‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 105 sur 193 · QUESTION DE L^ÉVIDENCE · texte numérisé non relu

QUESTION DE L^ÉVIDENCE

lelles, puis à Tusage régulier de la raison s'efforçant déterminer plus précisément ces choses, la première lestion de la méthode serait depuis longtemps résolue. rec d'autres prétentions ils n'ont mérité que le ridile. Qu'est-ce, en effet, que mettre au ban de la raison du sens commun tout ce qu'il y eut jamais de philo* iphes au monde, et baser le véritable savoir sur les oyances de gens qui ne définissent point ce qu'ils Dient? Encore ce dernier cas est-il le plus favorable. W8 rignorance et la barbarie qui couvrent la terre, Mnbien d'hommes sont exercés à distinguer leurs ima* inations delà vérité? et combien ne se contrediront pas h fois dans un quart d'heure, lorsqu'un interrogateur ipert les forcera de s'expliquer sur leurs croyances ULturelles?

Les objets de l'affirmation première, considérée chez 'homme qui se livre à la réflexion et cherche la science, le se posent pas théoriquement dans une complète inlépendauce de la volonté et de toute pratique morale, lOQs l'avons vu; mais ils résultent des jugements les dus instinctifs, les plus nécessaires et les moins mé* liais qui soient possibles parmi ceux qui dépassent 'immédiation des phénomènes : de là vient que le dogoatisme les a tous presque toujours qualifiés d'évident§. Ine sera pas hors de propos d'ajouter ici quelques ob- «rvatioDS à ce que j'ai dit déjà de l'évidence. Puisque ie grand mot est un pur symbole, tiré des apparences Quelles, et quelle autre valeur pourrait-on lui attribuer? examinons-le dans l'esprit du symbolisme. La lu-

4S6 QUESTION DE l'ëVIDëNCE.

mière, comme chacun sait, nous fait voir toutes choses et ne se fait point voir, ou du moins ne se montre qa'en montrant des objets sans lesquels elle serait insaissable. Le principe de Tévidence est donc inévident. Or l'intelligence et la raison se comportent précisément comme la lumière. Les applications de leurs premiers principes sont saisies avec une grande clarté; mais, en même temps, ces principes n'apparaissent point, la vue qui s'efforce de les atteindre se trouble, et quand nous parvenons à les formuler, ce n'est plus en qualité de choses visibles, c'est au contraire comme lois inhérentes à la conscience, et conditions de toute visibilité pour elle.

Laissons ces sottes images dont on abuse toujours, et expliquons-nous.

On appelle justement évidents des actes de mémoire, d'imagination , de raisonnement , qui dépendent des fonctions humaines; mais l'essence de ces fondions mômes, et dans leur généralité, ne se témoigne point par évidence. La donnée générale de l'exercice du jugement, la loi de qualité, sa valeur réelle, ne s'expriment ni exactement ni d'une manière seulement plausible par le symbole de l'intuition • Kant aurait pu se demander des propositions analytiques, ainsi qu'il l'a fait des synthèses premières, comment elles sont possibles : on ne justifie pas une synthèse essentielle à la conscience, et irréductible; on ne justifie pas mieux la loi qui fait unir et séparer, identifier et distinguer deux phénomènes rapportés l'un à l'autre dans un jugement quelconque. Ce sont formes constitutives delà représentation, qui se

QUESTION DE l'éVIDENCE. 487

posent avec la représçnlation même, et, si on n'a point à les justifier, on ne saurait davantage les voir, ni voir qu'elles sont vraies, j'entends toujours dans leur généralité. Au contraire, si nous passons de la raison au raisonnement, aussi bien que s'il s'agit des actes de la sensibilité ou de la mémoire, chaque moment de Topération de l'entendement porte avec lui sa clarté, son évidence. Encore n'est-ce toujours que par manière de comparaison et d'images, mais plus ou moins acceptables, selon que la représentation s'approche du degré de simplicité et d'immédiation irréfléchie que nous offrent les phénomènes de la vue. Rien de général n'a ce caractère.

Il en est de la réalité de la conscience prise en son ensemble, et de ce qu'on appelle son identité et sa permanence, comme des fonctions distinctes qui la composent. La conscience ne serait évidente pour elle-même qu'autant qu'elle deviendrait, pour la généralité de ses opérations et de ses caractères, un objet d'intuition unique et simultané, ce qui n'est pas et ne se conçoit môme point.

Après les lois qui règlent à priori les actes de la conscience, et, réunies, la constituent en ce qu'elle a de général, considérons celles que l'expérience découvre dans le monde. Leurs applications, les cas particuliers dont elles se forment, comportent l'évidence dont j'ai parlé; mais l'agglomération ou la succession de ces cas ae conduisent à la loi même que par l'usage des fonctions de la conscience, et surtout de la généralisation, de l'induction : or l'expérience ne vérifie les résultats

488 (HJESTION DE l'éVIDRNCB.

ainsi obtenus que d'une manière 4[)arliculiëre, répétée, indéfinie, jamais définitive et totale, et dès-lors il n'y a plus d'évidence. Au reste, la constance et la généralité des lois de la nature n'ont jamais qu'une valeur probable, quand ces lois sont déterminées. Qui peut savoir, ra efTet, si la loi qui ne s'est jamais démentie, la plus générale de celles que nous connaissons actuellement, ne dépend point d'qne loi supérieure inconnue, laquelle, après un temps quelconque, ferait succéder à la série des phénomènes observés maintenant une série toute difTérente. S'il en était ainsi, la généralité, la permanence, ne feraient, il est vrai, que reculer, mais pourtant nous nous tromperions en les appliquant à nos données actuelles. On voit que l'affirmation des lois du monde, en tant que constantes et d'une réalité dernière et parfaite, doit se borner, dès qu'il s'agit de certitude, à l'existence d'un ordre en général, et d'un ordre dont les lois observées de fait peuvent n'être que des conséquences partielles, en tel lieu et pour une telle ère. Celui qui approfondira la notion ainsi universalisée aura bien vite reconnu que l'Ordre n'est point évident, mais que toutes les forces de la conscience se réunissent pour affirmer, en affirmant qu'il est réel, la conformité profonde du monde avec ce qu'elles sont elles-mêmes.

À l'égard de l'affirmation de la réalité du monde extérieur et des existences individuelles, et de celles-ci d'abord, l'évidence ne s'applique pas mieux. Les groupes de phénomènes dont se forment les individus sont d'apparence sensible, et en cela évidents. Mais l'individualité que nous concevons spontanément ne s'arrête pas

QUESTION DE l'êVIDENCE. 429

là. Ainsi, de la similitude d'un grand noipbre de faits que nous voyons réunis chez les animaux, avec ceux qui se rattachent à notre être propre, nous concluons qu'ils sentent aussi. Notre conviction se fonde sur une puissante analogie, sur une induction naturelle, presque invincible, et que pourtant une illustre école a eu le triste courage de repousser résolument. Ouand nous croyons que les autres hommes sont hommes comme nous, c'est à une induction plus forte encore que nous cédons, mais enfin h une induction. Nous ne savons pas par évidence que nos semblables pensent, car il faudrait pour cela que leurs pensées appartinssent à notre consdencé. Dans la supposition qu'ils pensent en effet, nous obtenons à l'aide des signes une certaine communication avec eux, et par suite un tql nombre de vérifications constantes de notre hypothèse (jointes à l'argument analogique des actes et des constitutions apparentes, visibles] que le doute n'est jamais tenable pour nous. Il n'en faut pas tant pour croire fermement : l'induction naissante est aussi forte, en effet, que Tinduclion mille fois vérifiée ; mais, à l'état le plus élémentaire, die est moins évidence qu'instinct : Incipe, parve puer. . . En résumé l'évidence, pour ne point exclure un mot qui nous est si naturel, convient au raisonnemetit, non à la raison ; à l'application des catégories et fonctions de l'entendement, non h la position même de ces choses % général ; à la constatation de certains faits, non à celle de l'universalité et de la perpétuité des lois qui les ^ssent ; à la distinction des individualités sensibles, ï^n àla détermination de leurs caractères intrinsèques;

430 RËFUTITION DU PEUCRPTIONISME.

aux sensalions , non à ce qu'on appelle la percepiion du monde extérieur. Mais ce dernier point mérite quelques explications.

Dugald Stewart et quelques professeurs qui pensèrent à sa suite ont fait grand bruit de la démarcation profonde apportée par Reid entre la semation et la perception, et de la délivrance du domaine de la philosophie occupé par Thypothèso des idéet intermédiaires : œuvre excellente et définitive, disaient-ils, de ce sage Écossais. Jusque-là, toutes les écoles distifiguaient entre les sensations qui ne sont que sensation, et celles qui répondent en outre à des objets doonéi extérieurement ; toutes tenaient compte des jugements qui se placent entre la sensation et raffirmation de Tobjet. On admettait généralement aussi^ depuis Descartes, que les sensations ne font rien connaître des véritables qualités des corps, hormis l'étendue et ses accessoires ; les newtoniens ajoutaient, sous unnomou sous un autre, larésislance. Enfin Berkeley et Hume avaient emporté ce dernier boulevard de la notion du corps en soi. tteid reconnut que les sensalions ne se composent en effet que de phénomènes propres à la conscience ; mais il prétendit que la perception proprement dite est une opération qui, par la mystérieme entremise de certains organes atteint les corps véritablement, directement, et tels qu'ils sonten eux-mêmes. Par exemple, la dureté n'aurait, il est vrai, rien de commun comme sensation pure avec l'état d'un corps, mais, en même temps que cette sensation a lieu, un jugement

RËFUTÀTION DU PERCEPTIONISME. 431

mmédîat et certain poserait cet état, par la conception Vun degrés de cohésion entre les parties^ qui exige ^emploi d'une certaine force pour les déplacer. Tel 3st le jugement très complexe dont Reid veut faire plus [ju'un jugement, et qu'il appelle une perception. Mais ipie sert pour son but de renverser avec éclat ces chimériques intermédiaires de Fobjet et de la pensée, que les philosophes modernes ne proposaient plus sérieusement et n'employaient que par manière de langage. Il but prouver que l'objet est saisi en lui, non par une représentation en nous. Or ces termes que le philosophe est obligé d*employer, conception, conscience, etc., déposent en cela contre sa prétention et établissent l'existence d'une certaine entremise, qui est celle de la pensée même, outre les conditions organiques.

Au reste, Reid n'entend pas prouver : il en appelle ù la croyance. Alors, disons que la représentation perceptive est une sensation, accompagnée ou suivie de jugements sur la nature d'un objet dont la croyance pose en même temps l'existence réelle. Cette croyance en la réalité des phénomènes hors de nous est incontestable, die est naturelle, spontanée, et telle que la réflexion n'y change rien. Mais une autre croyance , celle qui déclarerait l'objet saisi en soi , et qui pourtant impliquerait des jugements complexes, des définitions de qualités à termes discutables, et propres à mettre la dinsion parmi les philosophes, celle-là nous ne devons en tenir compte que si elle se présente avec la réflexion Voulue en pareille matière. Il s'en faut de beaucoup que les jugements irréfléchis de l'homme soient infail-

433 UËFDTÀTION DU PBRCEPTIOMISME.

libles , ou seulement clairs et distincts , parce qu'îb sont vulgaires. Ceux dont il s'agit ici, quand on Teut qu'ils énoncent autre chose qu'une suite de faits sensibles, soulèvent de grandes questions, que nulle percep-' tion n'atteint et qui ne reçoivent point de solution immédiate. Ainsi, dans l'exemple ci-dessus, emprunté i la dureté, nous demanderons ce que c'est la cohétm des parties des corps : si on nous répond par une définition de fait, il n'était pas besoin d'invoquer la croyance; les phénomènes sont là; et si l'on essaie de nous dire ce que valent précisément ces termes partie et cohisioik appliqués aux phénomènes pour soi , hors de noire expérience personnelle , osera-t-on encore parler de perception ? Ce serait vouloir trouver dans les donnéee les plus grossières de la connaissance ce que dous offrirait seule une science achevée. Et, au fait, ces mêmes Écossais qui croient savoir ce que c'est qu'un corps, en se confiant à des croyances banales et mal définies, doutent ailleurs si la vérité n'est point dans l'hypothèse de Boscovich ! On sait que ce savant composait la matière avec des forces attractives et répulsives, localisées j en des points mathématiques.

Il en est des aulres qualités premières des corps, telles que divisibilité, mobilité, fluidité, etc., comme de la dureté. S'agit-il de décrire des phénomènes? rien n'est si simple, et il n'intervient là de jugements que ; ceux qu'exigent la mémoire et la comparaison des faits sensibles successifs. Voulons-nous affirmer et définir quelque chose au-delà de l'existence réelle des phénomènes pour soi, mais posés sans jiéterminalion pré-

RÉFUTATION DU PERCBPTIONISMB. 433

ïiseT au-delà des lois connues ou à connaître, qui unislent ces phénomènes aux phénomènes pour nous ? la )remière certitude nous abandonne : Ou nous ne for- Bulons qu'une croyance confuse, à termes obscurs et Ans valeur scientifique aucune ; ou nous avons notre loctrine, et nous tombons dans la mêlée des philolophes.

Une de ces qualitét, une seule que toutes les autres mpposent, est véritablement Tobjet de la croyance vulgaire, cette fois claire et définie, à ce qu'il semble : c'est titendue en soi. Il est inévitable en effet que ce jugement se produise. Considérons l'étendue dans le système îles rapports qui président ù la perception externe, surfont dans l'intuition , forme de toute sensibilité , ainsi que l'envisage Kant. Ce sera dire que l'étendue doit se projeter objectivement dans l'exercice de l'imagination d des sens. Il sera donc naturel aussi de confondre cette projection objective avec l'affirmation de l'intuition elle-même, concrélée en manière de chose en soi. thomme sujet à une pareille erreur est le même qui, naturellement, voit et assure la révolution du soleil autour de la terre immobile, avec cette différence que la sensibilité tout entière étant impliquée dans la repréientation de l'espace, il ne saurait exister de moyen tensible de faire ressortir l'illusion qui pose ce dernier tomme une extériorité en soi, indépendante de toute tonscience. Cette simple remarque ( à laquelle je ne bnnerai maintenant qu'une valeur hypothétique si l'on ^ent) infirme la croyance vulgaire en l'expliquant. A ine réflexion prolongée il appartient d'élucider le promis

434 UÊfUTAHON DU PERCEPTIOSÏSMK-

blème. Mais celui qui poursuit la cerLitudet doit ûûn> œencer ici par le doule. Aussi Turgol disalMi quoD n'était pas né pour la philosophie, quand on navail jamais douUi de Vexistencc des corps. Ce ne sontpou^ laal pas les o i nous devons mellre en question;

la formulent ue est des plus choquaQt^;oe

sont certaines qui des corps considérées en soi,

1) faut renor science, ou avouer que croire

n'est pas tout, et oyance qui s'offre naturelle-

ment etseml t< :)it encore se formuler sé-

vèrement, puis 1 f tflexion et à Tanalyse. *kr

nous savons que la donnt^^e d'une étendue en soi conduit la raison à d'intolérables contradictions. On ne Toît pas que les Écossais aient cherché à s'en garantir, Eq général, la possibilité de connaître un objet en soi et comme il est en soi n'est pas moins inintelligible. Reid et Stewarl n ont pas hésité i\ traiter d'absurdes touUi les tentatives faites pour expliquer la fommunicaim des substances. Mais n'imposaient-ils pas à la philosophie Tobligation de cetle absurdité, en soutenaDl le mystère de la perception des choses en soi?

Enfin, alors même que la croyance ratifierait K^gitimeinent ces qualités en sol que l'intuition figure dans les corps, oserait-elle décider qu'une certaine facijlté percevante les y saisit immédiatement? On justifierail ainsi toutes les aberrations de rimagiuatiou et de la seosibililé ; car il y a des représentations perceptives vraies, et il y en a de fausses qui ne se distinguent pas sensiblement des premières; et qu'opposerions-nous h la erojfaneede rballuciné quif samssanl l'objet tn ioi lûul

EXISTENCE ET NATURE DES CORPS. iSS

C(»nme nous, n'aurait plus aucune raison de contrôler «es perceptions par les nôtres? Reid s'inquiète peu de cet arguaient que la philosophie en masse, on peut le dire, a trouvé concluant; il parle d'exceptions et de maladies, et se hâte de passer outre. Singulière maladie dont les symptômes simulent la santé au jugement du malade I exception étrange où la conscience intéressée ne voit rien de différent de la règle ! C'est pour le moins on préjugé bien fort contre l'existence d'une fonction de saisir les choses en elles-mêmes, que l'existence d'une fonction produisant mêmes effets de conscience, même apparence, même conviction, dans des cas (et ils sont fréquents, rêves, visions, illusions de tout genre) où chacun croit, excepté le patient dans le moment même, 4{ue l'objet n'est pas donné tel dans l'ordre extérieur des phénomènes. Ce préjugé, si ce n'est rien de plus, doit suffire pour nous engager à soumettre la question à une analyse sévère. Or nous avons vu dans notre Premier essai, sans aborder alors le problème de la certitude, ce que Fusage de la raison conduit à penser de rhypothèse de la chose en soi, particulièrement dans rétendue.

La fausse perception éloignée, nous appliquerons ce nom de perception à chaque groupe ou à chaque suite de sensations, auxquels la croyance fait correspondre des phénomènes pour soi, donnés indépendamment de notre conscience. £t nous devrons en outre supposer qu'un appel à l'expérience serait de nature à établir raccord des phénomènes sentis individuellement avec

Page 1