SI LES ÊTRRS OIST DES DESTINÉES INDIVIDUELLES
délivrance. Spinoza a beau spéculer, son système achevé le dément : à la dernière page, le monde s*évanouil, il ne reste debout dans la réalité que le contemplateur solitaire, cet individu, cette personne qui a tant travaillé h se supprimer? C'est bien là l'esprit de YÉthique I Voulons-nous sérieusement que la fin unique, comme l'unique cause, l'unique essence des phénomènes, soient la Vie elle-même , l'Universalité , le Tout dans lequd nulle partie n'est pour elle-même ni capable de quelque permanence, et nul individu ne se sauve? Alors ma conscience préfère cet individu misérable, accourci et sacrifié qu'il est, elle le préfère, lui et ses compagnons d'infortune, non-seulement ceux qui se bercent du songe du long avenir, mais les plus infîmes, les plus bornés d'entre eux, à toute la fantasmagorie de l'infini éternel Protée. Elle juge le pauvre éphémère une fin plus noble du travail des forces de l'univers que n'est l'entier étalage d'une puissance obligée sans cesse de détruire ses œuvres. Elle aurait pitié du Dieu voué à l'entreprise de Sisyphe, si ce Dieu savait ce qu'il fait; mais ne pouvant exiger des œuvres constantes et durables de celui qui qui est rinconstance et Tinconsistance môme, et qui d'ailleurs s'ignore, elle regrette que les choses soient telles que la permanence d'aucune ne soit possible. Elle s'étonne enfin de se trouver elle-même avec ce regret, avec ce désir, armée de cette protestation , au sein des choses dont elle est une étrange et contradictoire partie. Nous avons fait voir, en tentant l'application des catégories de la connaissance ù la notion la plus générale du monde, (pic ni la couso première, ni la nature to-
SI LRS ÊTRES ONT DES DESTINÉES INDIVIDUELLES j>81
laie, ni la fin dernière des phénomènes n'avaient rien d'intelligible pour nous. Ce n'est donc pas dans cet indéfinissable tout, pour lui-même, en son éternité et son întinîté, que nous pouvons chercher satisfaction à la loi de finalité que nous envisageons dans la nature. Le panthéisme ainsi rejeté , du moins sous sa forme ancienne et consacrée , nous ne saurions placer les fins que dans les individus ou les espèces. Mais de même que nous devons penser alors que le monde est pour les espèces, et non les espèces pour le monde, de même et pour la même raison , c'est-à-dire pour rencontrer des fins que la conscience juge acceptables et satisfaisantes, nous devons penser que les espèces sont pour les individus et non les individus pour les espèces. En un mot, les individus seuls sont pour eux-mêmes, en même temps qu'ils sont pour d'autres individus. En eux seuls la finalité prend un sens positif, en celui-là surtout qui est l'unique type intelligible de la cause et de la fin, la personne, l'homme. C'est l'homme qui, trouvant la finalité en lui, s'en saisit comme d'une forme du monde, et la répartit sur les êtres les moins éloignés de lui, qui sont les individus organisés, doués de sensibilité, animés de passions et progressivement capables d'actes.
Si nous supposons l'individu donné pour l'espèce, celle-ci pour le genre, et tous les genres possibles pour le tout, nous allons nous perdre dans l'infinité de la substance où tout s'évanouit. Si, au contraire, nous établissant au milieu des relations efiectives et finies, sans entreprendre de fixer les extrêmes ni de former la
583 81 LES ÊTRB8 ONT DÈS DESTINSES INDIVIDDELUS.
somme, nous nous bornons à supputer les Gns qui senh blent impliquées dans les rapports connus» nous disons que les lois de l'univers tendent à constituer des êtres individuels et à les conserver ; et nous croyons par une induction dès-lors légitime, due aux forces morales de la conscience, que ces êtres sont Temporairement et sensiblement effacés, à certains points de leurs carrières, parce qu'ils font partie de fonctions plus vastes, mais également individuelles, dont le cours se soustrait à nos moyens actuels d'observation.
Il est vrai que le nouveau panthéisme se rapproche de ce langage. Le but de la nature, il en conrient quelquefois, est de produire des individus de plus en plus parfaits. Il en convient, mais en même temps il répugne toujours à supposer entre les individus, appartenant aux phases successives, des liens soutenus, propres à la conservation de l'individualité. Il veut bien que le monde existe pour les individus, et il déracine le principe d'individualion dans le monde. Il parle de progrès, et il imagine un avenir qui exige le sacrifice de tout ce qui avait du prix dans le passé. Puis cet avenir, à son tour devenant passé, il le sacrifie de même, et les sacrifices n'ont point de fin. Ce progrès, chimérique au fond, et qui ne profite à rien de réel, si ce n'est que la réalité no possède jamais qu'un moment do l'infinie durée; ce progrès qu'on fait luire à mes yeux, qu"on ose me promettre comme s'il pouvait mintéresser, est une hypocrisie que le panthéisme ancien ne connaissait pas. Qu'importe que le mieux vienne, si le mieux doit périr comme a péri le bien , pour faire place à un mieux su-
SI us ÈTBBS OUI DKS DKSTINËSS IKDITIDUBLUS. 583
périeur qui n'aura pas la vertu de durer davantage? Consolerons-nous Sisyphe en lui promettant de l'anéantir, ensuite de lui donner des successeurs capables d'élever son rocher de plus en plus haut sur la pente fatale? son rocher qui retombera toujours? des successeurs qui s'anéantiront toujours et seront toujours remplacés? Mais la montagne est infinie! mais dans cet infini le rocher s'élève, s'élève! Oui, le rocher retombe toujours. Ce rocher, c'est la vie individuelle ; si haut qu'elle monte , tout n'est-il pas perdu dès qu elle redescend aussi bas que si elle n'eût jamais quitté son néant?
Ainsi nous ne saurions apercevoir un digne idéal de la destinée, dans ce leurre infini jeté à des êtres tous et totalement périssables (ce qu'il leur serait permis de laisser d'eux-mêmes ou de leurs œuvres n'étant rien, quand ne persévèrent ni l'individualité ni la conscience] • Nous refusons de reconnaître un monde ordonné pour de véritables fins, dans ce jeu gigantesque et misérable où nulacteur ne joue pour lui-même et dont les faux gagnants perdent leurs gains et leurs mises, tous obligés de quitter à leur tour la partie infiniment prolongée. Il iaut se décider hardiment au grand sacrifice de tout ce qu'appelle la conscience : déclarer Tindividualité une vaine apparence, une illusion pure, embrasser l'unité et la fatalité du tout, si tant est que Ton pense en avoir quelque idée adéquate; c'est le panthéisme des religions éi des philosophies, une chimère du moins consacrée, puissante par les efforts de tant de grandes âmes qui y aspirèrent. Ou, si Ton croit aux êtres individuels
584 DISCUSSION DE LA FORMULE DE Là LOI MORALE.
et au pi'ogrès, qui n*a de sens qu'en eux et que par eui, il faut croire aussi à la perpétuité des individus, sans lesquels les espèces ne sont rien, et à la perpétuité des espèces, sans lesquelles le monde se perd dans le yague de Tétre ; il faut placer la (inalité du monde dans la production d'individus de plus en plus parfaits, mais donnés pour eux-mêmes aussi bien que pour autrui, mais persistants, mais croissants dans leur individualité même comme dans la multitude de leurs rapports, à travers les phases et les formes diverses que leur impose la loi de leur développement dans l'espace et dans le temps,