'habitude de certaines séries à la suite des répétitions machinales du rêve. De là ce fait énoncé mystérieusement par M. P. Leroux : « Le sommeil n'est-il pas le moment principal où nos sensations se changent pour nous en mémoire et en imagination? » Tout le mystère est dans l'existence distincte des fonctions involontaires, dans la loi de l'habitude et dans l'intermittence plus marquée des fonctions réfléchies. La réflexion, le travail proprement dit, sont donc étrangers à ces phénomènes. Cabanis cite le témoignage de

Sii LE SOMNAMBULISME.

Condillac pour des eJQTets d'une autre nature. Le philosophe s'endormait sur un travail préparé mai$ incomplet, et à son réveil le trouvait achevé dam $a tête. Une observation ainsi faite ou énoncée n*est pas sérieuse ; tous les éléments d'une discussion y manquent, et il serait trop facile d'en réduire la valeur en faisant la part de Tinterprétation des faits qui ont pu la suggérer.

Au reste, la réflexion, telle que nous l'avons définie, n'est point inhérente au jugement. Il est des jugements et des raisonnements instinctifs ou habituels qui se retracent dans le rêve et dans le songe ; il s'y en formule aussi d'entièrement nouveaux, dont les éléments sont anciens, cela va sans dire. Quelles que soient la force et la netteté de ces actes de la conscience, ils n'en résultent pas moins de la simple série des rapports auxquels elle s'applique sans critique. La preuve que la réflexion n'y intervient point, c'est qu'au réveil ils nous semblent douteux,! tandis que sous l'impression du songe, ils figuraient la réalité même, sans hésitation et sans partage.

L'absence de la réflexion et de la volonté, en un mot delà représentation automotive, absence imparfaite dans le rêve, absence accomplie dans le songe le plus lucide, se continue dans le somnambulisme naturel. Ce dernier état diffère du précédent en ce que certaines sensations et certains actes déterminés, de locomotion, par exemple, deviennent possibles, et se produisent régulièrement. Mais tous les faits connus indiquent chez le som-

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