‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 29 sur 193 · IX · texte numérisé non relu

IX

Passons des fonctions de l'étendue à celles de la durée. De même que des phénomènes paraissent dans la conscience et s'y représentent sous des rapports de position, sans être pour cela perçus et donnés comme réellement ou actuellement extérieurs ; de même ils y viennent sous des rapporls de succession, soit vagues, soit nettement déterminés. Au lieu d'être, ou d'être seulement envisagé à sa place dans une série de modes figurés, le représenté se classe dans une série de termes successifs, à telle limite et par tels intervalles, relativement à d'autres représentés en arrière ou en avant de ceux qui sont actuels : et cette représentation même est posée actuelle.

Il n'y a pas alors d'objet perçu et il ne peut y en avoir. En supposer un, ce serait détruire la synthèse que nous abordons, celle de la loi de succession avec les autres éléments donnés sous la loi de conscience. Le phénomène peut être donné comme ayant été ou devant être perçu exclusivement à l'époque où il se fixe : il sera l'un ou l'autre selon qu'il s'agit du passé ou de l'avenir, et si son caractère propre est d'être senti ; il ne le sera pas s'il se présente comme un fait d'imagination pure ou de réflexion.

Cette fonction est plus étendue que la mémoire. J'i-

7i MBMOIRB ET PRfi VISION.

gnore quel nom on pourrait lui donner daûs nos langues faites pour les usages communs, et rebelles à toutes classification logique; mais la définition tiendra lieu de nom : je parle donc de la con$cience\ de$ phéfwminm comme imités, séparés de temps et déterminés de dwk dans leurs relations.

Le phénomène objet de cette fonction, est-ii déterminé comme passé ? nous avons la mémoire : Tobjel peut être un acte de la conscience, en tant que déji donné ; on dit, comparativement à l'acte présent, qu*oi se le rappelle ; et il peut ôtre une sensation éprouvée^ une perception, alors le représenté de cette demièM s'y substitue, on dit se souvenir de la chose, et, quanA elle est perçue de nouveau , la reconnaître. Au coa^ , traire, le phénomène est-il déterminé comme futur? It| nom de la fonction est pr()r/«/o;i. Il est clair qu'en sup*| posant ici des faits envisagés dans l'avenir, faits exté»| rieurs, ou faits de pure conscience, je n'ai point à tenir \ compte des erreurs qui peuvent accompagner la prévision, comme aussi je laisse de côté celles dont la mé- moire n'est pas toujours exempte. Mais, de plus, jedoil ■ avertir que je n'admets de phénomènes prévoyables que ceux qui se rangent sous une loi naturelle enveloppant dos futurs prédéterminés. La loi assignée à cet eibl sera exacte ou non, elle se vérifiera par révèiicment, (Hi> ne se vérifiera pas; mais la prévision en exige une, fltf moins hypothétique, et n'a rien de commun avec ceiM prescience que la scolasti(iue appliquait à des futnlil qu'elle-même regardait coîume indéterminés. JJi

Les deux fonctions, mémoire, prévision, soiii' " "^

MBMOIRE ET PRlVISlON. 75

logues et se correspondent parfaitement ; elles ne présentent d'autres différences que celles qu'entraîne la thèse du fait, posé dans le passé pour un cas, posé dans Vayenir pour l'autre. Le phénomène de la reconnaissance a également lieu, soit quandr la comparaison se fait entre le souyenir et la perception présente, soit quand elle rapproche la perception présente de celle qui était attendue.

On yoit que la représentation de durée est essentielle aux faits de mémoire. Âristote qui le reconnaît, on ne peut plus nettement, ne laisse pas de se demander, et toute la psychologie se demande après lui, comment il se fait qu'on se souvient d'un objet absent, la modification de l'âme étant seule présente. Il n'y a pourtant pas là de problème lorsque, dans cette modification, on introduit comme élément une condition de temps. Qu'a de plus étonnant la conscience d'un fait donné comme antérieur, et à telle époque, que celle d'un fait donné comme éloigné, et en tel lieu ? c'est seulement une autre catégorie. Vouloir s'expliquer l'existence et l'usage des catégories c'est chercher la raison de la représentation, comme si l'on pouvait sans la supposer rendre compte de quelque chose. Aristote, en fondant la solution de la question sur l'hypothèse des traces que la sensation laisse dans l'organisme , décèle clairement le préjugé qui le porte à la poser, et qui aussi la rend insoluble : il considère la perception comme une sorte d'information ou de possession de l'âme par Yespèce de l'objet imprimée sur le sens. Mais, même en admettant cette théorie, autant qu'on peut la comprendre, ex-

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