‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 132 sur 193 · CONFLIT DES CONSCIENCES · texte numérisé non relu

CONFLIT DES CONSCIENCES

^D a tenté de corroborer la croyance et de Télever à une orte d'absolu, en la multipliant. On a cru que le consentement de tous pouvait faire foi pour chacun, et la bi commune tenir lieu d'irréfragabililé dans la cerliude. II faudrait au moins que le consentement universel existât ; or, on le chercherait vainement, passé se peu d'affirmations que tout homme précisément embrasse d'un assez énergique instinct pour n'avoir nul besoin de s'y voir confirmer par autrui. Quel appui donner à un excédant de croyance qui ne s'étend guères Moins qu'à l'ensemble des solutions affirmées ou niées de la philosophie, de la politique et de la religion ? Le Mnsentement du grand nombre remplacera-t-il pour nous celui de tous ? Peut-être, si le grand nombre n'est pas sujet à varier ; mais lisons l'histoire des sectes, des gouvernements et des écoles ! il n'y sera besoin d'une longue étude. L'homme collectif change, commel'homme individuel change, et qu'importe qu'il employé un temps (dus ou moins long à passer de la foi au doute, ou à ^lelque foi nouvelle I c'est la vie des nations. Je suis donc dispensé de me demander, et s'il est facile de tirer du grand nombre une réponse claire à une question' bien posée, et si l'accumulation des unités ajoute quelque chose à la valeur morale de chacune.

Encore une fois, l'homme est ramené à son for inlé* rieur. Il supporterait difficilement celte condition , tuéme si la conscience dans laquelle il est enfermé lui parlait hautement, irrécusablement. Mais plusieurs.

544 CONFUT DKS CONSCtENCCS.

après q ils sont descendus en eui-mémest n'y Irooiai (|ue I«i désert ou le chaos, le sileocc ou mille vou <» fuses, et dans leur effroi ^ pressés de se fuir» se donnaBl au premier système qui passe. L'ombre de la certitiwie, une aulorilé * ient lieu de conscience, <t

souvent ils p n plutôt qu'ils ne croiffll.

D'autres, m i se soudant arec énerigie

cl persistance les sources vives de U eer-

titude. Leurs j rd pénétrées de jnye; nm

ensuite ell jreuses jusqu'à ce qa'dlRj

lésaient com outres âmes. Il n'y i pin

de repos pour qu'il ne se forme Unesco

fiétéde toutes celles qui puisent aux tnémes eaui, d qu'une voix commune appelle à les partager toute celles qui eïi sont altérées.

Ainsi se fondent les philosophies et les religions, qm sont aussi des systèmes qui passent, mais qui régnent en passant, ordonnent des sociétés, établissent des tr»* ditions, préparent des abris aux consciences. Caria plupart des hommes n'ont ni tant de force qu'ils puir senl d'eux-mêmes atteindre la certitude et s'y tenir, ni tant de faiblesse que chaque nouvelle rencontre les ébranle. Incapables de convictions propres , défianb des pensées d'aulrui, ce n'est qu'en se sentant appuyés et confirmés par tout ce qui les entoure qu'ils obtiennent une foi ferme et pratiquent une morale positive* Ceux-là mêmes qui possèdent la certitude intime et originale, se sachant faillibles et se voyant contrediU, peuvent sentir leur volonté fléchir ou s attiédir leurar-

COIIFLIT DES CONSCIENCES. 5i5

deur. C*est donc pour eux comme pour tous un inestimable bienfait d'échappQr à la solilude et de partager la pensée avec l'humanité.

L'accord des idées, la communion des cœurs, Tunité des pratiques, réalisent une manière d'existence visible de la certitude. L'esprit sait bien que le nombre et Fapprobation sont des fondements incertainement posés et qui ne s'enfoncent pas très avant dans les réfions du temps et de l'espace ; mais le cœur en juge autrement, et ses aspirations à l'identité, demi-satisfaites, simulent l'idéal atteint et se déguisent en preuve de fait. Il est vrai que si jamais l'humanité actuelle se ^eonstituait dans la réelle unité de certitude, et s'y reposât, elle approcherait du droit de se considérer comme Thum^nité même, et les hommes devraient se croire en ^possession de la vérité, sous l'espèce de la pensée com-* ^Êiune à tous les êtres pensants connus.

La ne humaine semble incapable d'un si grand bien, ou du moins elle ne le porte en elle que latent, ne l'obtient déclaré que successivement et pour un petit Oombre de données essentielles. D'ailleurs, nous sommes libres ; nous ne fixons point hors de nous la vérité immuable; nous ne cédons point ù l'évidence, ou c'est nous qui la nommons ; et si nous suivons l'exemple et le témoignage, môme approchants de l'universel, ce n'est point avec cette sûreté prétendue inébranlable, absolue : mais nous produisons la croyance par un effort ie notre activité raisonnable et passionnée, pour la- ]uelle le consentement J'autrui et l'accord môme général ne sauraient ôtrc ni indifférents ni nécessitants. La

546 COmUT PfiRftOKHSL« CONTRIT SOCUt.

certitude aiasi produite, cet accord, ce coQftentemettt, servent graduellemeût à la vériGer, à la conftrmtT,

Quelle que soit la pensée du monde, s*il s'agit d'une de ces ventés où rhumanîté yarie et dispote, n h conviclion est entière, si je saisis de toute ma raison, fi j*aime de tout mon cœur, si j^étreias de toute ma tih lonté Tobjet de ma croyance, le plus haut d^ré de h certitude se trouve pour moi dans ce qui parait ed^ rieurement le moindre. Au milieu des dénégation! 4 des fureurs, un homme peut posséder seul sa Tériféit s'y maintenir ; il peut prolester contre l'habitude, entrer en lutte avec la nature, ou avec ce qui en usurpe )« nom, braver le scandale, défier le présent, invoquer Tavenir, Les philosophes qui ont conquis le monde i une idée ont commencé par nier louto la philosophie acquise, et les révélateurs religieux se sont aflirmés contre la religion. La conscience est au-dessus da monde ; alors même qu'elle se rend au monde, elle le domine» puisque pour s'y soumettre elle Ta jugé.

La certitude, produit de la liberté qui se détermine, son maintien, son développement, les pensées et les travaux que nous y enchaînons dans le cours d'une existence intellectuelle et morale, sont rorigine et les effets d'un véritable contrat de Thomme avec lui-même. £n face de ce contrat pertonneU se pose un cotitrat social qui l'implique.

Toute société suppose un contrat social ; je donne ce nom à l'ensemble des droits et des devoirs qui informe les consciences, c'est-à-dire à celte convention, claire

CONTRAT PfiRSONNKLt CONTRAT SOCIAL. 547

OU obscure* expresse ou tacite, explicite ou implicite, réfléchie ou iustinclive, qui règle les rapports des hommes dans une communauté quelconque.

Hais nous ne saurions contracter ainsi avec nos semblables sans contracter au fond de nous avec nousmêmes. De là, pour chacun de nous, une religion, une philosophie, une morale, au moins implicites. À ce contrat, chacun doit sa force et son unité propres, en même temps que son lien avec autrui. Le contrat n'a toutefois de forme distincte que dans la mesure où il est ou devient réfléchi.

Notre existence s'écoule dans le temps : avec le temps changent noâ pensées et nos croyances. Dès-lors, chacun de nous semble n'être pas un, mais être plusieurs ; car la mémoire ne suffit pas pour constituer Tidentité d'un être moral. Si l'amour, si la volonté se divisent en nous-mêmes, que sommes-nous et que sert d'agir? Demain nous serons autres. Mais que le moment vienne de nous connaître et d'imprimer à notre intelligence une direction constante, nous assemblons nos forces, nous fixons nos sentiments, et c'est alors seulement que, marchant sans dévier dans la vie, nous sommes nous-mêmes. Réduire ainsi la pluralité à l'unité, c'est contracter avec soi pour donner à une pensée le gouvernement du for intérieur. Les grands mouvements du sœur, quelquefois les découvertes imprévues de l'esprit, sont les révolutions de cet empire personnel. Quand 3lles éclatent, le contrat se déchire, ou seulement le faux Mcle qui en tenait la place.

Nous contractons avec notre cœur dans les premiers

Page 1