‹ Essais de critique générale (volume 4)Chapitre 57 sur 193 · PASSION POSSÉDANTS ET PASSION DÉVELOPPANTE · texte numérisé non relu

PASSION POSSÉDANTS ET PASSION DÉVELOPPANTE

Il faut distinguer profondément la joye et la tristesse, plaisir et peine de conscience, d'avec le plaisir et It douleur, pures sensations. Ceux-ci sont des fins auxquelles se rapportent beaucoup de passions et auxquelles beaucoup d'autres se lient partiellement : mais ils ne sont pas eux-mêmes des passions. Il y a des joyes sans plaisir et des tristesses sans douleur ; réciproquement, rien do si aisé que de citer des plaisirs sans joye et des douleurs volontaires sans tristesse, pourvu qu'intervienne la raison.

La joye et la tristesse, malgré la stabilité qui les caractérisent au point de vue de notre définition, exigent cependant que la conscience oppose Tidée de sa possession à ridée de cette même possession perdue ou manquée. Si la fin obtenue n*était jamais imaginée absente, c'est qu'elle serait inhérente au sujet, ou que du moins passée pour lui à l'état d'habitude, elle cesserait d'éveiller ses passions. Tout au plus un certain bien-être indistinct, ou un certain malaise vague seraient sentis dans cet état d'ignorance où l'on ne supposerait ni la comparaison des fins, ni l'opposition de celles qui sont à celles qui pourraient être réalisées. Tel est sans doute l'état passionnel des animaux, en dehors de leurs passions actives et de leurs émotions actuelles.

On voit maintenant pourquoi j'ai dû classer le désir et l'aversion, ces pa8$ion$ développantes, avant les poi- $ion$ possédantes dont il est question ici , la joye et la tristesse. La comparaison voulue entre la possession ou la privation données , d'un côté , et la privation ou la

MODIS DE LA PiSSIOiN POSSÉDANTE. 181

possessioD possibles de Faulre, implique les élémenfs ptssioDDels, désir et aversion ; si donc ceux-ci n'existaient pas, il ne saurait y avoir non plus de comparailoo avec passion, et dès-lors les passions possédantes feraient elles-mêmes sans conscience. Ainsi le développement de l'être est la première condition de la passion, non la stabilité. Sans doute la permanence dans le bien ot Fidéal, la fin dernière que poursuit Thomme ; mais ttt idéal n*est atteint que relativement, et, même en ce «0$, rarement, passagèrement. Toute passion implique ie sentiment des contraires , et la stabilité relative ne se comprend bien qu'obtenue après le désir, maintenue durant l'aversion que d'autres états inspirent. On qualifierait, ce semble, assez exactement la joye la plus ttRirée, selon l'expérience, en la rattachant à une suite krediùrt et de repo8$e$$iom imaginatives semblables Bisans obstacle devant les mêmes objets.

De nombreux modes passionnels suivent les modifiallons du désir et de la passion possédante, liées conbrmément à notre analyse et dues à la présence de telles nielles fins obtenues. On pourrait les caractériser d'une MDière générale, les uns par la complaisance dans un tat donné ou vis-à-vis d'un certain objet, et leurs connires par la répuUion permanente sous les mêmes conilioDs. S'il s'agit du rapport des personnes entre elles , a passions s'intitulent quelquefois sympathie et anti- Mlkie, et, dans des circonstances plus déterminées. mwrel haine; amitié et inimitié. Au reste, les mêmes Wies, mais celui d'amour surtout, cl dans loul<3S les

182 MODBS DE Là PASSION POSSËDÂIITI.

acceptions possibles , se représentent volontiers pour qualifier les passions stables , après s'être affectés au passions de mouvement, non encore satisfaites. Telle est la logique si vantée du langage ! On trouve moins d'incertitude dans l'application des mots bienveillanee et malveillance (envers les personnes) , goût et dégoût [ pour les choses ) , estime et mépris , attachement , égoïsme, avarice, orgueil^ etc. ; tous ces noms de passion impliquent des sentiments plus ou moins durables. Je ne puis m'arréter à les définir, encore moins à définir des passions plus composées, telles que Venvie, la jalousie, la vengeance, etc. D'une part tout cela est bien connu : la littérature et la conversation portent certaines analyses au-delà de ce que les philosophes ont jamais fait ; d'une autre part, on trouve de remarquables définitions didactiques chez quelques moralistei, dans l'éthique de Spinoza, par exemple, en dépit des erreurs capitales que je signalerai tout à l'heure. Ce qui nous manque, c'est une nomenclature, c'est le plan même de celle nomenclature, régulière et complète. Le plan, je m'attache à le tracer d'après la condition de présence et de nature des fins. Mais l'œuvre dans son entier exigerait un vocabulaire nouveau, parce que no» langues, faites sans système, multiplient tantôt les distinctions, tantôt les rendent sans changer les noms, et d'autres fois les manquent tout à fait, faute d'en éprouver un besoin journalier. ,

Lorsque l'objet de la passion possédante appartient à l'ordre du beau, cette passion est essentiellement Vaâmiration. Plus faible, elle se réduit à un sentiment de

aaiCTÊRB, GOOTS ; FâSSION ÂCQUtAANTl, SE8M0DIS. 483

lin particulière qui n*a point de nom ou qui i*en reçoit que de communs, celui de plaisir, par aemple.

Un système célèbre a classé parmi les passions, outre les sensations (que la moindre réflexion apprend À en distinguer, et qui pèchent, là, par excès de simplicité,) csrtaines dispositions extrêmement complexes : Fincondaaee ou légèreté, le goût et l'habitude de l'intrigue, l'ardeur communicative dans les entreprises [papillonne, tabaliste, composite, si toutefois je définis à peu près hka cette dernière). Ce ne sont pas là des passions ; ce lODtdes traits de caractère. Le caractère est cette comliioaison plus ou moins variable, plus ou moins cohéfeote des passions en puissance chez chacun de nous, et que la nature et l'instinct, le tempérament et le répme physique et moral, l'usage antérieur de la volonté, kl habitudes prises, modifient et règlent dans leur sucoeKion et leurs développements.

Le caractère, ainsi défini, se réduit lui-même à un pAt^ quand on le considère partiellement, ou comme déposition à se complaire dans un certain ordre de fins, celles-ci pouvant d'ailleurs être très simples ou se Attacher à des exercices complexes de l'activité.

J*ai considéré la passion, d'abord dans le désir d'une fin possible, c'est-à-dire dans ce mouvement de con- KÎence qui nous porte vers elle, en nous la représeniiiit possédée par anticipation ; puis je l'ai considérée diDsla joye et dans la complaisance qui accompagnent

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la possession même, quand elle est stable et assurée : passion développante, passion possédante. Mais la patsion se marque par des traits différents et originaux au moment même de l'acquisition, au moment de la réalisation d'une fin favorable ou contraire. Il se produit alors dans la conscience, comme passive et affectée, une émotion, c'est le nom des impressions de ce genre; et, dans la conscience comme active et se soulevant d'ellemême, ce que j'appellerai un transport. Le langage n'a consacré ni un nom commun ni des noms spéciaux à ces phénomènes passionnels que l'on exprime cependant lorsque l'on parle d'un transport de joye ou d'un transport d'amour, ou que d'une action quelconque on dit qu'elle est faite avec transport, avec passion. Le root enthousiasme est quelquefois usité, mais s'applique plus ordinairement au sentiment du beau qu'à celui du bien. Enfin on peut citer X attendrissement, mais dans deux sens singulièrement différents : l'un relatif aux passioni douces que le sourire accompagne, en présence des lins heureuses ; l'autre, accès de mal et de tristesse au sujet de soi ou d'autrui. Je ne veux pas nier qu'il y nit rien de commun entre ces deux états , mais leur opposition est incontestable.

Le mot le plus vulgaire que nous offre ici la langue est celui qu'elle affecte au transport de haine : la colère Lorsqu'une fin contraire , imposée à la conscience, es immédiatement acquise ou aperçue , et que , en mêm< temps, elle est représentée à tort ou à raison comm* ayant pu être évitée et pouvant encore être détruite, i colère se produit. Il se joint ù cette passion un déploie

PAiSrOH ÂCQUSRAHTE, SES MODKS. 485^

lient de moyens matériels propres à la destruction de on objet» ou de tout autre objet présent, si la réflexion le la réprime. C'est une force qui , mise en mouvenent, frappe au hazard, à côté du but, qui souvent se lérobe. Dans le cas où il s'agit d'une fin morale , renédiable ou non , mais à laquelle on sent que la conscience peut seule s'opposer, la colère so réduit quel- (piefois à Yindignation, dont le caractère est d'être compatible avec la réflexion. Mais si la fin nuisible est représentée comme définitivement acquise et insurmontable, et si- d'ailleurs elle est, de sa nature, assez particulière et personnelle, il peut se produire un sentiinent du néant de l'être qu'on voudrait être, sentiment rapide, quelquefois périodique à courtes périodes, conmlsif, qui est Y attendrissement. Les phénomènes organiques qui l'accompagnent sont les plus frappants de tons ceux que présentent les passions : larmes, soupirs, sanglots, etc.

Toutes les langues se servent de ces traits physiques de l'attendrissement pour le décrire; elles n'abordent point la passion même et ses nuances. Mais enfin ce transport de tristesse a un nom qui manque au transport de joye et au transport d'amour. Le transport de liaiue est toujours le plus richement doté ; on y marque aisément certains degrés : l'irritation, la fureur, la rage ; et de plus on exprime des types de caractère qui s'y rapportent, brutalité, violence, au lieu que pour d'autres passions on est réduit à confondre, en les qualifiant de sensibles, les êtres sujets à en éprouver les transports.

Cellb pauvreté du langage est extrême à Tégard du

^486 PASSÎ0!4 ACQI?£R1M£, SES »ODSS<

rire et des passions auiquelles le rire s'allie. Go dis* tingue bien le rire du sourire, mais ce deraier mot a presque les acceplions du premier, au degré près. Cependant les passions correspondantes varient de la joie

à la tristesse, ^~ '' "^ '" haine, et de la tendresse

au mépris, Dii 1, que le rire marque ce^

taines nuances | notion ou de transport «

relativement a ou mauvaises. Mais alon

il n'éclate pas. ■

Quand Taa Gn est imprévue» subite,

sans qu'elle pi utilité considérable, posi-

tive ou négative, lolion produite est essenlielleinent Vétonnement, que ne vient pas primer quelque autre passion plus intéressée. Si dans ce cas il y a perception vive d'un désordre singulier, d'une laideur inoffensÎTe, circonstances accidentelles qui ne troublent au fond oi Tordre du monde ni T harmonie de notre conscience, nous sommes saisis du sentiment du ridicule et, par suite quelquefois, d*un rire plus ou moins convutsif dont les éclats semblent répondre aux retours précipité* d'une même représentation et d'une même surprise. On a noté parmi les éléments du ridicule une certaine comparaison des défauts d'aulrui avec nos perfections propres. Mais le rire franc est autre chose; et ce qui peut entrer de malveillant dans Tapprécialion du ridicule par le rieur, étant développé, le conduirait à des sentiments de nature difl*érente où le rire ne se Irome plus guère.

Un transport diamétralement opposé a lieu lorsq'''' Tétonnement ne nait point à la vue du laid, du

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