‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 104 sur 193 · CRITÈRE DU CONSENTEMENT UNIVERSEL · texte numérisé non relu

CRITÈRE DU CONSENTEMENT UNIVERSEL

comme parle le même philosophe» n'a point dos applic^ilions telles qu'on soit dispensé de les discuter. Or la discussion doit porter sur la question de savoir si telle ▼érité est effectivement du ressort de la disposition commune^ et jusqu'à quel point, dans quelle mesure, sous quelle formule? Qui en décidera? Quel est le philosophe qui, en suivant une méthode quelconque, a cru 8*éloigner de celle-là ? Quel est celui qui s'est reconnu lui*même hors du sens commun? Et les sceptiques ne pourraient-ils point se donner pour les plus sensés de tous, eux qui, professant l'ignorance volontaire en matière de spéculation, se maintiennent sagement dans la foule des hommes que le sens commun ne poi4e point à définir des substances et à formuler des dogmes.

Il est à peine utile de remarquer que le sens commun, cette fois dans une acception tout à fait vulgaire, est ce qa'ily a de plus étranger à la vérité, en matièrede science. Le sens commun de beaucoup d'hommes n'est que l'ha- Iritade et que le préjugé. Au nom du sens commun on a pa nier le mouvement de la terre, la grandeur du soleil, la vitesse de la lumière. Avouons même que cette sorte ^ de bon sens est encore bien répandue, et ne manquerait pas de réunir la majorité des voix en Europe (que seraiUce dans le monde entier?) n'était l'autorité des savants substituée de plus en plus à celle des prêtres. Le icns commun avec l'ignorance a produit toutes les erwws, et c'est là qu'on veut trouver la certitude.

Sous un point de vue, le critère du sens commun difftiepeu de celui qu'on a nommé du consentement uni-

406 CniTÈRE DU CONSENTEMENT CMTERSKt.

ver$eL Je ne coniesle pas que le philosophe ne doira trouTer un appui dans Taccord de sa conscience am le témoignage des autres hommes. On verra plus loÎQ que ma méthode me conduit k tenir grand compte de ce côté de la t ^rlitude. Hais il s'agit iû

d'un critère, I ïlque le cousentemenldu

genre humain uchant les problèmes (pK

débat la phil supposé qu il eiiste, on

pût immédiat( T et le formuler. Ni Tuw

ni l'autre de ces 3 sont remplies. Tous les

hommes n*ay£ on ne saurait les appeler

en témoignage sur une i 3 dont la rc^flexion propose et peut seule proposer la formule. Celui d enlre eui qui étudiera assez pour comprendre le sujet, et pour donner une opinion molivée, ou pour le moins précise et distincte, sans se contredire, celui-là sera philosophe, et son jugeojent u*aura pas plus de poids sans doute que le jugement dWristole, de Leibniz ou de Kant. Si, au contraire, un pr(5tend recueillir des liSmoîgnages sur une qtjestion qui ne sera posL^e qu en termes confus j sans dL^û ni lions, par exemple, Vetpace txiittt'il? les corps exi$ient*\h? aucun philosophe ne refusera le sien, dans ce même sens vague, non pas même un idéaliste absolu ou un pyrrhonien pur; et le résultat sera nuL Oîi aura prouv*5 par là n'avoir aucune notion des conditions delay*îrité définie et de la science. L'accord du genre humain n'est donné qu'implicil^ menl, dans les synthèses grossières de la connaissance, qui sont séparées du savoir formel par toute Téteodu** de la réflexion. Or celle-ci est personnelle. Pour d^*

er cet accord, ce consentement universel, des limbes ù ils sont retenus , TœuTre de la raison individuelle si requise, aussi bien que pour formuler la vérité dans oe conscience seule. Ainsi le prétendu critère passe lévitablement dans les dépendances de la personne ai 86 charge de l'appliquer.

Au fond, le sens commun et le consentement univerd sont en philosophie des mots qui déguisent celui de rayance naturelle, et quelquefois aussi le laissent ercer. Cest ce qui résulte clairement de certains pasiges de Bufiier et des Écossais. Hais alors il faut défiir cette croyance et tous les caractères dont elle s'ac- )mpagne; définir, classer, non pas seulement énulérer sans ordre ni précision, ces vérités premières et réductibles qu'elle pose dans la conscience ; recherlier jusqu'à quel point elle est théorique ou pratique, écessaire, irrésistible, ou morale et légitime; y dis- Dguer les rôles de Tentendement, de la passion et de L volonté, car tout l'homme intervient pour la constiler; enfin suivre les degrés de certitude intime où elle arrête, d'applications en applications, s'il existe de îls degrés, jusqu'à ce qu'on descende à la simple probailité morale, dontondoit aussi se rendre compte. Voilà omment il est possible de construire avec la croyance I science, au lieu de ne former qu'une collection de ruismes. Voilà ce que Butfier et les Écossais auraient iù tenter, mais que Kant lui-même a bien peu compris.

Kant a dit de son œuvre : Je devais abolir la science iwr faire place à la foi (préf. de la 2' éd. de la Cri-

i08 CHITICISME DE KANT.

tique de la raison pure). Mais nulle part que je sache, il n'a fixé la nature , déterminé les éléments de conscience de cette foi, indépendamment des objets auxquels il rapplique. Nulle part il n'en a limité la portée par une méthode vraiment scientifique. Car pourquoi la foi de la raison pratique s'arrêterait-elle aux objeb encore très généraux de ce qu'on appelle la religioa naturelle? Pourquoi ne pas l'étendre aux mystères historiques et théologiques, aux affirmations familières de telles sectes ou de tels peuples, en un mot à des superstitions dont un si grand nombre d'hommes prétendent éprouver le besoin? Ce n'est pas parce que les thèses de la raison pratique ont aussi une valeur rationnelle, que Rant peut leur appliquer la foi par privilège : cette valeur rationnelle est combattue et anéantie dans h critique de la raison théorique : là nous apprenons qu'il ne nous est possible de connaître que des phénomènes, et que la détermination des choses en soi implique contradiction. C'est donc parce que ces thèses forment une sorte de minimum de position de sukstances, nécessaire pour le fondement de la morale. Mais toutes les religions déclarent que ce minimum est insuffisant. D'un autre côté, la philosophie prise en masse nous prouve que des notions du Bien , de la Personne et de ses droits et devoirs, sans entités métaphysiques, suffisent, et donnent à la morale une base plus universelle et plus sûre. La foi peut d'ailleurs ignorer les symboles (et la substance en est un, quoiqu'à l'usage des philosophes ) et n'en être pas pour c»ila moins affirmative à l'égard de réalités crues ou espé*

a dans la série des phénomènes possibles. A cet au- B point de vue, Kant mène sa raison pratique plus in qu'elle n'a droit d'aller et moins loin que ce qu'elle ut. Il nous propose sa propre foi en remplacement la science, qu'il abolit.

Hais quelle formule I quel oubli ! abolir la science I re place à la foi I Ce qu'il faut, quand on a reconnu vanité de la rai$onpure ou absolue, c'est d'introduire os la science la croyance, en y déterminant sa signiation et son rôle, et de rendre la croyance elle-même entifique en s'arrélant aux limites de l'universalité et la raison dans le développement de la foi. C'est de re inséparable dans la doctrine ce qui est inséparable Ds l'homme qui la professe.

La séparation de la raison théorique et de la raison itique, rigoureusement posée et maintenue par le iilosophe, non à titre de simple division de matières, K)ur effet de placer la vérité une dans l'incompréhen- »le agencement de deux systèmes qui se détruisent lUiellement. Kant a fait de l'homme deux hommes en i : un qui croit nier nécessairement, pour la logique, i autre qui veutaflirmer librement, pour la morale. 1 ne tombe pas ainsi dans la contradiction sans essayer î s'en défendre. Voyons donc l'excuse. « Nous ne con- U$$on$ point d'objets en soi , dit Kant, mais nous en mon$ de possibles. De cette pensée, de cette possibiié, des motifs pratiques peuvent nous engager à passer Taffirmation de la réalité, si toutefois elles n'impliiwnt rien de contradictoire. » Voilà qui est bien ; ^finissons maintenant les ternies. Comment ne pou-

410 CniTIClSME DE KANT.

Yons-nous connaître un objet en soi? En ce queTiiMoip ditionné ne peut absolument pas être conçu sam m^ tradiction. Et comment sans contradiction pouTOMt nous le penser? En admettant que la contradidioi provient de ce que nous appliquons nos modes de ftf^ sentation, les règles de notre faculté de connaitn^ cet objet, pur inconnu, qui nous échappe. C est touj Kant qui parle. Ainsi la contradiction n'est levée, fl dit formellement, qu'autant que l'inconnu reste in( et que la raison ne tente de le déterminer en aucune nière. Le fondement de la morale est donc la réalité d*< inconnu auquel nous ne devons point appliquer modes de représentation ^ les règles de notre faculté connaître ; en pensant cet inconnu nous ne pensons en affirmant sa réalité nous n'affirmons la réalité de ou si nous pensons quelque chose, afin qu'un purni ne soit pas la chose de la raison pratique, et Kant manque pas, alors la contradiction reparait, et la que de la raison pure reprend ses droits pour tout verser, jusqu'à la morale avec sipn prétendu fon( ment. ^

La raison théorique et la raison pratique contractai de leur séparation un vice égal. Nous venons de va| que cette dernière est infirmée profondément par k| conclusions de la première. Encore si Kant, cherchii pour sa morale une base ontologique, avait adopté fr» chement l'anthropomorphisme , sans supposition à chose en soi et sans ramener les anciennes notions traofcendantes, on eût pu l'accuser de sortir de la science mais non de se contredire. Il n'en fut rien, et lesliabi

S de son esprit le portèrent à restaurer des entités istiques, qu'il venait d'abattre, et qui lui semblaient )urs indispensables. Reconnaissons maintenant, ce est moins vulgaire et n'est pas moins vrai , que les ries de la raison pure ne pouvaient pas davantage blir, abstraction faite de la personne réelle et pratida philosophe. La critique de Kant est un véritable iatisme,qui n'est pas autrement fondé que tout autre aatisme à se présenter comme la vérité en soi. L liberté des déterminations de conscience est le t de la raison pratique. Puisque la liberté^existe 1 Kant, puisqu'elle est essentielle à l'homme et que nme ne s'efface pas dans le philosophe, celui-ci ne ait être certain qu'elle n'intervient pas dans cet e théorique qu'il arrange. La même raison qu'il nécessaire , ses prédécesseurs l'ont proclamée ne lui, ses successeurs la proclameront; et chacun l'entendre lui dicter les lois qui lui conviennent. k une raison , voilà une nécessité bien accommoes! En fait, c'est une raison pratique qui dirige l dans sa critique de la raison pure, car c'est une onne qui conduit et coordonne l'œuvre, s'attache les pensées dont elle cherche la confirmation, plu- [a'à d'autres, dont la considération prolongée sugrait à la conscience des affirmations différentes. Spi- I, Hegel peuvent se targuer d'une suite de vérités es et nécessaires , identifiée avec la suite de leurs s propres, telles qu'ils les ont produites : il ne leur ^aqu'à justifier l'hypothèse;. Kant ne le peut pas : conscience est libre , croit-il , sa critique est donc

il 2 CRITICISME DE KANT.

libre aussi, quoi qu'il fasse, ses catégories sont libra, ses antinomies sont libres.

Mais peut-être la liberté n'a sa place, dans la coif- < science, que relativement à la passion, au devoir, au choses de la vie? La raison pure s'en affranchit? San doute, Kant le croit ainsi ; mais pour ne pas se tronH per, il devrait être sans préjugés, sans habitudes, saM parti pris, sans désir, sans espérance, sans but. Elqad homme est ainsi fait? Kant réfléchit, pèse, étudie, changi/ de pensée , compose et recompose son œuvre, commfll firent les Descartes et comme feront les Fichte, et cominf nous faisons : ses jugements ne sont pas plus nécessai' res«que les nôtres, qui diffèrent souvent des siens. ^

Pourquoi les jugements de la critique de la raisol^ pure seraient-ils plus nécessaires que ceux de ladog* matique de Wolf, éminemment nécessaires selon WolM faux selon Kant? Si l'existence d'une chose en soi, itt4 connue et indéterminable, si la classification des calé-^ gories, tirée des espèces de la proposition, si les preuv* à l'appui des ihèses et antithèses antinomiques, si toat cela n'est que jugements nécessaires et parfaitementi enchaînés, pourquoi de puissants esprits (et qui s'ioti-' tulaient disciples) l'ont-ils aussitôt rejeté pour composer avec un autre esprit de nouveaux systèmes? Fichte s'est empressé de replacer dans le moi la mystérieuse substance ; Schelling et Hegel l'ont vue dans l'identité de la conscience et du monde; d'autres ont ramené les monades substantielles ; on a laissé de côté les catégories, ou l'on en a fait d'une autre nature; on s'est moqué des antinomies, et la raison pratique a pris rang.

S autrefois, dans les conséquences de la raison [ue : le tout, toujours, sur des jugements néceset on ne peut plus irrécusables.

h que soient les reproches que le crilicisrae kant encourus, Kant n'en reste pas moins le plus des philosophes, et le dernier, celui dont l'œuvre re le point de départ des travaux à entreprendre questions de la certitude et de la méthode. D'ail- *esprit, chez lui, est plus fort que le système ; il rerse, et à cet esprit nous sommes fidèles. C'est 1 nom que nous unissons les deux raisons, pour ssement de la certitude; en son nom, que nous ranons la substance, comme étrangère h toute de connaissances.

»ffet, l'union des devx raisons est fondée sur la faire à la croyance libre dans toutes les affirmalumaines, et sur la tentative iiypuissante du phie pour conserver, en faisant cette part, un cerimaine de la raison pure.

I substance, déjà si réduite dans le cartésianisme, idui de Locke surtout , se trouve enfin sacrifiée l étrange aveu du criticisme : que l'unique moyen r la contradiction est de n'appliquer à la chose aucun mode de représentation, aucune règle de naissance. C'est bien à celte chimère, en effet, int a dû la contradiction où il est tombé, et le vice antinomies. Qu'allègue-t-il donc pour s'en em- \set encore? Puisqu'il y a des phénomènes, dit-il, (I que quelque chose apparaisse. Mais si cet argu- 9A bon, il faut pouvoir comprendre que la chose en

41 i SUJET ET OBJET D'oNB AFFIRMATION PREMIÈRE.

901, en toi, c'est-à dire en tant que n'appar autant p cependant apparaît ; et la contradiction est déjà Au contraire, en prenant pour réalité fondamentale phénomène, la représentation avec ses deux éléaus inséparables, on n'applique plus sa raison qu'à Tapi rence pour soi, c'est-à-dire à la conscience, à la doni même sans laquelle s'évanouirait toute connaissan et qui ne renferme rien que d'intelligible.

Une esquisse historique des opinions sur la certihi doit s'arrêter à Kant. Les successeurs de ce philosof n'ont pu que reparcourir un cycle philosophique anl rieurement épuisé, et des phases rajeunies ne sontpo des phases nouvelles., Quant à ceux de nos contemp rains qui mettent leur critère partout, dans les M dans la raison, dans le témoignage, dans le sens en mun, quelquefois même dans la croyance, en oublk toujours la libert^ principe d'une réflexion vivante, J ne traitent pas sérieusèlnent la question , et sembh n'arriver pas même à la comprendre. Toute philosofè qui ne tient pas compte avant tout des incertitudes, des variations, et des contradictions de la philosophi historiques et actuelles, mais qui s'entretient dans H lusion de les supprimer pour les résoudre, est, disoa le hautement, un pur enfantillage, auquel un hoiiii ne doit plus s'arrêter.

S XYl.

Do premier ordre de la eertltade.

li'étre de la conscience» l'être do monde.

J'ai dû distinguer de la certitude l'apparence du pW

SUJET ET OBJET d'une AFFIRSIATION PREMIÈRE. 415

omène immédiat actuel. Identique à la plus inébranible réalité, cette apparence est un critère accepté des jrrrhoniens eux-mêmes. Partout ailleurs, la certitude rtrejftléeparces philosophes, qui se raidissent vers je esais quel idéal du savoir, et en même temps le jugent himérique, puisqu'ils se défendent de toute affirmaion de théorie. Son nom est la propriété disputée des loctrines contradictoires du dogmatisme et de Tévidence irétendue. Mais repoussant à la fois le doute systémaique et les systèmes, j'ai voulu conserver ce nom prérieux, plein d'une véritable signification humaine. Je l*ai point fait abstraction de tout élément de croyance, Ml le définissant. C'est dans l'assiette morale de la con* NâeDce affirmante que j'ai surtout envisagé l'état qu'il ixprime. Maintenant je m'efforcerai de reconnaître les ^déments de la croyance la plus nécessaire, ou de la dus entière assurance affirmative.

Comme il faut penser, agir, et pour cela affirmer imilicitement des vérités qui dépassent l'immédiation, 1q eeplique est forcé de franchir, lui aussi, l'intervalle litre la simple apparence et ces thèses médiates qui lorteat un caractère de probabilité ou de certitude. Il ■t libre de n'y voir encore qu'apparences et d'y cherïher toujours des arguments de doute, et c'est préciséaient là qu'est le pyrrhonisme; il n'est pas libre de les Mter. En se confiant à ces sortes de thèses, il entend ne céder qu'à l'apparence comme telle, ou ne suivre que la coutume, dans l'intérêt d'une pratique au jour le jour, et avec le parti pris de placer la sagesse dans le Amie souverain qui domine ses affirmations. Nous,

ilG SUJBT ET OBJET D*UNE AFFIRMATION PREMIÈRE.

nous suivons le même chemin, mais avec la Yolonlé d'embrasser les croyances naturelles, de les fixer eo nous comme cerlaines, et de fonder nos théories dans cette pratique, sans concevoir ni regretter aucune autre espèce de science radicale.

Ainsi ma première affirmation, si elle est philosophiquement réfléchie, sera une confirmation en moi de k volonté môme d'affirmer sous certaines conditions. Je peux, je dois, je veux affirmer quelque chose, la réalité de quelque chose, c*est-à-dire, au-delà des phénomènei qui me touchent immédiatement, affirmer d'autres phénomènes liés aux premiers par des lois constantes, el^ par suite, des séries entières, générales, dont jer^a^ derai les termes particuliers comme susceptibles de< fournir à leur tour une expérience d'eux-mêmes.

Cette première affirmation est donc l'affirmation de 11 réalité, de cette réalité, dans le sens positif du mot, qui, par le groupement des phénomènes, établit des lois el des êtres; qui fait que l'immédiat et l'actuel s'enchaînent au médiat, à l'absent, au lointain, au possible, et que ceux-ci peuvent dès-lors être prévus et attendus. C'est bien là, en efl'et, le commencement et la fin de toute science. Et il est facile de voir aussi que l'affirmation de l'existence des personnes et des choses revient toujours, dans la pralique, à celle de phénomènes passés el de phénomènes futurs, et d'une loi posée pour les embrasser avec ceux qui appartiennent à l'expérience actuelle; la mémoire, l'imagination, la prévision et les autres fonctions d'une conscience, les opérations de celle-ci pour reconnaître , soit dans les consciencei

SUJET n OBJET d'une affirmation première. 417

ingères, soit en de certaines agglomérations de faits s ou moins éloignés et d'une autre nature, un être, ordre quelconque établis au-delà des apparences nédiates, isolées et fugitives, tout cela n'atteint la lité que par l'affirmation de ce qui actuellement ne 'ait point, mais dont une loi posée implique l'expéice ou l'existence phénoménale, sous d'autres conons que les conditions présentes, tous avons marqué ailleurs deux sens du mot réa-*- . L'un regarde le phénomène actuel , dans la con-mce où il est donné; l'autre se fonde sur la loi qui, cloppant toute une série, en pose les termes possis, les détermine de temps et de lieu , permet de les roir et aussi de les vérifier les uns par les autres, de lière à distinguer le transitoire du constant et ce qui 'apporte ou non, sous tel ou tel point de vue, à l'obiuquel il semble lié. Le passage de cette première à e seconde réalité conduit du domaine du scepticisme îlui de la science. Aussi, en est-on venu à qualifier réels, habituellement et d'un commun accord, les Is groupes que la pensée n'atteint point dans les ap- BDces immédiates, ou môme les symboles divers que leuple et les savants y ont substitué par abus. Ion affirmation fondamentale admet donc deux nts bien distincts : un de forme, la détermination ne d*affirmer ; puis l'objet, qui, d'une manière géné- ^ est la réalité, et, dans les cas particuliers, la loi dconque posée par laquelle je dépasse la phénométogiedu sceptique. Delà, deux champs bien différents

ferts à la réflexion pour la recherche de la certitude.

if 8 SUJET ET OBJET d'UNë AFFIRMATION PRBHltRE.

Je peux, je dois, je veux aflirmer, ai-je dit. Mais que d'éléments, et des plus graves, et malheureusement dei plus débattus, dans une position de Tesprit au preoiier abord si simple I Pouvoir, devoir, vouloir, embrasseol la nécessité ou la liberté de Tacte, et 3a moralité en prér sencedes motifs sous lesquels il se détermine. Il n'eit pas permis de passer outre avant de s'être fixé surit nature et la valeur véritable de l'affirmation constituliip de la certitude pralique. Sommes-nous librement offtains, ou nécessairement, et comment justifions-nM enfin notre solution du problème longuement agité da| déterminations de conscience ? La question porte sur]| caractère le plus profond de nos actes, sur leur plusili time rapport avec les lois qu'ils font ou qu'ils subissâi|| et sur l'existence môme de ces lois ; c'est, à la bien no% mer, la question de la certitude de la certitude. Si nosf la laissons iTerrière nous, elle infirmera les vérités quf nous croirons avoir posées les plus certaines.

Il semble donc que nous soyons tenus de placer an premier rang des vérités fondamentales la solution d'ui problème dont la discussion s'est prolongée à traven tous les siècles philosophiques et n'est point épuisée, «I dont notre propre annlyse a donné des résultats vraisemblables, non purement rationnels. Des points de doctrine sur lesquels l'accord du genre humain est i peu près constant ne viendraient que postérieurear.enL Kien n'est plus propre à mettre en saillie l'essence morale de toutes nos affirmations touchant la réalité, que cette obligation où nous sommes de les faire dépendre de la plus disputée et de celle qui passe à bon droit pour

THtSXS FONDAMENTALES DE LA UËALITÉ. il 9

fondement des notions de moralité, dans toutes les îolcs, et dans quelque sens qu elle se prononce. *

Cependant, la plupart des hommes que la réflexion s conduit pas jusqu'à poser la liberté comme condition 'une affirmation première, et de ceux aussi qui se lîrent à des Tues divergentes sur ce sujet, ne laissent pas B s'entendre sur la matière que cette même affirmation eat embrasser. En fait, donc, il y a comme un premier rdre de la certitude, composé des points de réalité que i conscience aborde directement, avant qu'elle se rende Dmpte des conditions propres de celte certitude même In est son acte. Ces points sont fixés avec la moindre éflexion et la plus grande spontanéité possible. A ce hre encore on peut les considérer comme les premiers, td'autant que l'accord des philosophes est plutôt romm, quand il s'agit des autres. Il n'en est pas moins irai que ces derniers ne demeurent pas en suspens que oat ne se trouve suspendu par là même. C'est ce que lous ne devrons point oublier en les énumérant. Nous Ibrrons d'ailleurs que s'ils suffisent pour poser les fonkements des sciences particulières , il n'en est pas de lifime pour décider des caractères définitifs de la réalité kplus haute et de ce qu'il est permis de savoir de la bstinée humaine. Là , notre véritable point de départ kera l'examen et la solution pratique des conditions de h conscience affirmative.

' Nous définirons les thèses de réalité qui appartiennent m premier ordre de la certitude, en relovant seulement ks grandes concessions que le pyrrlionien est obligé

420 THÈSES FONDAMENTALES DE LA RtALITC.

de faire à Ynsage, comme il dit , ou à la nécessilé morale de juger pour agir. Au lieu d'affirmer par le fini, comme lui, puis de chercher les raisons d'un doute posévérant de théorie, nous placerons dans cette affirmation affective notre théorie même, et nous nous y dédirerons certains de toute certitude. Or, ces thèses soit l'aciles à déterminer.

£n premier lieu , nous affirmerons la réalité de la enscience, c'est-à-dire son identité dans le temps, c'est4* dire encore la loi de la mémoire, en vertu de laquelle une série indéfinie de phénomènes se trouvent ceotn* lises en un moment quelconque, alors qu'ils n'y soi! pas présents. Nous affirmerons les autres fonctions ift* séparables qui dépassent Timmédialion et l'actualité: le jugement, la raison, le raisonnement, toutes les règles, toutes les synthèses de phénomènes, qu'un inslioct puissant nous suggère, que la réflexion confirme, et que Texpérience ne dément pas mais applique et vériCe. Nous affirmerons que l'usage de ces fonctions et des catégories qui les dirigent ne nous trompe pas en général, ou du moins ne nous trompe pas de telle manière que la comparaison des faits et la réflexion prolongée ne nous permellent de corriger nos erreurs.

En second lieu , le domaine de Texpérience se composant de deux classes de phénomènes, les représentatifs et les représentés ; ceux de ces derniers qui sont proprement dits tels, ou objets externes, et dans l'espace, et indépendamment desquels nulle de nos représentations, en fait, ne se produit, ces représentt^t (lisonsoious, s'oflrant tout d'abord et naturcllemenlà

THÈSES FONDÀMBNTALES DE LA RÉALITÉ. i2t

nous comme existences qui n'attendaient point notre conscience afin d'être donnés ; la réflexion, d'ailleurs* parvenant bien à ramener à cette conscience Ihs carac-tères immédiatement sensibles de ces existences, mais sans ébranler en général une croyance plus forte que tout système, et qui nous fait poser celles-ci : nous affirmerons que, sous des conditions d'étendue et de durée, bors de nous et en nous, des groupes de phénomènes sont établis et se développent, lesquels sont en un mot des êtres pour soi , de même que des apparences pour Dous et dans notre représentation objective. Nous aiiirmerons qu^ nous ne sommes point trompés quand nous érigeons certaines de nos sensations en perceptions de Télre , et quand , au regard de la conscience et de ses propres, nous plaçons le monde en rapport avec elle. En troisième lieu, nous aflirmerons que parmi les p*oupes de phénomènes, êtres pour soi, existent des (X)Dsciences régies par une loi coordonnante telle que la nôtre, et développées par des fondions semblables : ce iont les hommes ; puis des synthèses plus ou moins analogues, que robservation nous apprend à distinguer dtà définir d'une manière plus ou moins précise : c'est la série des êtres vivants ; puis des individus dont l'essence pour soi est plus obscure, quoique leurs caraclères pour nous soient également nets, mais dontl'indiridualité en tout cas, et quant ù ce qui peut être saisi iirectement, est beaucoup moins marquée, moins partimlière, constamment subordonnée à des lois générales {ui la composent et la modifient, et avec lesquelles oii ae sait souvent s'il no faudrait pas la confondre : ce

42il TH&SBS PONDAMENTALES DE LA RSALlTJt.

sont les corps tels que les atteint immédiatement la seosibilité. et que les sciences physiques les définissent; puis enfin, les lois constantes auxquelles nous voyons par expérience que l'assemblage et la succession des phénomènes sont assujétis. Mais ces faits généraux du monde réclament une mention expresse.

En quatrième et dernier lieu , nous affirmerons que le développement des phénomènes pour soi, dans le monde extérieur, est régi par des lois réelles, et non pas seulement eu égard aux conditions de sa représentation dans notre conscience propre ; que les lois de celle-ci, particulièrement le nombre, l'étendue, lada* rée , le devenir, la causalité , s'appliquent au monde, telles que nous les concevons, et sont de part et d'autre identiques; et que les lois du monde, quand l'obs»* vation et l'expérience seules les découvrent et les confirment, sont constantes et générales, comme dès-lors la conscience les veut, bien que cette constance et celle généralité, susceptibles d'une vérification indéfinie, ne puissent jamais elles-mêmes s'établir expérimentalement.

Ainsi, l'existence et Tordre de la conscience, l'existence du monde de l'expérience externe , les existences individuelles, la conformité des lois de la conscience el de celles du monde pour soi , sont les objets de celle aflirmation radicale, naturelle, universelle, quel'homme, que le sceptique môme est tenu d'embrasser, sous peine de suspendre, et enfin d'arrêter le cours de son intelligence et de ses actes. Nous savons que le sceptique n'en vient pas là, qu'il se confie à la pratique en pro-

LIMITES DE l'affirmation PREMIÈRE. 423

lestant pour la thijorie ; mais ce qu'il ne fait point, certains ascètes ont tenté de l'accomplir : la règle de per- Tection de la religion de Bouddha prescrit la méditation du néant des choses et Teffort persévérant de la pensée pour se réduire à ce néant.

Il n'est que juste d'attribuer le nom de raison à la fonction commune des affirmations qui viennent d'être indiquées, et de leurs dépendances. La raison est ici une raison pratique , je crois l'avoir montré surabondamment; mais la pratique n'est précisément que l'usage moral de la raison même définie dans nos analyses abstraites, jointe aux autres fonctions de la conscience dont on ne saurait la séparer dans l'exercice. L'application du nom est d'ailleurs justifiée par le langage reçu. Ce n'est pas sans cause, c'est au contraire avec un sens profond que l'on s'accorde universellement à nommer raison, et cette fonction de théorie qui pose des prindpes et tire des inductions ou des conséquences, et cette fonction pratique, cette sagesse dont le trait capital est l'orrfr^ qu'une conscience établit dans la suite cl le choix des affirmations d'où dépend la conduite de la vie.

Les thèses de réalité posées par la raison, dès qu'on lès approfondit, soulèvent une à une toutes les difficultés de la philosophie. A vouloir seulement éclaircir et préciser le sens des mots, on voit reparaître les systèmes. On s'enquiert, en effet, de l'essence delà réalité, du principe constitutif de la personne et des individua- Hlés naturelles , de la nécessité totale ou partielle des

484 LIMITES DE l'affirmation PREHitRE.

lois du monde relativement à la conscience. Le dogme des substances peut paraître, d'autant plus aisémeot que le symbole qui est en tout le fonds est confonse aux habitudes de Timagination, et nous emporter aos* sitôt hors de la théorie rationnelle de Tordre des phénomènes. Dès-lors et en fait il n'y a plus de certitude, car on s'égare au milieu des divisions des philosophes et de leurs critères coiijij^adiotoiresH Si donc nous voulons ne pas sortir de ce premier ordre des vérités Ge^ taines qu'établissent nos formules, il faut que ces formules mômes demeurent en partie indéterminées et ne dépassent point la croyance commune, dont les artidei, d'ordinaire, ne sont pas définis rigoureusement; ilfàat que nous renoncions à décider de ce que sont pour m ces êtres pour soi que nous admettons. Nous bornerons donc la réalité que notre croyance envisage aux lois quelconques par lesquelles sont assurés l'ordre en général et les existences individuelles, quelle que soit Tessence de celles-ci ; c'est-à-dire que la méthode suivie jusqu'ici dans ces Essais sera pour nous la certitude première et la plus étroite, sans rien préjuger de la confirmation que nous pourrons trouver plus tard de sa valeur exclusive, ni de la portée des applications qu'elle nous permettra.

Si les philosophes qui ont accepté pour fondement de la science le sens commun, la raison universelle, la croyance naturelle, le consentement général, noms variables d'un critère imparfaitement défini, avaient su se restreindre et n'étendre l'alUrmation, à ce titre seul, qu'aux lois en général, à Tordre, aux existences indivi-

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