‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 43 sur 193 · DE LA LANGUE PHILOSOPHIQUE UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

DE LA LANGUE PHILOSOPHIQUE UNIVERSELLE

oà ce système des connaissances formelles existera cl sera reconnu, on cessera de parler sans se comprendre, etde se perdre dans les disputes de mots ; le déraison- Kment deviendra difficile, et l'énoncé jugera la pensée : kmyihe de Babel ne sera plus que de l'histoire.

Hais celte langue si nécessaire est-elle possible? et peat-elle s'élever d'un bond à la perfection ? La possi- Mlilë de l'invention d'une langue n'est pas douteuse, 8*ilf!stYrai que la parole est un produit de la raison ; car alors pourquoi l'homme n'instituerait-il pas librement et régulièrement un de ces systèmes de signes que a spontanéité a su produire, au hasard des symboles «Ides rapprochements les premiers venus? L'histoire k l'écriture nous offre même des productions plus léfléchies, plus savantes, qu'on se ferait aujourd'hui fim jeu de dépasser. Quant à la perfection, il faut y viiier et ne point l'espérer. Une question plus sérieuse mcelle-ci : peut-on prétendre obtenir du premier coup m système suffisant, en théorie comme pour la pratique, et qui se donnerait pour accompli? ou la langue philosophique doit-elle s'organiser pour le progrès, et lester en quelque sorte ouverte? Ici, distinguons entre les deux parties essentielles d'une langue : la grauiludre, le vocabulaire ; la loi de composition et de syn- Ikxedes mots, les radicaux ou signes primitifs des obpbet des pensées simples.

' il'égard de la grammaire, on établira quand on vou-

Ei, plus ou moins heureusement, mais sans obstacle ieuT. une série de signes fixes, on petit nombre, tii des catégories dont nul ne contestera la valeur gram-

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maticale, relation, personnalité, (inalité, causalité, etc., et qui simples ou combinés, adaptés aux racines, ea détermineront la signification, en formeront les dérivés et en arrêteront les rapports dans la phrase. On s'attachera pour y parvenir, soit au système des flexions, soit à la loi de position des Chinois, dont il serait fadk d'étendre le principe et d'éviter les équivoques, surtout par écrit : le dernier procédé serait préférable en effet pour les tracés, comme l'autre pour une langue parlée^ et la raison philosophique en est sensible, la grammaire que l'on pourra construire ainsi, d'une manière ou d'une autre, sera la première digne de ce nom, une vraie science, tirée de la logique, simple, rigoureuse et sans exceptions, enûn aux règles si constantes et si daires qu'elle puisse entrer dans renseignement primaire, où les langues néolatincs ne sauraient être présentées par principes comme on le prétend, à moins de n'y être pas comprises ou de fatiguer et de fausser le jugement des élèves. Le langage aurait alors son étalon normal dans le monde entier, comme les mesures ont déjà le système métrique. Il est d'ailleurs indispensable que la langue philosophique soit à la portée de tous, afin que tous possèdent rinslrumentdes scieuces et de la communication universelle, qui, entre IfiS mains de quelques-uns, pourrait n'être plus un jour que l'instrument de leur domination.

La question du vocabulaire est plus ditficile, quoique simplifiée par rétablissement d'une bonne gramr maire. Après qu'on a retranché de la langue le nombil immense des mots composés ou dérivés qui y entrent

DK LA UNGUE rniLOSOPlIlQUE UNIVERSELLE. 1 19

OU peuvent y entrer, et dont la formation dépend des bis grammaticales , avec des racines données, il reste ces racines clles-môn\es , qu'il faut créer ou prendre fidque part : le nombre en est assez considérable coeore. On pourrait se proposer de le réduire, au Doyen du classement rigoureux de tous les éléments delà connaissance eiî tous genres, et de leur subordination aux catégories. Les mémos signes, très bornés, qui suffisent à Tinstitution d'une grammaire, donnenient alors, en se combinant, une partie du vocabulaire; et ceux des objets qui proviennent de l'expérience jure y entreraient à leur place avec les systèmes de dassification propres aux sciences particulières auxfielles ils ressorlissent. Les premiers philosophes qui «Kt abordé l'idée de la langue philosophique. Descartes <t Leibniz, l'ont ainsi conçue dans le fond, sans aucun doQte. C'était beau, c'était parfait, et l'enthousiasme de ces rénovateurs de la pensée allait sans hésiter aux dernières limites, et les croyait presque atteintes. Mais ce plan, quoique le seul rationnel, suppose les sciences définitivement organisées , et la science des principes de la connaissance arrêtée et reconnue sans contestation. Il y faut donc renoncer.

Puisqu'une classification empirique est seule possible, la plus empirique sera la meilleure, car il ne serait pas juste de la fonder sur une doctrine, et d'imposer des Dénions en proposant une langue ; d'ailleurs on se condamnerait d'avance à ne point réussir, (l'est donc par la simplicité, et j'oserai dire par la grossièreté des dÎTÎsions qu'on devra ju2:er do leur mérite, pourvu

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qu'elles soient complètes loalefuis. On pourrail aller plus lûin> et se contenter de lY'nuiutTaliun sans classement de ceux des éléments d'une langue vivante ei cultivée qu'on jugerait ne pouvoir être ni suppléés par d'autres, ni formés par voie de composition et selon les lois grammaticales : il n'y aurait alors de place distincte et de coordination établie que pour les lerm© exprimant des c^itégories, ou des idées qui en dépeadent immédiatement; ces termes sont indispensables pour la grammaire et fondent le système de la langue.

Si Ton s'arrêtait A ce dernier procédé, le vocabulaire consisterait en une série de racines, aussi monosyllabiques que possible, empruntées à quelqu'une des langues les plus n: pan du es, soit à Tanglais, s^^^il .v\ fond commun des langues romanes ; et ce vocabulaire serait fort court. La précision et la régularité des lois de formation et de dérivation des mots rendrait l'immense dictionnaire des mots composés presque superflu, si ce n'est à Tégard des dénominations techniques des sciences ou des arts, qui réclament souvent un éclaircissement plus étendu que celui qui résulte du nom même.

Si au contraire on voulait s'appuyer sur une classification, quoique empirique, on aurait tout avantage à ne se rattacher, pour la détermination de? racines, à aucune des langues connues, mais plutôt à établir des séries de monosyllabes arbitraires. La mémoire serait aidée par une lettre commune afleclée à tous les mots qui feraient partie du môme tableau partiel dans le tableau g^'^néral des r hisses, e( il est Aicil^ de voir que la sim-

DS LA LANGUE PHILOSOPHIQUE UNIYEaSËLLE. ISl

lîfication méthodique ne se bornerait pas là. Hais ille^ marche aurait le grave inconvénient de simuler la âence accomplie, et de traiter un vocabulaire empirique Mcla méthode qui conviendrait à la classification rilOBreuse et définitive des connaissances. Dans tous les cas, Téconomie de la langue univer- Blle devrait être entendue de telle sorte que, lorsqu'une âence serait regardée comme vraiment organisée, feifrlhdire posséderait sa classification propre, ety per- BSierait, la série des objets qui en font partie prit dans le vocabulaire, et substituât ses signes sysiques et rationnels aux racines arbitraires et sans qui en auraient tenu lieu. Certaines sciences pourtt même composer dès h présent leurs fragments la langue universelle. Celle-ci, constituée définitivei quant à sa forme, qui est la grammaire, et provilent pour sa matière et son contenu , qui est celui du iulaire,ne se fermerait point qu'elle n'enfermât en en quelque façon l'esprit et la nature accomplis, et signifiés sans retour. C'est dire qu'elle demeurait ouverte à tous les progrès.

Ces hypothèses, tout aventurées qu'elles peuvent pa- Ulre, ne m'éloignent pas de mon sujet, puisqu'elles icement Tessor possible de la raison humaine, dans iitdaptation de son instrument immédiat; mais les éclairwements qu'elles appellent me mèneraient trop loin, tje dois m'en tenir aux généralités (1). Revenons à 'tnalyse delà raison en elle-m(*me.

•ï» Pour les points que j'ai dû oniollre ou indiquer sculemeul ,

422 LA RAISON COMME JlJGEHEXT KT HAISONNKIIHT-

En définîssanl la raison fonction de %pêcifi€at\Q%^ c'est aussi le jugenienl que nous avons dt^fini, car il ne peul y avoir ni jugement sons établissement d'espèce

touchant Torigine du langaf^e. V- le bel ouvrjge de M- E, Rema^a empreint d'un véri table esprit philosophique et du seutimcnt profond

de la poésie, créatrice des lanjjues, QueUfues pass;*^ei œe foat craindre que Tauteur ne soit hostile a ce qui pourrait se Unur Ji nos jours pour rationaliser le lan[ra£:e et l'écriture; la poésie di passé le charme , et la f^écheresse cniissaiiie du présent est bito pour le rehuler ; niuîs sa conclusioD me rassure : u Qu oo ne &it pas : si l'homme a invenîé le langage, pourquoi ne rjuvcnle-l-il pïwr La réponîie est hicu simple : c>st qu'il n'est plus â inventer; J'éft de la création est passée- Les grandes œutrcs îles ternpn pKmitff», improvisées sous le régne absolu de rim^gination et de liastio^i, nous semblent mainicnjut impossibles, pjrt'c qu^ellessool au-dfiius de nos facultés réfléchies. Mais cela prouve seulement la faiblesse d( l'esprit humain, dans l'élal plein d'efforts et de sueurs qu^il tnïersLpour accomplir sa mysiéricnse destinée. On sérail tcuïé. i\ ia vue des prodiges éclos au soleil des joiïrs antiques, de regretter que rbomiM ait cessé d^étre instinctif pour deveinr rationncL Mai.^ on se cousoïe en songeant que si , clans Térat actuel , sa puissance est dïmitmêf, ses créations sont bien plus personnelles, qu'il possf'ide plus éminemment ses œuvres, qu'il en est Tauteur -à un titre plus élevé ; « songeant surtout que le progrès de b réflexion amènera un aaire âge, qui sera {le nou\c:iu créateur, ntais libremenl et avec conscience. Souvent rhumaniïé, en paraissant s'éloigner de son but, ne faiH]tte s'en rapprocher- Aiu intuitions puissantes mai^ confuses de Tenfwrt succède la vue ciaire de l'analyse , inhabile â fonder : à l'anaU** succédera une synibiise savante, qui fera avec plerce cont^aissaDCi; ce que la synthèse naïve faisait par une aven^yle fatalité. Un peu de réflexion a pu Iner rinslinct; mais h réflexion complète en fe ri revivre les merveilles avec un de^rê supérieur de neiierc et de déter^ rainalioii. * (E, Uenan, th Corifjintdu fangafje, deuxième éJiliûB, p. 246. j Le savant qui a écrit cpiie pai^e admctira s.ius peine qoe la raison poursuive son oeuvre sans se préoccuper de î'arl; et Tarli^ ne doit plus cberchcr le beau où n'es! poinl le vrai, D ailïcuf» I»

LA RAISON GOMME iUGEMËMT £T RAISONNEMENT. 123

li établissement d'espèce sans jugement. L'espèce peut n'avoir pas le caractère positif que comportent les objets des sciences constituées : elle n'en est pas pour cela moins impliquée partout où la pensée enveloppe un sujet dans la compréhension d'un attribut; et les jugements les plus particuliers ont cette forme comme les autres» sous quelque catégorie que se range d'ailleurs le terme spécifique. Par exempleles propositions, /a re//^ a telle grandeur, vous agissez, envisagent la quantité et la causalité comme espèces, quoique ces termes n'appartiennent point à la catégorie de qualité.

On donne quelquefois aussi le nom de jugement à la foculté d'appliquer à chaque cas sa règle, en jugeant ; et avoir du jugement, dans racceplion vulgaire du mol, c'est n'émettre communément que des propositions vraies. Mais il est clair que la considération de l'erreur ou de la vérité des jugements est étrangère à la fonction inéme de juger. La raison aussi se prend en un sens analogue et qui embrasse l'homme tout entier. (Raison raisonnable et non plus raison rationnelle.) L'analyse nous oblige à suivre les catégories sans les mêler, jus-

nathématiqaes aussi sont sèches ; mais le géomèlre ne fait pas obstacle au peintre : il le soutient. On doit convenir encore que ceue poésie des anciens jours, inimitable et vainement regrettée, se lie wi illusions et aux erreurs qui lui survivent et nous nuisent, quoique affaiblies. Si la poésie, dont le sens est presque oblitéré chez les peuples rationnels, est destinée à renaître et à s*épanouir comme une fleur de Thumanité future, ne pouvons-nous penser qu'elle différera de l'imagination de nos premiers pères autant que notre raison s'éloigne de leur sagesse?

424 LA tlAlSON COHME JUGEMENT ET RAlSO?iNEMENT-

qu'au moraenl où, cette revue étant tormînée, d'autre questions se présenteront •

Lorsque deux jugements sont rapportt^s simultané ment à la conscience, et (|uc do cette comparaison un troisième jugement rt^sulte, par le moyen d'un terme spécifique commun, il y a raisonnement et, à proprement parler, syllogisme. De nouveaux jugements se déduisent aussi de ceux qui sont donnés dans une dépendance hypothétir^ue Tun de Tautre, ou comme membres d^uue alternative, pourvu que certains d*entre eux soient posé; de fait. La série des pensées, ainsi dirigée par la caUigorie d'espèce ou par le principe de contradiction, est le raisonnement. On peut donc définir le raisonnement la loi de la raison en mouvement. Je me borne ici i des définitions, puisque j'ai donné ailleurs une étude complète des lois de la proposition et de la déduction, comme conséquences des relations catégoriques- (Voir Premier essai, § xxxiii sqq.)

La raison est quelquefois dite aussi la faculté des principes- Et, en «ffet, toute série de jugements enchaînés suppose des jugements originels- Ceux qui dominent ainsi les antres et les enveloppentsyllogisliquement sont leurs principes- C'est donc une fonction de la raison de déterminer les thèses primitives ou irréductibles de tout ordre. ~

Les éléments du jugement, termes abstraits et généraux, les jugements eux-mêmes, leurs séries et les principes qui les commencent, composent un ordre de représentations qu'on distingue des simples appréhensions d'objets (sensibilité), et des productions ou reproduc-

U RAISON COMME JUGEMENT ET RAiSON.\EMENT. 125

ODS dans Tespace et le temps (imagiDation, mémoire] teofindes séries de la peusée, dont les termes s'enlilnent sous d'autres catégories que celle do Tespèce. Il pourrait les désigner sous le nom de conceptions 8 paraissait utile de conserver cette dénomination jwle vocabulaire philosophique. Mais la conception, Ip général ne serait guères qu un autre nom de la raip.11 est peut-être bon de rappeler que distinguer n'est Rlint séparer et que les fonctions relatives aux dilTé- IRisi catégories sont unies de fait dans l'histoire de la

4prà8 ce que j'ai dit ci-dessus de la signification, je fierai qu'un mot sur le rôle essentiel que remplis- Mles signes pour fixer et enchaîner les termes, les fsmeiils et leurs séries. Des raisonnements peuvent produire sans l'emploi forqiel d'aucun signe conla, et pourtant d'une manière exacte et sûre autant ^rapide. Du moins il en est ainsi du syllogisme simetdes applications immédiates du principe de conliction : mais dans tous les cas, la sensibilité, ou lagination et la mémoire fixent les termes qu'on enige, et leurs objets présents tiennent lieu de signes. ique les signes proprement dits sont une fois inter- 108, l'habitude ne nous permet plus de les séparer liment des choses auxquelles nous les avons atta- !i ; de là Tient que plusieurs philosophes ont pu se le illusion sur l'importance déjà si grande de la siîficatioD, au point de croire que nulle pensée n'est Mîble sans elle, opinion qui rendrait la signification iMnèine impossible. Mais raisonner pour ainsi dire

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