‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 171 sur 193 · S XXIV · texte numérisé non relu

S XXIV

Des mo^entt physique* de l^lmmorialllé.

Avant d'aborder la question de la nature de Dieu, il convient de placer ce qui nous reste à dire de Vimmorlalité. quant aux moyens que Tordre général des lins peut assurer pour le développement des consciences. Notre principe est cet ordre de bonté que nous supposons. Nous n'espérons pas en découvrir le système matériel , ce qui ne serait rien moins que pénétrer et expliquer la nature entière ou l'ensemble des conditions les plus intimes et les plus reculées de Veiistence. Mais nous voudrions indiquer la simple possibilité physique des voies de salut des personnes, et marquer l'esprit des hypothèses qui permettraient de sonder cet inconnu profond, seins admettre ni mi racles dans le monde, ni abstraction violente dans les théories, retenant au contraire nos inductions dans le champ des phénomènes semblables à ceux dont l'investigation compose nos sciences.

L'abstraction violente est le procédé des philosophes qui détachent de Tordre des fonctions humaines celles qui leur semblent les moins périssables, les constituent en êtres séparés, au mépris dos lois les plus positives, et fondent ainsi l'immortalité sur la scission grossière des faits naturels ; la vie et Tàme d'un côté, la matière et la mort de Tautre. Il y a déjà quelque chose qui tient du miracle, en même temps (jue des illusions les plus

DE LA DOCTRINE DE l'aME. G3o

enfantioes de la science, dans celte hypothèse où la mort s'explique par la donnée d'une essence mortelle, tandis qu'on imagine une essence immortelle, malgré les faits, pour fournir la garantie de l'immortalité désirée. Mais le miracle proprement dit est introduit dans le monde par ces systèmes matérialistes religieux (de Priestley, par exemple , et de beaucoup d'autres) qui commencent par conclure à la mort au nom d'une physique et d'une physiologie dressées en manière de dogmes négatifs, et finissent par conclure à la vie au nom d'un ordre moral que réalise, en dépit de tout, une volonté supramondaine. Il est nécessaire de dire quelques mots de l'ancienne doctrine de l'immortalité de l'âme , afin que les arguments qu'une bonne méthode doit y opposer ne soient pas confondus avec ceux dont le matérialisme, depuis Épicure, a si arbitrairement exagéré la portée négative.

Tout d'abord, il ne serait pas juste de nier la possibilité abstraite de l'existence d'un être intelligent et volontaire , sans organisme , soustrait par conséquent à l'action dissolvante des lois physiques. Bien plus, et plus généralement , il n'y aurait point contradiction à supposer d'autres catégories que celles qui composent [lotre entendement, d'autres rapports et d'autres êtres, les mondes autres de tous points, et, si l'on ne voulait MIS renoncer à l'organisme et sortir des analogues de a ne, d'autres sens et d'autres organes que ceux dont lous avons l'expérience. A plus forte raison, ne sera-t-il )as permis de feindre une séparation mutuelle des foncions dont le lien semble n'être que de fait, ne résulte

G3G DE LÀ DOCTUINE DE l'aME.

point d*une synthèse apriorique et échappe en grande partie à nos analyses ? Quelle relation logique trouvonsnous entre une conscience et un cerveau ? Sommes-nous Y ce qui s'appelle certains qu'un mollusque, un radiaire, un animal sans système nerveux (s'il en est) ne pensent point, ou que quelque autre' encore ne saurait penser sans avoir rien de ce qui fait l'animal à nos yeux?

Mais ce n'est pas tout d'imaginer. Il faut aussi des raisons. Le philosophe qui admet des substances les distingue par leurs attributs essentiels. Il peut donc se rendre à l'argument de Descartes, alléguant qu'il n'y a rien de commun entre le concept d'étendue et le concept de pensée. A lui de voir seulement s'il s'expliquera jamais l'étroite union de ces choses, si bien séparées de nature. A lui de rendre compte de la communication des substances qui n'ont rien de commun. A lui de se préserver de la pire des chutes, celle qui, le ramenant à l'unité substantielle, lui déroberait plus que le bénéfice de ses premières distinctions. Mais le philosophe qui suit la méthode des sciences, dont tout l'esprit consiste à distinguer, unir et déterminer les phénomènes, conformément aux lois de la conscience et aux lois de l'expérience, celui-là reconnaît les services rendus par la doctrine cartésienne : il ne peut l'accepter. Il la trouve contraire aux faits, si bien que, pour l'emhrasser, il serait contraint de négliger des lois connues cl constamment vérifiées, pour en imaginer de toutes différentes, dont on n'a pas d'exemples. Et il la lrou\c mal adaptée à la constitution même de riînttîndemeiU: d'une part, rinliîlligencc étant réduite à se pos«.T et à

DES PRia'VKs i)i: i/i\nioi(TALnii di: i/ami:. 037

se iJioiivoir, pour ainsi dire, djuis li'\i(le (rdlr-mrinr, «juand on essaie de labslraire de loules Il's conditions de Tordre physique; et, d'une autre part. Tordre physique s'évanouissant s'il cesse d'être détermioé par les catégories, dont la forme est intellective.

Ainsi, non-seulement on mt^prise l'expérience, en admettant des êtres purement intellectuels, mais encore dans cette supposition on ne se fait point une idée suffisamment nette de ce que Ton suppose. Parvient- on du moins émettre à l'abri de toute atteinte cette immortalité de rame en faveur de laquelle on s'est donné une âme tout exprès? Nullement. On croir s'affranchir de la divisibilité des fonctions matérielles et des lois de la génération et de la destruction des corps, causes présumées uniques de la décomposition et de la mort. On ne voit pas que Tàme a sa divisibilité propre, sa décom- 4)osilion propre. Si elle ne pouvait se décomposer, elle pourrait du moins s'éteindre, et périr dans ce cas comme dans l'autre. Elle manque d'extension, soit, mais elle est sujette aux lois de la quantité intensive. Il pourrait donc se faire que ses attributs vinssent à baisser, à s'amoindrir, et, de degré en degré, à tomber dans la nullité de conscience. Son essence est de penser, disait Descartes, elle pensera donc nécessairement et toujours- Mais personne ne pouvait assurer, au contraire, que son essence ne fût pas de penser avec ;)/w5 ou moins d'intensité et d'énergie. Les faits ne prouvent que trop que Tintelligence et loules ses formes, mémoire, production, association, raison, montent ou baissent par

638 DES PREUVES DE l'iMMORTAUTÊ DK L^ÂME.

mille intervalles depuis le génie perçant d'un Socrale ou d'un Newton, au-dessus duquel il n'est pourtant pas impossible de concevoir encore plus d'étendue, de promptitude et de sûreté d'imagination et de jugement, jusqu'à la faiblesse mentale du malade et de l'idiot, sans oublier ces étals d'affaissement et ces retours périodiques des facultés, dont la fatigue et le sommeil font une obligation normale à tous les hommes. On dit, il est vrai, la matière responsable des imperfections et des accidents de l'âme qui lui est unie. L'hypothèse est facile, mais trop visiblement appelée pour les besoins de la cause, lorsque rien ne prouve au subslantialiste luimôme que les qualités spirituelles sont des sortes d'absolus, et la force intelleclive une exception à la loi universelle de la gradation croissante et décroissante de toutes les qualités et de toutes les forces.

La notion de l'âme ne permet seulement pas au fond de la faire aussi indivisible que l'exigerait la théorie, et que l'ont voulue les philosophes. La môme abstraction abusive par laquelle on a forgé une essence de Tinlelligence pure, en laissant de côté ce qu'il y a de commun eiilr(3 1(3S fonctions physiques et intellectuelles, autorisurail au besoin la division de celte essence en plusieurs aulnes. La doctrine de la pluralité des aracs occupe une grande place dans l'histoire des idées. La diversité n'a paru guère moindre, entre les principes sensible, irascible, coiicupisciblc elle principe ratiocinant, qu'entre chacun d'eux et les forces organiques et physiques. Ces dernières, que Descartes identifiait, et qu'il prétendait résoudre dans le mécanisme, d'autres en ont aussi

DES PREUVES DE l'iMMORTALITË DE LAME. 639

chargé des âmes. Mais bornons-nous à Tentendement. L'imaginal^on, la mémoire, le jugement, sont-elles donc des facultés tellement semblables et de source si manifestement pareille qu'elles n'entraînent aucune division de rame? La conscience leur est commune sans doute, mais cette conscience ne les suppose pas simultanément et également développées. Si des fonctions que l'on pose aussi diverses, ou plutôt aussi incompatibles que l'âme et le corps, sont cependant capables de contracter une communauté si étroite, a-t-pn le droit de nier que l'intellect puisse résulter à son tour de l'union de trois ou quatre âmes, une pour le temps, une pour les images, une troisième pour les qualités, pour le syllogisme, etc. C'est une hypothèse que l'expérience ne démentira pas plus qu'elle ne dément la séparation absolue qu'on établit ailleurs. Et il sera facile de citer à Vappui la valeur si variable, la portée si inégale des . diilèrentes facultés des hommes. Une combinaison de divers éléments en proportions variables a coutume de donner ces sortes de résultats. Ensuite le même homme, selon les temps, l'âge, la maladie, voit telle faculté se prononcer, augmenter, diminuer, s'éteindre, et cela bien souvent sans que d'autres se trouvent sensiblement atteintes. On pourra en offrir la raison au substantiaiiste : plusieurs âmes entrent en association et en lutte, lui dira-t-on ; elles se servent mutuellement, se .nuisent,, se font valoir et s'effucent, tout comme font l'esprit et le corps dans votre propre hypothèse. Et vous êtes obligé de convenir, non que les choses se passent nécessairemeut ainsi, mais que rien ne prouve clairement, selon

GiO QUESTION DE L*1MM0RTALIT£

vol; principes, que Tâme ne souffre point de division, qu'elle n'est pas un composé, qu'elle n'est p|as décomposable et sujette à périr par décomposition.

Ainsi la philosophie doit renoncer à démontrer l'immortalité par le procédé arbitraire de la sépanation des fonctions. Si aucune autre voie n'était ouverte pour conduire à la conciliation de l'ordre naturel et de Tordre moral, on devrait accorder, je l'avoue, une valeur sérieuse à la seule hypothèse possible (je ne parle plus de démonstration) qui permettrait de concevoir la perpétuité des personnes. Et toutefois, môme en ce cas, il faudrait éviter les fictions ontologiques, et n'envisager la séparation qu'entre deux genres de phénomènes, dont run'serait le domaine du protéisme et de la mortalilé fatale de toutes les formes, l'autre le règne de la permanence et du progrès. En s'attachant à ce dualismer on déplorerait seulement l'absence d'une hypothèse vraiment scientifique, de celles qui, tout en conservant le caractère conjectural, du moins portent sur des fails dont Texploralion n'est pas interdite de tous points, et no jcllent pas un abime entre les vérités d'expérience et do raisonnement et les vérités plus reculées dont la nioralo prescrit rétablissement. Heureusement, il n'en est pas ainsi.

Prenons la question do Timmorlalité dans Tordre oîîipiriquo des choses, et posons-la comme il suit :

Uiio personne est donnée dans le monde présent, sous los conditions organiques et physiques dont nous avons tous la connaissance immédiate, ou que les sciences

DANS l'ordre EMPIR[QUE. C41

constatent progressivement ; une personne est supposée, sous des conditions analogues, dans un monde futur, c'est-à-diA en d'autres temps, d'autres lieux, d'autres milieux, liée à des faits différents et à des fonctions différentes, mais toujours compris sous nos catégories et subordonnés à nos lois les plus générales : ne sauraiton penser sans contradiction que, par l'effet d'un certain ordre profond du monde, cette personne à venir offrira lacontinuationde conscience de cette personne présente? Que les principaux phénomènes qui ont constitué la première, ou touché ses fonctions, appartiendront à la mémoire de la seconde? Que, de l'une à l'autre, les séries de la pensée se suivront, rapportées au même sujet (ce qui signifie positivement à un même ensemble de représentations, déjà réunies par la mémoire dans une conscience dont la mémoire pose l'identité)? Que les fonctions réflexives et volontaires mettront le sceau à la permanence et à la perpétuité de la personne, ainsi ramenée à l'unicité, en lui offrant certains changements -des plus importants de son être, certains rapports acquis ou éliminés par elle à chacune des deux époques, comme étant également son œuvre et imputables à sa responsabilité morale? Qu'enfin les mêmes lois générales par lesquelles un organisme correspondait au premier et ancien état de la personne, et un organisme doit correspondre à son état nouveau, satisfont aux conditions nécessaires pour que le passage d'un système au système suivant, à travers un intervalle de temps quelconque, s'opère par l'effet des propres forces et en vertu des fins propres de ce genre de phénomènes,

642 QUESTION DE L*IMM0RTAL1TÉ

et toujours selon cette correspondance exacte que Tobservation retrouve partout entre les faits physiques et les faits de conscience?

Y a-t-il une absurdité palpable, ou seulement une objection sérieuse à opposer à Thypothèse qui, dans un ordre aussi éloigné encore de notre expérience, de nos recherches et de nos conjectures scientifiques ellesmêmes, poserait un prolongement téléologique des lois de développement des êtres? Cette harmonie de Torganisation avec les forces physiques, de la sensibilité avec l'organisation, de Tintelligence, des passions et de la volonté avec la sensibilité, et de toutes ces choses ensemble avec les rapports matériels des groupes vivants: cet ordre si essentiel qui se confond avec tout ce que nous appelons existence, en déployant tant de formes échelonnées et progressives, depuis Tinstinct du mollusque, et encore au-dessous, jusqu'aux cerveaux de Jésus, d'Aristote et de Régulus,nous est-il interdit d'en supposer à priori \a coniinuation possible? Ou nous est-il enjoint, par des raisons dirimantes, de borner là rhisloirede la finalité dans le monde, d'arrêter les progrès de la vie au moment où les fins les plus nobles apparaissent, de nier à ces fins la satisfaction qu'elles trouveraient dans une loi de conservation des personnes, en vertu de laquelle des suites futures de représentations et d'organes se rattacheraient étroitement, et aux phénomènes matériels, et aux passions, à l'intelligence, à la liberté de Jésus, d'Aristote et de Régulus?

Parcourons les traits principaux et caractéristiques de l'hypothèse. Quel est celui qui nous étonne et peut

DANS l'ordrb empirique. 643

aous faire hésiter? Supprimer Télonnemenl, s'il se peut, œ sera prouver la possibilité mise en doute.

Est-ce la supposition d'une correspondance entre un organisme futur et une personne future, Vun et l'autre produits selon les lois propres, et en grande partie in- M>nnues, qui règlent les apparitions de chacun des deux ^res de phénomènes? Mais c'est aussi du passé et de l'histoire ; c*est un fait universel, constant, et au-dessus le toute explication comme de toute incertitude.

Est-ce la formation d'un organisme pour une personne, ou, en sens inverse, la production d'une per- BOBoe pour un organisme? La question est la môme, car il faut éloigner la considération nébuleuse des causes eflSeientes premières ou radicales , pour s*attacher à la coordination positive des faits. Or les mêmes lois, quelles qu'elles soient, qui ont déjà amené et qui amènent les phénomènes représentatifs à la suite des phénomènes organiques, et réciproquement, peuvent être chargées sans difficulté nouvelle, de présider à l'établissement et aa développement de semblables rapports dans l'avenir.

C'est donc la donnée hypothétique d'une même personne, liée à un certain organisme maintenant, et plus tard à un organisme tout autre? C'est peut-être aussi l'intervalle de temps indéterminé qui sépare les deux nés, et l'absence de toute série connue qui les rejoigne et les réduise à l'unité.

La diversité de l'organisme doit être envisagée sous deux points de vue : différences et changements de matière, différences et changements de forme. A l'égard

644 QSRfiTION M t*IMMWTJUJrt

de la malière» oo sait que le reoouYenentent éa organisé est la condition m&oié de la rie, aTec Utps^ il commence et se continue de manière à enchaîner, &ér ments par éléments successivement absorbés et rejelés, -des sujets physiques qui , en dépit d'ooe forme txiÊt mune, ne laissent pas d'être totalement autres, quand on les prend séparés par un intervalle suflBsanL Que loi semblable fait varier la compositioQ des phénomène de conscience, et la renou relie tout entière entre différents Ages d'une mémo personne dont la permaae&ce et Videntîlé dépendent eiclusirement de la consemtion d'une forme représentative^ la mémoire. Aina k moindre attention appliquée aux faits essentiels de For ganisation et de la vie, aussi bien que de la peosfe, combat Tétonnement que nous serions d'abord tentés d'éprouver devant notre hypothèse. Nous ne sortoos pas violemment de la nature, nous restons fidèles ao témoignage des fonctions les plus connues, les seules connues de ce monde, en pensant que la loi de personnalité peut se rapporter à des phénomènes physiquement divers, intellectuellement et moralement divers, à des époques différentes et éloignées dont rien ne nous oblige i limiter la distance.

Mais ces évolutions de matière, que rexpériencenous force de reconnaître, se produisent sous la persistance d'une forme organique donnée. Au contraire, notre hypothèse dissout jusqu'à cette forme, la remplace par une autre qu'elle ne détermine point de nature, ni de lieu, ni de temps, ni sous aucun rapport qui la rattache à la premicNrc; f»t elle prétend conserver encore la forme

DANS L*ORDRB BMPIHIQUR. 645

représentative , la conscience réminiscente » l'identité personnelle. Ici la difficulté est beaucoup plus grave.

Remarquons cependant que la forme organique ellemême n*est pas fixe, immuable , à ce point d'exclure toute loi évolutoire. Il serait plus exact d'affirmer qu'elle doit éminemment se définir par une évolution, surtout si l'on part du fœtus, et il le faut bien, et cela dés l'état le plus élémentaire où il soit possible de le saisir. Depuis ce moment jusqu'à celui où le fonctionnement des organes accomplis devenant impossible , leur matière retombe sous des lois plus générales et la mort se pro* duit, on voit la forme du corps varier par degrés entrecoupés de crises. Sa réelle essence est dans son évolution même, dans son histoire, dans la loi de cette his^ toire, plutôt que dans l'état passager sous lequel il nous plaît de la fixer par la pensée ; et il ne faut pas que le repos apparent de son apogée nous fasse illusion sur sa nature fluxiforme. Citons seulement chez l'homme la crise respiratoire, au moment de la parturition, la crise de la dentition un peu plus tard, celle de la puberté plus tard encore, et, à différentes époques, ces révolutions de la santé qui sont de véritables luttes entre l'organisme et les conditions sous lesquelles il est contraint de se développer. Et rappelons les métamorphoses de certains animaux, pour avoir quelque idée de l'étendue et de l'importance des variations que peut comporter l'histoire d'un même groupe organique, sans nous écarter de l'expérience. La question est dès-lors de savoir si la fluxion constituant l'individu humain ne peut point s'étendre au-delà des phénomènes de la mort, en vertu

646 QVISTIÛII Dft L*1IUI0RTALIT£

d'une lot de la Tie^ plus géDérale que cello dont les phaiti nous apparaissent quant h présent. Et la difbculténi consiste plus en ce que notre hypothèse assembienil, ftous une même personnalité, des formes Yariablei,aiï besoin très difTéreateSf d'une même évoluiion Titakiodéflnie, aussi bien qu'elle y associe des éléments msùé riels incessamment renouvelas ; mais rembarras, qui ne faut pas essayer de se dissimuler, porte tout eofo sur ceci : que TobserTation ne saisit rien des phéwh mènes par lesquels s'établit le lien de deux formes, ib deux vies, l'une certaine et bornée par la mort, Taulrt douteuse dont la fîliation est inassignablc.

Mais» cnvt^rité, si quelque suile observable défaits organiques s offrait en conlinualion du corps dissous, H n'y aurait plus mort, il y aurait seulement métamor* phose, celle-ci fùt-elle plus profonde que les autres métamorphoses connues. La question n'existerait plus pour nous, telle que nous la posons, et la vie future se passerait d'hypotbèsft ; ou du moins Thypothèse perdrait beaucoup de son caractère gratuit au point de vuft physique. C'est parce que la transition, l'intervalle des ileui vies nous échappe, que la palingénésie n'est point un fait de science, mais une proposition et une croyance dont les motifs se tirent de Tordre moral. Sachoûs seulement si Tabsence de toute transition aotuellemeDl sensible est une preuve ou une probabilité physique i nous opposer.

D'abord , la preuve prétendue n'a jamais été rigoth feuscment ddduite. Beaucoup de savants, plusieon philosophes se la sont crue acquise, mais les systi^m^

DAMS l'ordre EUPIRIQOE. 647

qui la démontrent ont d*abord à se démontrer euxmêmes, ce qu'ils ne font point. Ensuite, la probabilité quelconque résultant du fait même de V absence de transition sensible est logiquement très faible, comme tous les arguments fondés sur des faits négatifs, tandis que la probabilité morale est très puissante : la première fait illusion aux hommes spéciaux, que leurs méthodes de constatation et de recherche obligent à ne point se payer de la supposition de Tinconnu ; la seconde est acceptée de l'universalité des esprits, que l'inconnu n'étonoe point, mais qui plutôt s'étonneraient si rien d'inconnu n'était, le sentiment libre devant toujours et naturellement dépasser l'observation actuelle. Hais estce donc une aberration que de supposer l'inconnu , je dis l'inconnu le plus parfait et le plus profond, celui-là précisément dont la nature explique notre ignorance? Est-il probable à priori que notre science soit la toute science, et que nos sens épuisent tous les possibles de la sensibilité? On comprend, à titre d'erreur irréfléchie, cette sentence : Rien n'est et ne sera sensible que ce que nous sentons ^ rien n'est ou ne deviendra tntelligible^ hors ce que nous pensom ; mais on trouve étrange au premier abord quelle exprime la prétention monstrueuse de gens dont l'état est de réfléchir (et à qui chaque pas fait dans leur profession enseigne la modestie), plutôt que la naïveté pardonnable d'un spectateur ébloui de ce monde. L'illusion s'explique cependant, comme je viens de l'indiquer, par le caractère des méthodes scientifiques. La faute est de forcer

6i8 HYPOTHESE DE LÀ PALINGËNËSIE COSMIQUE.

les conclusions de la science, et d'ériger son contCDu en négation de ce qu'elle ne contient point.

Notre argument le plus général en faveur de la possibilité physique de la palingénésie est donc un simple appel du connu à Tinconnu, et de ce qui est actuellement observable et observé à ce qui serait tel en d'autres circonstances, après d'autres recherches, avec d'autres instruments d'exploration, ou enfin avec d'autres organes. Une foi3 cette position prise, nous attendrions des partisans de l'impossibilité qu'ils; nous la démontrassent, et nous ne l@s craindrions pas. Mais le même argument ab ignoto peut nous servir à développer certains d'entre les possibles, et obtenir ainsi plus de précision.

Ici la part de l'arbitraire dans la spéculation est grande. On n'est en peine que de choisir parmi les conjectures. Mais autant cet excès de richesse nous éloigne des caractères de la science, autant il dépose en faveur de la consistance générale d'une hypothèse dont l'objet pourrait se réaliser de plusieurs manières.

De ces manières, la plus radicale, pour ainsi dire, est manifestement au-dessus de toute objection, parce qu'elle nous transporte aussi loin que possible deTeipérience présente. Nous avons reconnu, et c'est à cela que nos difficultés se réduisaient, qu'un intervalle insondable se projetait entre les deux organismes afiectés à une même personne. La loi d'intermittence s'ofl^re très naturellement pour répondre à ce problème. A juger de

HTPOTHÊSB DE LA PàLINGËNSSIE COSMIQUE. 649

l'universalité de cette loi par le nombre et Timportance des cas qu'elle régit, aucune autre n'a plus de titres à passer pour Tune des formes les plus générales de l'ordre du monde. Tout ce qui procède par périodes courtes ou longues, par pulsations, par alternatives de repos et de mouvement, par jets et par retours, toutes les fonctions Teprésentalives, tout jeu d'organes et de forces, et les modes de vie et de changement les mieux appropriés à une conception atomislique de la nature, supposent . rintermittence des phénomènes. L'alomisme lui-même qui, en thèse générale, et sauf la véritable définition de l'atome sur lacjuelle on peut errer, est le seul système qui en excluant la continuité, c'est-à-dire l'infini actuel, échappe à la contradiction, l'atomisme établit une sorte d'intermittence dans les faits de l'étendue et dans la donnée des êtres. L'intermittence dans le temps n'est ni moins nécessaire à priori ni moins d'accord avec l'observation, partout où l'observation peut aller. Enfin il n'y a pas de raison , si ce n'est l'habitude et la courte portée ordinaire de nos vues, qui puisse nous empêcher d'étendre l'intermittence jusqu'à des masses de phénomènes, et de placer des intervalles séculaires et plus que séculaires entre des suites immenses de faits qui, rattachées les unes aux autres , seraient les pulsations composées d'une vie encore plus vaste. Supposons donc, afin de porter d'un coup l'hypothèse à sa dernière limite, que l'ensemble des événements de l'histoire humaine, et même de toutes les évolutions géologiques dont notre science embrasse la pensée , ne forme que l'une des périodes d'un développement incomparable-

650 HYPOTHÈSB DE LA PALINGSNSSIE COSMIQUE.

ment plus grand. Mais ne prenons pas ce mot période k la rigueur et dans un sens d'identité. Adoptons cette ancienne doctrine des stoïciens qui croyaient i la destruction et aux palingénésies successives de Thumanité et du monde ; mais transformons-la par l'idée de progrès. N'attendons pas, après l'ère de la grande année et le cataclysme final, de nou?eaux empires asiatiques tout semblables aux premiers, et une nouvelle Athènes, un autre Marathon, et les figures exactes, identiques de Périclès et d'Aspasie, d'Épicure et de Zenon. Substituons la liberté au système fataliste. Pourquoi un organisme universel, aussi facile à supposer qu'impossible à décrire, ne relierait-il point l'histoire passée à l'histoire future , en reproduisant les personnes et les corps modifiés tout à la fois selon les lois générales et par les effets naturels attachés à l'exercice de la liberté durant la vie antérieure? La mort de chacun de nous, depuis le moment de sa dissolution jusqu'au temps marqué dans le monde à venir, serait un long sommeil d'anéantissement sous l'empire exclusif des forces physico-chimiques, long sans doute, mais pour qui? Sans doute pour tout autre que celui qui l'apprécierait du fond d'une conscience absente. Kéfléchissons, et voyons bien que le mystère est le môme pour une suspension de vie ou de pensée d'un centième de seconde, ou pour une période d'obscurcissement de cent siècles. Et quand l'intermittence est une forme essentielle de l'ordre des représentations dans le temps, il n'est pas moins déraisonnable d'en exiger l'explication qu'il le serait de vouloir rendre compte des représentations elles-mêmes.

«TPOTfllSB BB LA PAUlIGÉRBSIK COSMIQUK. 651

L'hypothèse de la palingéaésie cosmique peut paraître excessive aux hommes chez qui le sentiment du possible est retenu dans de certaines bornes étroites autour de la réalité palpable. L'habitude est leur unique raison, qui se réfute d'elle-même. Plusieurs religions ont cependant proposé à la foi des croyants un objet anar l(^e : la fin du monde, le jugement dernier universel, la résurrection des corps, la vie céleste. Ce que l'espérance religieuse a osé atteindre, au point de vue de l'anthropomorphisme, ne doit pas nous sembler plus étrange au point de vue moral des grandes lois physiques et des fins de l'univers. En effet, la perpétuité indéfinie de l'ordre actuel des choses est peu compatible avec ce que nous savons des forces capables de bouleverser le coin de l'espace où toute vie à nous connue fleurit, comme une efflorescence du chaos. Un cataclysme fu« tur est donc vraisemtilable, et l'ordre actuel a été certainement précédé d'un cataclysme. Si donc l'ordre du monde présent n'était qu'un simple fragment de celui qui relierait ce monde à un monde futur, que reprendre d'incroyable dans cette hypothèse? En quoi le fragment s'explique-t-il mieux tout seul que ne s'expliquerait l'ensemble? Et si l'ordre est un progrès, si ce progrès s'applique aux personaes, ainsi que le réclament les lois de la finalité morale, qu'y a-t-il là de plus surpre* nant ou de moins propre à l'idée générale de l'ordre? On trouve naturel que les lois de la chaleur, de l'éleotricité ou de la lumière s'étendent entre les mondes possibles, les rattachent les uns aux autres, les dominent parleur universalité; la loi de personnalité serait-elle

05t HYPOTHÈSE DB L'INTERMITTENCE DES ORGANISMES.

seule à n'avoir pas satisfactioD ? Doit-on bannir de l'univers la conscience qui le comprend, exclure du progrès les personnes, qui seules le découvrent, le connaissent et l'exigent ? Il est vrai qu'on ne saurait nier Taction dissolvante des forces les plus générales de la nature appliquées aux individualités organiques, intellectuelles et morales, mais niera-t-on davantage l'actioo composante ou favorable des mêmes forces, quand c'est manifestement sous leur empire que les individualités naissent et se développent? Elles naissent et se développent pour périr. Elles périssent pour renaître et continuer legar progrès.

Passons à une autre hypothèse, plus limitée en un sens que la première, plus aventurée d'ailleurs dans le possible pur et irréfutable. Laissons les évolutions cosmiques, n'envisageons que les personnes, ou plutôt supposons deux mondes voisins, coexistants, compénétranls, qui tour à tour leur serviraient de théâtre. C'est une autre application de la loi générale d'intermittence. La conscience do chacun do nous aurait ses fonctions successivement et périodiquement affectées à deux organismes entièrement distincts, rédproquemenl étrangers, si bien que nulle communication entre eux ne se serait produite encore. La mort serait le passage de l'un à l'autre. L'hypothèse est appHcable aux animaux, qui suivraient, dans la série de leurs périodes alternantes, une voie de progrès régie par des lois naturelles. L'homme, dont la liberté apporte des éléments nouveaux dans la nature, aurait ce privilège que l'cxer-

HTPOTHtSB DE l'iNTBRMITTBNCB DES OR6A5IIfMKS. 653

cice de ses fondions yolontaires, les effets de ses actes libres dans chaque vie, introduiraient dans la suivante des modifications plus ou moins graves « analogues à celles que nous voyons procéder de la conscience à l'organisme, dans le cours même de la vie présente. Ainsi, rextériorité d'essence, l'absence mutuelle des fonctions physiques et sensibles composant les deux vies successives, expliquerait la séparation brusque, l'absence totale, le silence parfait de la conscience des morts à l'égard des survivants. La conception dans un monde serait la mort dans l'autre, et réciproquement. Les morts resteraient près de nous ( qu'est-il besoin de les éloigner?), ils seraient pour ainsi dire en nous, dans les mêmes lieux, sans que leurs organes et les nôtres pussent se toucher, ni se lier par un rapport mutuel de sensibilité pareille. Il suffit de réfléchir un instant à la nature des phénomènes extérieurs qui sont les objets de notre expérience, pour comprendre que nos sensations seules leur confèrent l'existence pour nous, et que nos sensations ne nous offrent d'elles-mêmes rien qui permette de déterminer le nombre ou les qualités de celles qui sont possibles. Or d'autres sens amènent d'autres perceptions, d'autres connaissances, d'autres êtres, je dis d'autres êtres dans un sens tout autrement radical que celui auquel nous sommes accoutumés. Que nous ne possédions point d'organe propre à nous révéler les phénomènes particuliers du corps revêtu par les morts, et ce corps nous pénétrera sans que rien nous avertisse de sa présence! Aucun membre d'une société d'aveugles-nés ne parviendrait, par effort de

654 HTFOTUtSB DB l'iNTKBMITTBNCB DfiS 0R6iNISMB$.

temps, d'imagination ni de recherches, à se représenter les corps sous la distinction de cobleur ; aucun sourd à concevoir la communication à distance par les vibra^ tions sonores. On croit le tact un sens plus nécessaire que les autres, impliqué dans les autres qui n'en seraient que des sortes de développements et dont il se* rait Tunité, enfin le seul essentiel à la manifestation mutuelle des corps. Mais cette manière de voir repose sur une triple confusion que la plus simple analyse doit mettre en évidence. Il faut distinguer dans le toucha*, d'abord un certain rapprochement de distance, qui est le contact physique, probablement différent du contact géométrique parfait ou idéal, et qui, dans tous les cas, ne suppose pas la sensation. considérée en elle-même, non plus que celle-ci ne le suppose logiquement; ensuite, les concepts catégoriques d'étendue en quantum et en figure , lesquels informent et règlent les impressions tactiles (et encore plus clairement les impressions visuelles), et par conséquent n'en résultent pas mais les dominent, et en difTèrenl sous ce rapport même comme l'universel diffère du particulier ; en dernier lieu, les qualités sensibles proprement dites, sentiments de pression, de chatouillement, de chaleur, de douleur, de plaisir, etc., toutes indéfinissables d'ailleurs. Cela posé, ni le contact physique, quel qu'il soit au fond, ni • les notions intellectuelles de la catégorie de position ne se rapportent au toucher d'une manière exclusive; les autres sens y sont également liés, et tout porte à croire que des sensations nouvelles et inconnues n'en dépendraient pas moins. Dès-lors l'impression tactile, ré-

CONDITION DES NORTS. 655

duite à ses éléments Traiment caractéristiques, est une sensation comme une autre, donnée dans un état de la conscience, élàt sui generis, et qui, pas plus qu'un autre, ne nous révèle la nature propre des corps. On peut donc supposer la privation du tact, aussi facilement que l'absence de la vue ou de Touîe. On peut supposer, à la place de ce sens, un sens tout autre et tout nouveau. Par là même , une autre corporéité remplacerait celle que nous sommes accoutumés à définir sous condition du sentiment tactile. Enfin toute la répugnance que nous éprouvons à envisager de semblables possibilités doit tomber devant cette simple observation : savoir, que l'unique motif que nous avons pour les repousser est l'ignorance où nous sommes à l'égard d'objets ignorés. Mais si nous n'ignorions pas, que nous resterait-il à supposer? Il serait question d'une réalité de fait, et non plus d'un possible.

Voici maintenant un grand problème, relatif à l'hypothèse que j'expose ; mais je ne m'y engagerai pas, lorsque toutes les données manquent, et que déjà on peut trouver mes aperçus bien aventurés. Les morts, vivant dans nos propres milieux sous des conditions inaccessibles à notre expérience, sonl-ils à leur tour impuissants pour toute perception sensible de nous et de ce qui nous touche? Nous connaissent-ils du moins intellectuellement, ou non? Ônt-ils sur nous quelque action mystique? Leur monde est-il de tous points étranger au nôtre, ou l'enveloppe-t-il par l'imaginatioD et la mémoire sans eu être réciproquement enveloppé

656 CONDITION DBS MORTS.

[comme on dit que certains somnambules ou extatiques embrassent dans la vision de l'extase à la fois les phénomènes de la vie commune et ceux de leur vie anormale, tandis que ces derniers s'évanouissent au réveil sans laisser de traces)? tout cela est possible. Mais la communication mutuelle fait défaut. Les études historiques et morales sont aujourd'hui assez avancées pour qu'on puisse affirmer que la conscience d'un extatique, d'un visionnaire ou d'un aliéné est l'unique théâtre où se produisent, en des phénomènes purement internes, les prétendus rapports sensibles entre les vivants et les morts. Je ne parle pas du charlatanisme,qui a fait tant de victimes en tout temps ; et il serait sans doute superflu de remarquer les dangers des croyances partilières arbitraires et des dispositions superstitieuses. En présentant une possibilité d'ordre général, je suis loio de vouloir favoriser les illusions de ces consciences malheureuses dont les produits imaginalifs, réglés par ^ une volonlé trop faible, tendent à simuler la sensation. Je ne méconnais pas non plus ce qu'il y a d'élevé dans quelques cas rares d'inspiration, de vision, d'aliénation presque. Les créations représentatives ont dû plus d'une fois à leur beauté, à leur spontanéité sincère, surtout au crédit que le sentiment religieux leur accordait, une véritable réalité morale, qui ne préjuge rien en faveur de la réalité représentée externe. Mais les apparitions des morts n'ont même joué qu'un rôle subalterne dans l'histoire des croyances. Les cas de résurrection sont en efl'et d'une autre nature et de la classe dite des miracles.

Page 1